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radical chic

Contre l'ouverture des magasins le dimanche

Ca fait bizarre de se retrouver d'accord avec 60 députés de la majorité, tendance catho en plus, mais ce sont les étranges détours de la vie politique en cette période d'effondrement des repères post-congrès. Ainsi, je crois que je pourrais signer intégralement ce texte-là, à commencer par son introduction :

"La liberté d'entreprendre et l'économie de marché triomphent partout et dans le même temps le profit voulu pour lui-même, recherché par tous les moyens et déconnecté de l'économie réelle, montre toute la puissance de sa nocivité."

Cela étant, ce texte demeure assez mollasson, se contentant de réfuter les arguments techniques avancés par le gouvernement pour justifier une extension "raisonnée" du travail du dimanche. Car c'est l'une des caractéristiques frappante de ce débat que d'être réduit à des arguments par analogie : "pourquoi dans certaines zones et pas ailleurs ? pourquoi le samedi et pas le dimanche ? pourquoi sur internet et pas en vrai ? pourquoi le cinéma et pas les magasins, etc." Ce sont les mêmes casuistes qui s'étonnent, horrifiés, qu'en Allemagne les magasins puissent fermer à 16h le samedi (enfin, pouvaient fermer), comme s'ils ne pouvaient pas imaginer pire atteinte à leur "liberté" d'acheter des fringues.

Bref, tout cela ne suffira pas à calmer les emmerdeurs qui rêvent de shopping 24 heures sur 24 - c'est "tellement plus pratique", qui craignent de s'ennuyer le dimanche si on venait à les priver de leur promenade chez Ikea et qui se plaisent à peindre leurs contradicteurs en rétrogrades passéistes. Ce qui manque, c'est une condamnation plus solide de la consommation - et non pas seulement du profit - comme dernière forme de distraction. Cette histoire de dimanche n'est pas que la défense de l'église le matin, mais le choix d'un mode de vie où la consommation, pour ceux qui peuvent encore se la permettre, ne vienne pas combler le vide.

Ainsi l'argument selon lequel les cinémas et les restaurants sont ouverts, et donc font travailler des gens le dimanche, ne tient pas, car la finalité de ce travail n'est pas le même. Et si les ordinateurs seront toujours accessibles pour satisfaire les fringales de gadgets, les livreurs ne travailleront pas le jour même, et l'expérience rapide et sèche du shopping en ligne ne remplacera jamais un long oubli de soi dans les magasins. Il y a le samedi pour ça, et c'est déjà beaucoup.

Post-congrès, post-vote

C'est assez facile d'être éditorialiste en ce moment, il suffit de déplorer la "catastrophe" et le "spectacle édifiant" du vote de vendredi au PS. Quand même Michèle Alliot Marie, entre deux conférences dédiées à la promotion de la mouvance "anarcho autonome" qu'elle a créé d'elle-même, se permet de donner des leçons d'organisation et de démocratie en prenant l'UMP comme exemple sans que personne ne lui rappelle comment elle s'est fait "démocratiquement" purger, on peut se consoler en disant que ça ne pourra pas s'aggraver.

Hélas, le bourrage des urnes est consubstantiel à toute opération électorale, n'est-ce-pas Jean Tibéri, mais cela ne se voit que quand les chiffres sont serrés. Ce qui énerve le clan Royal et toute la mafia socialiste du Sud aux ordres de Guerini et de Frèche, c'est d'avoir perdu à ce petit jeu qu'ils maîtrisent habituellement, et d'en être responsables puisqu'ils ont annoncé leur victoire trop tôt, déclenchant les opérations de dernière minute des baronnies fabiuso-aubristes.

Demander un nouveau vote sans avoir le commencement des moyens d'assurer la transparence, cela revient à espérer que la triche, forcément plus discrète, sera cette fois-ci favorable à Royal. Et imputer ce statu-quo floridien au "tout sauf Ségolène", c'est vraiment faire étalage de la pire mauvaise foi.

Le vrai problème n'est pas d'avoir quelques centaines de bulletins foireux, c'est de laisser les militants choisir entre la peste et le choléra, entre le reniement d'eux-mêmes au profit d'une "modernité" fantasque et floue, fonction des intuitions risquées de Royal, et la poursuite du même sous forme d'une nouvelle synthèse de la carpe et du lapin. Personne ne pouvait gagner, alors peu importe le résultat de ces élections-là.

Mieux vaut être un psychopathe député qu'un psychopathe ordinaire

Est-ce la complaisance française pour les crimes passionnels, ou est-ce impossible de faire réagir le pouvoir tant que les criminels n'appartiennent pas aux "classes dangereuses" fabriquées par les médias ? Un fou qui n'aurait pas dû être libre - le genre de chose dont on s'aperçoit toujours trop tard - sort et tue un passant. Drame atroce, évidemment, mais surtout prompt à enflammer l'imaginaire des médias et du pouvoir, jusqu'au président qui va sans doute nous pondre une loi spéciale, comme à chaque fait divers.

