A propos
radical chic

100% pub, 100% presse de merde

C'est la fin du monde ou presque ; Free touche à la pub, et comme tout ce qui concerne de près ou de loin l'industrie moribonde et narcissique qu'est la presse, on ne parle plus que de ça. Les experts notent que Free n'a sans doute pas les mêmes motivations que l'antipub de base, l'internaute ingrat qui applaudit au filtrage, que tout ça c'est contre Google, que la neutralité du net gna gna (j'aime les arguments chics et incompris par la masse), et que surtout quand on s'attaque à la presse qui vit de la pub c'est vraiment pas gentil. Regardez Numérama et Freenews, les premiers à poser en victime : vous pourriez vivre dans un monde sans titres comme ça, vous ?

Comme toujours le débat se résume en un raccourci : "pas de presse sans pub, et pas de démocratie sans presse", asséné sur tous les tons, de la plate pédagogie à la leçon de morale. Comme toujours on rappelle combien les médias ont souffert du net, du méchant net, qui ne rapporte rien. C'est vrai, mais ça commence à lasser.

Personne sauf les cassandres genre Acrimed ne se demande si l'information dont on fait en gros la condition de la démocratie a encore une quelconque valeur. Quelle valeur, l'agenda tronqué et déformé qui focalise sur des faits divers, des drames isolés ou des affaires de pipole (entre le tweet de Treirweiler ou l'affaire Gégé) ? Quelle valeur, la machine à fabriquer de la généralisation sur tout ("l'islam", "la croissance", "les francs macs") ? Quelle valeur, la couverture de la politique sur le mode des rivalités internes ? Quelle valeur quand tout une frange du commentaire ou même de l'information brute se trouve autrement mieux servie par des blogueurs qui ne demandent rien en échange ? Quel valeur quand chaque fois qu'on connait bien un sujet on déplore la façon dont la presse en parle ?

Belle industrie qui se plaint du manque de pub, du manque de lecteurs, qui s'auto-exhorte en permanence à faire de la qualité et du fond, et toujours en vain ! Une industrie de râleurs et de donneurs de leçon (comme les blogueurs tiens) qui tout en produisant de la justification ne fait presque que de la merde, incapable de franchir le pas de la qualité parce qu'il y aura toujours une imprimerie de PQ pour distribuer partout des torchons genre "métro", parce qu'il faut faire du trafic sur la home du site en recyclant des dépêches AFP mal réécrites et remplacées toutes les six minutes, parce qu'il faut traiter ce que tout le monde traite, et enfin parce que la presse se débat dans un contexte de crétinisation - qu'elle a coproduit avec la télé - où au fond personne ne souhaite s'informer, mais seulement se repaître du drame des autres.

Bouffés par une concurrence tordue par les subventions - dont on parle peu par contre - et les sauvetages- rachats de danseuses par des milliardaires, la presse met du temps à mourir ou à se reconvertir en ligne, et à sortir de modèles foireux. Comme tout le monde j'adore les journaux en papier, et comme tout le monde - et encore - je ne les achète plus qu'une fois ou deux par semaine, parce que la qualité se paye d'un prix intenable. Le Monde papier c'est souvent très bien, mais à 1,80 euros, qui s'abonne hors les entreprises, d'autant qu'on n'a plus le temps de les lire ?

En torpillant le pseudo-modèle économique 100% pub qui signifie en majorité 100% contenus de merde, Free pourrait précipiter la reconversion forcée vers la qualité en ligne, qui devra être payante. L'avenir c'est la généralisation de modèle à la Médiapart ; faut-il s'étonner si l'un des rares quotidien grand public de qualité, le New York Times, a mis en place un péage ? Si la presse éco n'est jamais gratuite ? Donc que la presse arrête de se lamenter et qu'elle s'organise en vendant ce qui a de la valeur, et en abandonnant le reste.

L'entrepreneur contre le travail

Le nouveau discours dominant, "post pigeons" si l'on peut se permettre ce raccourci, fait grand cas de la taxation des plus-values. Celles-ci ne sont plus rattachées à l'ordre de la spéculation, mais à celui du travail - mais d'un "nouveau" travail, plus méritoire, plus bénéfique, et qui justement ne saurait être taxé comme "l'ancien" travail.

Sur quoi ce base ce "nouveau" travail ? D'abord sur la figure de l'entrepreneur, modèle idéal-typique en entreprise, avec cet investissement absolu et compréhensible qu'on voudrait étendre à ceux qui ne disposent pas de capital.

Ainsi cette figure porte en creux une dénonciation presque directe du travail "réel", c'est à dire du travail de la très grande majorité des salariés, décompté à l'heure, rarement bien payé, pas toujours intéressant, et presque jamais valorisant. Travail souvent difficile, et qui se trouve dégradé symboliquement, parce qu'il ne saurait être ni créateur, ni risqué.