Mais tandis que tout le monde semble se réjouir qu'on puisse finalement juger un malade mental avéré, on ne peut qu'être surpris de la délicatesse qui entoure l'affaire Jean-Marie Demange. Où sont passés les tombereaux d'opprobre, les appels à une loi immédiate ("Faut-il laisser en liberté les députés UMP?" se demande justement un confrère), les lamento pour les victimes ? Dans ce cas, la victime est niée - amie, maîtresse ? et ne sont mentionnés qu'en passant ses deux enfants ; elle n'a même pas la compassion minimale réservée aux familles fauchées par les conducteurs alcoolos, qui au moins ne font pas exprès de tuer.

Au contraire, toutes les "excuses" que la droite est prompte à dénoncer à chaque fois qu'un pauvre, qu'un étranger, qu'un marginal ou surtout qu'un fou commet l'irréparable sont valables pour le bon député Demange, "déprimé", le pauvre, depuis qu'il avait perdu les élections municipales. Qu'il se balade avec un flingue ne dérange personne, et qu'il bute une mère de famille à laquelle il est plus ou moins lié (elle a dû le larguer, ça lui apprendra ?) ne l'empêche pas de bénéficier d'une minute de silence à l'Assemblée. Dans mes souvenirs, un autre assassin de sang froid avait bénéficié de la même "compréhension" et des mêmes "excuses" que notre bon député UMP, c'était l'agriculteur qui s'était débarrassé à coups de fusil dans le dos des inspecteurs du travail qui le "harcelaient".

Bon sang ne saurait mentir, et le pouvoir et les médias savent compatir et faire montre d'une décence surprenante lors des "drames bourgeois", qui par définition ne sont que des exceptions regrettables et jamais le reflet d'une dérive appelant une réponse vigoureuse, comme pour la criminalité habituelle. Cela va jusqu'à oublier les coups dont la victime a été rouée, ce genre de détails sordides qui ressortent toujours en premier quand les criminels sont plus ordinaires, et donc plus odieux.

A tous les coups on perd

Comme de bien entendu, le PS est la risée de la presse. La farce du congrès de Reims s'est déroulée comme prévu, avec la guéguerre des chefs sous pretextes de dissensions idéologiques. Puisqu'il n'y a pas de gagnant, la presse en conclut tranquillement que c'est un congrès pour rien, l'exemple des déchirures internes habituelles, etc.

Que le spectacle ne soit pas reluisant, c'est un fait. Mais que pouvait-il se passer, de toute façon ? S'il y avait eu un accord, on aurait entendu des rigolades sur la "synthèse". En cas de synthèse entre la gauche du parti et le duopole Aubry-Delanoë, on se serait pris les sermons sur le "tout sauf Ségolène" et quelques piques sur le parti qui n'arrive pas à choisir entre les orientations "modernes" et les "vieilles lunes". Et en cas de synthèse "réformiste" des 3 motions majoritaires, autour d'Aubry par exemple, les fins commentateurs nous auraient joué l'air du "refus de choisir" et de "la guerre des ego reportée".

Bref, à tous les coups on perd. Au fond, pour plaire aux médias, il ne faudrait pas un parti traversé de factions et dans lequel ont quand même lieu quelques débats politiques (les alliances, le rôle du capitalisme...), mais plutôt une sorte de machine plébiscitaire à la gloire d'un seul homme ; le PS de Mitterrand, ou l'UMP de Sarkozy, avec des militants aux ordres. Quel beau spectacle ce serait !

Le péril "ultra-gauche anarcho-autonome" enrayé

Respirez, bonnes gens, les dangereux "terroristes" qui cassaient les caténaires et qui illustraient la résurgence d'un terrorisme d'ultra gauche ("ultra", sans doute pour ne pas vexer Besancenot ?) ont été prestement arrêtés. C'est fort rapide, et même un peu flottant puisqu'à lire la presse on ne sait pas s'il y a de l'indice matériel ou pas (c'est quoi, une "trace d'adn" sinon un indice ?), mais il faut se réjouir que des mickeys voulant porter atteinte à la dernière fierté française, le TGV, soient hors d'état de nuire.

Heureusement qu'ils ont été arrêtés, d'ailleurs, car à lire les inévitables commentaires sur la presse en ligne ces derniers jours, on allait bientôt les envoyer à Guantanamo. Je n'avais encore jamais vu une telle excitation répressive pour des actes certes inutiles et couteux, mais sans violence directe. Et ça parlait de foutre des caméras partout, des flics à chaque passage à niveau, de voter des lois spéciales, et l'inconscient qui voulait calmer cette ardeur punitive se faisait traiter de laxiste de gauche.

Enfin, j'ai particulièrement apprécié la réaction de la SNCF, qui craignait que des cheminots excités puissent saboter leur outil de travail. Et s'ils en avaient trouvé, ou si l'on en trouve demain, qu'est ce que ça change ? Comme si une bande d'excités en rupture de ban (mais "intégrés à la vie du village"... diantre, à quand les témoignages du voisin qui leur prêtait du sucre ?), égarés dans la recherche de moyens d'abattre l'Etat (bon courage) pouvaient représenter autre chose qu'eux-mêmes ?

Enfin, voilà bien la France ; d'un côté, on subventionne à foison des banquiers incompétents, dans l'indifférence générale, de l'autre on est au bord du couvre-feu parce que 10 gugusses cassent des lignes haute-tension ? Le pire, c'est qu'en prétendant attaquer l'Etat, ils le servent mieux qu'ils ne le voudraient.

PS : Hugues sur le même sujet, marrant.

La comique quête du Obama français

Oublié le politicien talentueux, à la fois orateur charismatique et homme de terrain, capable d'élargir la base du parti démocrate bien au-delà de ses territoires habituels ; vu d'ici, la seule chose qui importe chez Obama, c'est sa couleur de peau. Or, si de ce point de vue son élection constitue évidemment un tournant historique, la précipitation médiatique autour du "Obama français" (ou plutôt, de son absence, et pas qu'en France) et la gesticulation qui s'en suit (tiens, un préfet d'origine camérounaise, tout à coup) finit par enfoncer cette grande victoire dans l'anecdote.

Si Obama a gagné, c'est aussi en dépit de sa couleur, et au delà de son identité. C'est surtout le politicien le plus doué de sa génération, un type qui a réussi à mobiliser des électeurs particulièrement apathiques. S'il nous faut un Obama français, c'est de ce côté là qu'il faudra le chercher, qu'il soit blanc, noir ou métis. Et s'il faut réfléchir aux conditions de sa production, ce n'est pas utile de se lancer dans une course à la discrimination positive.

Je comprends bien la stratégie opportuniste du CRAN, ou les apparitions subites de Rama Yade, qu'on avait pourtant entièrement oublié, à la télé. Mais à quoi a servi la politique de "promotion des minorités visibles" de Sarkozy, d'ailleurs généralement réservée aux femmes, sans doute moins intimidantes ? Quelle est la légitimité de Rachida Dati aujourd'hui, sinon qu'on considère généralement que son incompétence résulte d'une promotion destinée à donner une allure moderne au gouvernement ? Et cette pauvre Rama Yade, interdite de voyage en Chine et quasiment rappelée à son statut de potiche dès qu'elle a évoqué la visite de Khadafi ?

Je suis sans doute trop dur avec elle, car leur nullité leur est d'autant moins pardonnée qu'elles sont femmes et encore novices en politique, tandis qu'on passe largement sur l'incompétence structurelle de nombreux barons locaux qui savent se fondre dans la masse des costards gris. Mais s'il nous fallait vraiment chercher un "Obama français", la première chose à faire serait de dynamiter ce système politique oligarchique, où des députés et sénateurs sont élus sans limitation de mandats, où le cumul donne la force qui permet de s'imposer aux partis, et où l'on emploie finalement une armée de parlementaires pour tenir une chambre d'enregistrement. Ouvrir le système au delà des coteries et des écoles autorisées (de l'ENA au MJS...), et l'on finira bien par trouver notre homme (ou notre femme).

Desespoir pré-congrès

Je voulais regarder de près chacune des motions, au moins parmi les plus importantes, mais je n'ai pas eu le courage d'aller au bout de la motion A (Delanoë), qui m'a semblé bien proche de la motion D (Aubry), et qui ne doit pas être bien loin de la motion E (Royal), que je n'avais pas l'intention de lire par pure animosité envers la tête de liste (animosité pas tellement rationnelle à ce stade, d'ailleurs). J'ai déjà parlé de la motion C, dont j'aime le caractère combatif (mais pas ses partisans) et dont les motions réformistes se sont pas mal rapproché. Enfin j'ai énormément de sympathie pour Utopia, mais je n'ai pas envie de revenir au troc non plus (pour les curieux, tous les liens sont sur la page Wikipedia du congrès).