Pourtant, qui crève des maladies professionnelles ? qui plus souvent encore doit flipper de perdre son emploi et de ne plus jamais rien retrouver passé 45 ans ? Qui doit subir et écraser parce qu'il est coincé, non pas par manque de goût du risque, mais parce qu'à un moment tout est déjà écrit, figé, et que les carrières ont le plus souvent une destination unique ? Qui risque d'y passer finalement ? Et pour quels bénéfices, puisque le salariat, sauf rares exceptions, ne permet plus de se constituer un patrimoine ?

La péroraison de droite sur la "valeur travail", mise en perspective, écartèle donc le salariés lambda entre la figure totémique de l'entrepreneur et le repoussoir de l'assistanat. Condamner l’assistanat, c'est au fond la seule façon de valoriser des salariés appauvris qui ne sont qu'une variable d'ajustement - la question de la compétitivité, c'est à dire de ces salaires tellement élevés - et qui n'ont pas l'heur de prendre des risques. C'est le meilleur moyen de faire avaler des solutions de précarité choisie, comme l'auto entreprenariat, salariat déguisé sans le moindre avantage.

C'est enfin une manière de prolonger la confusion conceptuelle qui commence quand un patron, un politique, un grand ponte explique qu'il travaille énormément. Confusion entre le travail-loisir, valorisé et valorisant, de déjeuner en vol classe affaires, travail qui consiste à jouer du pouvoir et à s'exprimer, et le travail tel que vécu par la majorité des salariés. Confusion qui ne laisse plus tellement d'espace à ceux qui justement, travaillent vraiment, et pour plus rien.

La droite a quand même gagné (ou : it’s the hegemony, stupid)

Le FN a marqué des points. A gauche comme à droite, on s’est empressé de comprendre et de consoler ses électeurs ; l’UMP s’est même permise d’aligner son programme sur leurs désirs supposés – puisqu’ils adhèrent à « tout et n’importe quoi » comme je l’écrivais ici – en mettant la frontière au cœur de son discours. Et cette campagne ultra réac n’apporte presque que des bénéfices ; les centristes et les (soi-disant) humanistes s’écrasent et Sarkozy, même probablement sorti, reste bien haut malgré son bilan déplorable.

Comme le note Raffaele Simone dans cet entretien passionnant, ce ne sont pas des phénomènes passagers, mais le produit d’un « air du temps » particulièrement favorable :

En ce sens, j'avance l'idée que cette droite nouvelle, consommatrice, people, médiatique, liftée, acoquinée aux chaînes de télévision, appelant à gagner plus d'argent, défendant les petits propriétaires, décrétant comme ringardes les idées d'égalité et de solidarité, méfiante envers les pauvres et les immigrés, est plus proche des intérêts immédiats des gens, plus adaptée à l'ambiance générale de l'époque, plus " naturelle " en quelque sorte. Et c'est pourquoi elle gagne.

Il a raison ; la droite va peut-être perdre cette élection, mais elle a gagné dans les têtes. Elle a gagné et elle pourtant elle continue à se présenter comme une idéologie de combat, victime, minoritaire, pour mieux s’affirmer insidieusement. Pour moi, elle est désormais en situation d'hégémonie culturelle, et notamment parce qu'elle se construit en permanence contre trois grandes figures, aux travers desquelles on peut lire tous ses discours : l'assisté, l'étranger et le bobo.

L’assisté : c’est le nouvel ennemi du système économique. On ne s’étonne même plus de trouver des gens qui ne gagnent presque rien, quand ils ne survivent pas eux-mêmes des aides sociales, et qui se plaignent des plus pauvres qu’eux ; ne pouvant louer le travail - toujours plus rare et plus dur – on a donc condamné l’absence de travail. Fatigués d’accuser la crise, le grand capital ou le système, on est revenu aux temps anciens où l’on blâmait les paresseux. L’assisté, le planqué, c’est toujours l’autre, et comme le travail est la ligne de partage entre le bien et le mal, alors tout travail est également vertueux, le patron qui s’engraisse ou l’ouvrier qui sue (et inversement). Bien sûr, cela n’est pas venu que du peuple : en témoigne la Welfare Queen de Reagan, mère de toutes les dénonciations.

On peut aussi y voir la conséquence de l’extension de la mentalité petite bourgeoise, telle que décrite par Barthes, pleine de calcul et d’égoïsme. Se mélange l'esprit TINA qui règne partout, l’idée que nous n’avons plus les moyens de la solidarité, la généralisation du calcul d’incitation – indemniser le chômeur, c’est l’encourager à chômer, enfin le sentiment que la générosité est un signe de faiblesse, que celui qui partage se fait voler par des ingrats, et qu’il vaut mieux être un petit malin, ou carrément un prédateur, pour s’en sortir.