Pour un grand nombre de bonnes et mauvaises raisons, avouable comme le manque de temps ou beaucoup moins comme le manque absolu de motivation, je n'ai pas foutu les pieds à la réunion de section du PS depuis au moins un an, soit la fois où j'ai raqué pour ma carte au tarif plein. A l'évidence, les gens qui militent sur la durée ont construit leur sociabilité autour du parti et des camarades, mais je n'y ai pas passé assez de temps pour pouvoir créer de lien, bien que les gens soient accueillants.

Je me tâte depuis quelques temps pour savoir si j'allais payer ma cotise et voter, et même revenir à un engagement plus conséquent, ou si je préfère laisser tomber en attendant les prochaines échéances. J'aime l'idée d'aller sur le terrain pour défendre mes idées, ou celles dont je suis le moins éloigné, mais je ne me sens pas d'être gentiment instrumentalisé pendant trois ans le temps que les rapports de force du parti se consolident. Au fond, je suis plus favorable au "parti de supporters" qu'au "parti de militants", ce qui devrait suffire à me faire excommunier du PS.

Donc je laisse tomber pour l'instant, et j'abandonne mon projet de lecture comparé des motions A/D/C, une grille de lecture façon niveau d'équipement des bagnoles qui se serait révélée utile : de série, les poncifs sur le monde qui change, en option (pack C) le blocage des loyers ou (pack A) le réalisme économique. Si quelqu'un veut s'y mettre, je suis preneur !

Une dernière chose : ne comptez pas sur moi pour en rajouter une couche sur "le PS se déchire", "rien que des ambitions personnelles c'est dégueulasse", "de toute façon la gauche est perdue", "c'est pas en donant un coup de volant à gauche qu'on va récupérer l'électorat populaire" et autres commentaires façon "horse race politics". Je laisse ça à d'autre.

Obama : Joffrin pête un cable

Bien sûr qu'il a le droit d'être content, le Joffrin, comme tout le monde hormis quelques texans grincheux. Peut importe la polémique à la con ("va-t-il vraiment changer, ou est ce finalement un agent de l'impérialisme") et le reste du papier façon résumé-discussion de Joffrin, mais quel mauvais goût :

Au contraire, les symboles se bousculent dans l’imaginaire de ce jour d’exception. L’idéal d’Abraham Lincoln, le rêve de Martin Luther King, la Nouvelle Frontière de John et Robert Kennedy : quatre espoirs interrompus, quatre prophètes du réel immolés, qui revivent, l’espace d’un moment, par la grâce de ce scrutin.

"Immolés", en effet. Quelle idée de remettre Obama dans la perspective de quatre leaders assassinés ? Faut-il qu'il se fasse descendre pour que sa légitimité soit réellement assurée, ou doit-on lire dans cet édito foireux l'angoisse numéro 2 des spécialistes de l'amérique à la française (après "les ricains vont jamais voter pour un Noir", c'est "Il va se faire assassiner") ?

Surtout qu'il n'y a aucun rapport entre ces quatre meurtres, Lincoln tué par des confédérés (et pas forcément, ou principalement, des partisans de l'esclavage), King pour un mouvement civil qui n'a rien à voir avec le parcours politique d'Obama - même s'il l'a indirectement permis, et pour les Kennedy je vois pas non plus le rapport (ils étaient démocrates ?) C'est de la grandiloquence gratuite et confuse.

C'est gagné

Les résultats ont pris du temps, mais enfin, si l'Ohio est tombé, Obama est président. Pas une surprise, mais quel soulagement. J'en connais pas mal, là bas, qui vont souffler. Bon, tout ça ne change pas instantanément le destin des victimes de l'impérialisme yankee, et ne mettra sans doute pas terme à l'oppression capitaliste. Pire, certains esprits impressionnables pourraient avoir une meilleure image de ce pays !

On n'attend plus que l'annonce officielle, et surtout les goodies : "Arizona too close to call"... Reste à connaître l'ampleur de la victoire, ainsi que le score dans les chambres, pour savoir si on peut parler de défaite ou de déroute.

Pour le reste (et de ce que j'en vois depuis une demi-heure), rien ne ressemble plus à une soirée électorale qu'une autre soirée électorale, qu'on soit en France ou aux Etats-Unis, à part les subtilités du décompte comté par comté : concours de gadgets et d'animations (les écrans-tables de MSNBC emportent la palme), résultats des bleds dont tout le monde ignorait l'existence jusqu'à ce soir, et surtout plans de coupe jouissifs du côté des QG de campagnes. Petite ambiance en Arizona...

Hors sujet : voir mourir les agences immobilières

Pendant que le fil de discussion grandit sur le billet d'à côté, et que le niveau de saturation Obamesque progresse, permettez moi de parler d'autre chose. Vous savez que j'exècre les agences immobilières, ces faux commerces qui se multiplient comme des verrues dans le centre ville et attirent les regards perdus des passants, qui soit recalculent pour la sixième fois de la semaine la valeur de leur F3 de 41 m² sur cour (charme, standing, tous commerces à proximité, écoles, léger rafraîchissement à prévoir) qui leur coûte un max tous les moins, soit bavent devant les appartements minuscules et plusieurs fois remembrés qui s'affichent à des tarifs toujours obscènes malgré les promesses réitérées de "baisse".

Quel plaisir alors que de lire ce témoignage dans les pages du Monde, article avidement lu et commenté, et qui voudrait nous mettre la larme à l'œil en racontant la déshérence progressive de l'une des 34 (!) agences immobilières de Rambouillet. Certes, il peut sembler de mauvais goût de se moquer d'une personne qui a du mal à vivre et qui n'est quasiment payée qu'à la commission dans un marché en chute libre, mais cette souffrance est le nécessaire prix à payer pour que les villes se vident, au moins partiellement, de ces agences.

Donc je me réjouis crassement et j'espère bien que cette "crise" dont a peu près tout le monde va profiter sauf les spéculateurs et les agents immobiliers, viendra nous purger des ces intermédiaires qui depuis des années, "hausse" et cartels aidant, faisant payer des prix exorbitants pour des services basiques.

Barack Obama ne peut pas gagner

C'est pas possible, il n'y arrivera pas, il va se passer un truc, enfin bon qu'est ce qu'on croit, hein, ça serait trop beau pour être vrai, car la règle, c'est que "les américains ne voteront jamais pour un Noir". Voilà.

Je ne sais pas combien de fois j'ai entendu ça, et d'ailleurs on peut trouver à peu près partout sur le web des versions plus ou moins raffinées de cette angoisse nourrie d'une connaissance assez incertaine des Etats-Unis. Tiens, la dernière en date, celle de Politis, où après l'habituelle tartine anti-américaine, on nous ressasse (sans le savoir) les arguments des derniers supporters de McCain, l'effet Bradley et le racisme consubstantiel des ricains, plus la capacité du gouvernement à voler des élections (plus, pour faire bonne mesure, l'idée qu'au fond, Obama ne changera rien. Fermez le ban).

Evidemment que rien n'est gagné, car rien n'est jamais gagné, ce qui permet aux fidèles de McCain de s'accrocher à toutes les branches possibles pour ne pas démobiliser leur électorat : Bradley bien sûr, mais aussi les values voters qui ont fait gagner Bush, les jeunes qui pourraient bien ne pas voter, et les indécis (ou "low information voters") qui pourraient tout à coup, comme ça, préférer le vieux blanc au jeune noir. Tout cela revient à prier très fort pour que certaines règles du passé (et pas celle qui dit que les sondages ont toujours prédit le gagnant, depuis 1948) s'appliquent encore, et toutes ensemble.

Mais ça, c'est aux Etats-Unis, car en France on ne cherche pas à rationaliser ses craintes, on s'attend juste au pire. Pourtant, le nombre de signes favorables qui s'accumule lors de ces derniers jours est impressionnant. La moyenne des sondages demeure favorable, et bien meilleure qu'en 2004, au niveau fédéral comme dans les états clés, comme on peut le voir (version démocrate, également une bonne source pour démonter les arguments républicains cités plus haut) ou aussi (version conservatrice). Les premiers retours des votes anticipés sont excellents. Même avec une prédiction très prudente, où Obama perdrait l'Ohio et la Floride et ne gagnerait "que" là où il a plus de 6-7 points d'avance dans les sondages, la victoire est à la portée de main.

Et sur le fond, comme le rappelle ce papier, il n'y a pas de miracle : plus d'enthousiasme, plus d'argent, plus de volontaires, et une capacité impressionnante à rester calme dans la tempête et à accrocher les deux messages qui comptent, Bush = McCain et l'économie, l'économie et rien d'autre. Plus la chance incroyable d'une crise financière qui vient clore en grand spectacle les 8 affreuses années de Bush.

Au fond, cette croyance, peut-être mâtinée de superstition style c'est-trop-beau-pour-être-vrai, attendons-nous-au-pire, c'est le refus de voir dans les Etats-Unis autre chose que leur part maléfique, une puissance impérialiste peuplée de grenouilles de bénétiers débiles. Il n'y a pourtant pas que ça à voir là-bas.

Réflexions autour de la motion C

Je ne peux plus continuer à ignorer le congrès du PS, et je ne tiens pas non plus à me contenter de la lecture médiatique (et réaliste, certes) de la lutte des courants pour la conquête du parti, qui s'ajoute bien sûr aux tartes à la crème habituelles : le PS ne sait pas s'opposer, y'a pas de leader, etc.

Aujourd'hui je commence par la gauche, la motion C, celle de l'aile gauche du PS. Elle profite d'un contexte favorable, avec la crise, ce qui donne ce texte d'introduction séduisant :

Seul le recours massif à l’action publique et aux contribuables a permis de mettre un terme provisoire au chaos créé par la spéculation et la subordination de l’intérêt général aux intérêts particuliers. La véritable hiérarchie entre l’économie et la politique a ainsi pu être rétablie. (...)

Nous avons bien perdu, dans les dernières décennies, la bataille culturelle, c’est à dire la bataille politique au niveau le plus élevé et le plus profond. Il est temps, plus que temps, d’inverser la tendance. (...) Nous avons gagné les élections chaque fois que nous avons eu un temps d’avance. Un temps d’avance sur l’adversaire, un temps d’avance dans la compréhension du monde, un temps d’avance sur les métamorphoses de la société.

Il faut en effet saisir le moment de la crise pour reconstruire une gauche "décomplexée", et oui, c'est une bataille idéologique. Au fond, comme le programme est centré autour de la redistribution, sans surprise (et sans préjudice d'ailleurs de la difficulté de faire accepter ce genre de mesure dans l'égoïsme le plus généralisé), la seule question qui vaille est celle de la création de richesse, et savoir comment un "retour à l'Etat" peut la produire. Comme le constate justement cette motion, la croissance est faible, l'investissement public ou privé insuffisant, et la désindustrialisation de la France est alarmante...

Donc, c'est une chose de constater que le modèle de capitalisme financier est fatigué, que beaucoup s'indignent de l'augmentation de la rémunération du capital (sauf aux Etats-Unis), et de la déconnexion entre finance et production de biens et services, mais tout cela ne dit pas comment en sortir. Le système financier, qu'on le veuille ou non, avait le mérite de la cohérence autour du profit. L'effondrement des marchés financiers ne déserre pas la contrainte sur les entreprises, au contraire. Donc, comment "forcer" des agents privés à lâcher leurs privilèges alors qu'ils détiennent des entreprises ? Comment exiger que les entreprises investissent si elles ne le jugent pas pertinent ? Comment éviter que le travail (ici ou la-bas) soit la valeur d'ajustement du maintien du taux de profit ?

Je suis sensible aux idées défendues dans cette motion : relocalisation forcée, protectionnisme au niveau européen (ce qui permettra au moins de rapprocher les pays ateliers, de la Chine à la Roumanie...), développement industriel piloté par l'Etat (marrant comme on parle d'Airbus, d'Ariane mais jamais de Bull !), et plus généralement à tout moyen permettant de rendre de la valeur aux salaires plutôt qu'aux dividendes, quitte à nationaliser les entreprises plus assez rentables pour les actionnaires privés. Mais l'étatisme consubstantiel de nos amis ex-GS me dérange. Il y a un point aveugle dans ce texte, c'est justement les services publics, toujours renforcés, rarement réformés.

Ce qui manque ici, c'est la prise en compte de la souplesse du marché, de laquelle dépend l'organisation concrète de l'économie. L'Etat doit poser des règles et mettre du blé sur la table, nationaliser si nécessaire, mais si c'est pour transformer les entreprises en régies, le remède sera pire que le mal. Dieu sait que je n'aime pas tellement les entreprises, leurs petites bureaucraties internes, leur culte de la fausse efficacité, la fabrication de la bêtise et la destruction permanente du travail, mais elles fonctionnent. N'oublions pas parfois la politique du moindre mal. C'est sûrement dans la propriété collective des entreprises (nationalisées, en scoop, ou avec des actionnaires salariés) que se trouve la réponse à la pression de la rentabilité.

Enfin, ce qui est important pour un texte politique, on oublie quand même les bénéfices de la logique consumériste : rapatrier de la production, taxer les importations hors UE, autant de chose qui vont terriblement renchérir les coûts des biens de consommation courante, vêtements ou électronique. C'est sûrement un frein nécessaire aux gaspillages, mais c'est un risque pour le secteur de la distribution et pour les électeurs qui se verraient privés de la seule consolation apportée par le néolibéralisme !

De l'autre côté du miroir

Chaque jour qui passe rapproche Obama de la Maison blanche, et accroit la rage des Républicains. C'est un plaisir que de lire les chroniques acerbes de ceux qui vont perdre, et de les voir ressasser leur incompréhension. Il a parlé à un ancien terroriste, après le 11 septembre ? Et son pasteur ? Et sa conception socialiste de l'économie ? Et l'historique de ses votes, tellement à gauche ? Et son manque d'expérience ? Et ses discours creux ? Et le connait-on vraiment ? Obama, c'est le point de non-retour, la fin de la spécificité américaine, la catastrophe. Bien sûr, si la presse s'en fout, c'est qu'elle lui est acquise ; encore quelques jours, et ils traiteront les électeurs de crétins irresponsables.

Ils me rappellent, à l'envers, l'élection de Sarkozy. Comme nous autres ségolistes de raison, ils doivent défendre contre mauvaise fortune bon cœur un candidat qu'ils n'aiment pas vraiment, et tentent de mobiliser contre Obama plutôt qu'en faveur de McCain (ou de la débile Palin). Nous répétions à l'envie que Sarkozy était dangereux pour la France et la démocratie, qu'il allait niquer les pauvres et soigner les riches, et provoquer la guerre dans les banlieues. Le trait était un peu grossi mais nous finissions par y croire. Malgré toute cette agitation, il a largement gagné, et pas seulement en convainquant l'extrême droite (et il se révèle un piètre président, mais heureusement la comparaison s'arrête là).

Il y a un moment où on a beau s'époumoner, les arguments ne portent plus, tandis qu'on cherche déjà les responsables de l'échec, et qu'une partie des troupes déserte le navire. Comme un accident peut encore arriver, il n'y a plus que le précédent de Thomas Dewey battu par Truman à la surprise générale pour apporter un dernier espoir aux conservateurs.

Le design, une fascination fatigante

Bon, vous avez vu la pub dans le métro, hein, les parisiens ? Le Monde qui après avoir ré-imprimé des philosophes, puis Balzac, à chaque fois avec des affiches pour dire que c'est super actuel, les philosophes ou Balzac (parce que ça à l'air vieux, quand même, voire chiant, donc qu'on se rassure, c'est actuel), Le Monde sort donc une "encyclopédie du design". Ach ! Et là, pas besoin vous noterez de vendre "l'actualité" du truc, car le design est sans doute la chose la plus consensuelle du monde.

Le design, c'est quoi ? Non pas l'industrialisation du beau, comme on veut nous le faire croire, mais au contraire le développement d'une passion froide pour des objets froids et fondamentalement inutiles. Je vois au moins deux bonnes raisons qui me rendent assez insupportables toute mention du design.

La première, la plus évidente, c'est que le design est l'une des forme de justification du consumérisme, et d'un consumérisme en quelque sorte "éclairé". Que l'on parle de ceux qui collectionnent des objets officiellement estampillés design, des meubles signés ou autres gâteries cotées trop cher, ou des types qui consomment les trucs profilés qu'ils voient dans les pubs, le phénomène est le même ; c'est comme si ces objets apportaient un supplément d'âme aux merdes dont ils s'encombrent parce qu'ils ne savent pas faire autrement que de s'encombrer de choses.

Ainsi le type qui possède un portable mac et qui vous explique qu'il est "beau", comme son ipod, comme sa télé écran plat d'une autre marque, toute noire ; ainsi les connards qui se moquent du tuning et passent des heures à commenter le design de la dernière audi ; et tous ceux qui promènent un œil approbateur sur la moindre chaise un peu tordue, comme si le fait d'échapper à Ikea les faisaient entrer dans une classe supérieure (et les mêmes expliqueront qu'il y a des "choses très bien" chez Ikea, bien sûr, car ce n'est jamais qu'une affaire de prix. Genre).

L'autre raison, c'est qu'en fabriquant une sorte de catégorie du beau liée à l'industrie, on libère toute une cuistrerie petite-bourgeoise qui se retrouve à révérer des choses fondamentalement inintéressantes. Non seulement on prétend échapper au quotidien ou à la masse en payant ses meubles ou son frigo plus cher, et on signe ainsi sa pure aliénation, mais on finit par dévoyer l'idée même de beau en le trouvant dans des objets qui, au fond, y échappent.

Il suffit d'aller sur un forum de fans de téléphones mobiles pour les voir s'extasier dès qu'un boitier est plus lisse ou plus fin, ou plus arrondi, ou n'importe quoi d'autre. A force de se pâmer devant des bagnoles et d'en faire (au passage) un signe de reconnaissance entre gens bien élevés, c'est encore une conception dévoyée de l'art qui se met en place. Entendons-nous bien, le problème n'est pas la production de masse, mais la volonté de trouver de la valeur dans cette production qui ne devrait pas être autre chose que pratique (et qui fonde justement l'aliénation sur cette recherche du beau - et de la distinction - là où elle ne peut pas être).

La marseillaise, tu l'aimes ou tu la siffles

Dans un monde idéal, les matchs entre la France et ses anciennes colonies devraient être des moments de "fraternité" et de "retrouvailles". Parce que le sport rassemble autour "d'émotions partagées", parce qu'il nous rappelle les bonnes valeurs de dépassement et d'effort qui font la gloire de l'exploitation tertiaire, et surtout parce qu'il est tributaire de l'idéologie du "fair play" qui est bien sûr la valeur suprême, le respect de l'adversaire, tout ça.

Et dans le cas du match d'hier soir, pour que le message de la "fraternité" passe bien clairement, on avait soigné les symboles, par exemple notre cher hymne chanté par une "Franco-tunisienne" comme "eux". Mais ça n'a pas suffit, et les supporters venus encourager le pays de leur parents ont osé siffler la marseillaise, notre hymne, leur hymne ! Quel scandale ! On aurait dû arrêter la rencontre, parce que c'est important, les symboles, disent les tenants de la novlangue sportive. C'est important, le respect de l'adversaire, qui se trouve être le pays d'accueil, hein.

Et voila une nouvelle petite affaire, tellement française, tellement médiocre. Donc Fillon se plaint, comme les nombreux commentateurs des sites d'actu (quand supprimera-t-on ce déluge fatiguant, ce qui est bon pour les blogs ne l'est pas pour la presse), et notre Président doit donc convoquer le boss de la FFF, pour faire mentir ceux qui pensent qu'il n'a pas que ça à foutre, surtout en ce moment.

C'est quand même incroyable, tant de bruit pour cette pauvre histoire. Mais c'est intéressant, alors j'en profite pour rajouter au bruit (comme je l'avais fait à l'époque), non seulement parce que ces réactions de chauvinisme pavlovien sont horripilantes, mais aussi parce qu'elles reposent sur deux grosses incompréhensions soigneusement entretenues.

Première incompréhension : le fair play, comme d'autres valeurs respectables mais irréelles, comme tous les mots creux dont se gargarisent les sportifs, n'existe que dans des conditions privilégiées. Le côté "je paye un coup au mec que j'ai battu au tennis", ou les contes de retrouvailles entre "rugueux" lors de la troisième mi-temps. C'est une idée charmante du respect de l'adversaire qui ne tient que grâce à l'homogénéité de classe ou de valeur entre le gagnant et le perdant.

Autant dire que le fair play ne tient pas dans le foot. Que toutes les fédérations bavassent sur les valeurs du sport, comme les publicitaires d'ailleurs, ne parvient pas à faire oublier la violence de cet univers entièrement inféodé à la thune et au tribalisme. Certes, il y a des règles claires, mais c'est tant que l'pédé d'arbitre là nous attribue bien l'péno. Pour le reste, faut écraser la gueule de l'adversaire, comme on se cogne dessus entre supporters avinés.

Deuxième écueil : sur cette naïveté de fair play se greffe contexte "post-colonial" (pas trouvé de meilleure expression), qui mérite mieux que des commentaires à l'emporte pièce. Pour être clair, je me fous qu'on siffle la marseillaise, exactement comme ceux qui prétendent s'en offusquer. Ceux-là portent le deuil d'une image d'épinal de la réconciliation qui viendrait magiquement faire oublier, autour d'un terrain, toutes les tensions identitaires entre "gaulois" (je parle comme un flic) et "enfants d'immigrés" ; manque de pot, on n'est pas à Disneyland.

Plus encore, ce qui est regretté à mots couverts, et toujours sous prétexte des valeurs du sport, c'est le manque de déférence de Français d'origine tunisienne. On accepte parfaitement que n'importe quel autre pays lors de n'importe quel match international siffle la marseillaise, on siffle copieusement l'autre hymne nous-mêmes, et c'est l'esprit brutal du foot. Mais quand ce sont nos propres concitoyens qui pour un soir font symboliquement (et un peu bêtement, c'est sûr, mais les foules sont toujours imbéciles) allégeance au pays de leurs parents, ce n'est pas acceptable. Ces enfants sont gâtés et vivent mieux qu'au bled, et ils se plaignent, encore ?

Ce qui se pose ici, fondamentalement, c'est la question du sentiment d'appartenance à la communauté de ces enfants d'immigré, ni encore tout à fait français bien qu'ils ne connaissent que la France, mais plus du tout tunisiens, encore dans la logique de la "double absence" des exilés ("de trop partout, et autant, désormais, dans sa société d'origine que dans la société d'accueil", dixit Bourdieu dans la préface au livre de Sayad). Il ne s'agit pas de les excuser, ceux qui sifflent connaissent la porté de leur provocation ; mais leur reprocher de siffler, c'est tomber dans leur piège et embrayer sur une version consensuelle de "La France, tu l'aimes ou tu la quittes", dans laquelle tout se confond, amour de la France comme culture et rejet (qu'il soit justifié ou non) de l'Etat français et de ses symboles.

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