L’étranger : Alors que tout le monde est de plus en plus identique, pense pareil, s’habille pareil, consomme pareil, la vision d’une différence elle aussi standardisée – les petites frappes de banlieues, incarnations de l’insécurité, ou les femmes voilées – est devenue insupportable ; au soupçon du trouble à l’ordre public mêlé d’assistanat, s’ajoute le diktat de l’intégration, pas tant à une supposée culture française qui ne tient plus que dans les merde télévisées populaires, qu’à un modèle identitaire de citoyens consommateurs (pas de voile, pas de djellabah, pas de survets, tous chez H&M).

D’ailleurs la question de l’ordre, évidement légitime, semble cependant limitée à un ordre matériel ; ne pas être en danger certes, être « respecté » aussi, mais surtout protéger ses biens. Ce n’est jamais un ordre moral : qu’importe les turpitudes de nos élites, corruption et arrangements, c’est leur problème. Qu’importe l’injustice pourvu qu’on ait la paix, et qu’on consomme tranquille.

Le bobo : le concept, flou, est bien pratique. Soit l’intellectuel ou le prof honni qui « prend la tête » et empêche de jouir tranquille de toutes les possibilité du divertissement, soit le donneur de leçon qui s’en prend aux 4x4 pour rappeler que l’écologie n’est pas une option, soit le journaliste au service du grand complot, camouflant la réalité du terrain ; soit surtout le traitre à sa classe, celui qui ne vit pas dans la violence des quartiers laissés aux assistés et aux étrangers (comme tout bourgeois) et qui pèche par angélisme au lieu d’être solidaire de sa classe et de garder sa thune pour lui.

Par définition alors, la gauche oeuvre pour ces trois catégories ; tout ce qu’elle propose est suspect. Tout ce qu’elle dit est soit creux, soit tortueux, faute de s’appuyer sur ces cadres de pensée évidents. Les grandes idées de solidarité et de justice sont battues en brèche, et le PS même (presque) vainqueur doit s'excuser d'avance de la moindre dépense.

Alors autant en finir tout de suite avec la gauche morale : les couvertures de Libé contre le FN, les condamnation diverses et les comparaisons foireuses sont inutiles, et participent au discours victimaire de la droite. Après, reconstruire une idéologie nécessitera pour moi trois temps distincts. D’abord le recadrage : qui sont les assistés, vraiment ? Combien coûtent (ou en espèce rapportent) les étrangers ? etc. Ensuite la conquête du pragmatisme – l’efficacité contre le discours, tant en termes de sécurité que de pouvoir d’achat. Enfin la critique du "monstre doux" de Simone, soit le consumérisme et l’abrutissement, qui permettra de remettre les vraies priorités (santé, éducation, épanouissement) au cœur du débat.

A Bercy avec Hollande

Il y a à lutter en permanence contre la tentation cynique. Cynisme du purisme politique, car forcément Hollande ce n'est pas assez de gauche - ou au contraire tellement dépassé d'étatisme ; croyez-moi, j'entends les deux à longueur de journée. Cynisme de l'électeur pragmatique, attaché à ses "vrais problèmes", souvent légitimes - essence, loyer, travail - que la politique ne peut connaître et ne peut changer. Cynisme du désengagement, car vois-tu ils sont tous pourris, et ils ne veulent ta voix que pour se faire élire, et basta - ce qui ne sera jamais complètement faux d'ailleurs, puisque c'est le pêché originel de la représentation.

Bref, il y a tant de raisons pour ne pas s'engager, surtout dans le confort bourgeois du centre-gauche, et de garder une distance salutaire d'avec le cirque politique. Et pourtant nous sommes venus, en modestes soldats du hollandisme, apporter nos voix à la clameur de Bercy, nous parmi la vingtaine de milliers qui se trouvaient dans ce chaudron plein à craquer, éclairé de bleu blanc rouge à en piquer les yeux, festonné de drapeaux partout. Rien à dire, il y a avait de l'ambiance.

Et après les amuse-gueules, voila ce que nous étions venus voir : un homme seul face à une foule de partisans, venu rappeler ses grandes orientations et ses valeurs, avec son verbe élégant, souvent drôle, parfois hélas ampoulé. Des phrases qui seront reprises, commentées, débitées pour les journaux télé, et dont on espère que le sens morcelé puisse encore faire son chemin dans la tête des indécis.

Le meeting donc, un moment où la fébrilité quotidienne dans laquelle me plonge, presque inexplicablement, cette campagne, trouve au moins matière à s'éprouver de façon tangible. Je suis finalement content de François Hollande auquel je ne croyais guère, pour lequel je n'avais pas voté aux primaires, et qui va sans doute l'emporter la semaine prochaine. Ses propositions sont utiles et réalistes, et il a tenu le cap dans une campagne devenue tout à coup très sale. Je ne souhaite plus que sa victoire.

(PS : j'ai créé ce blog en 2004 ; s'il vivote aujourd'hui, il a toujours été écrit dans le confort de l'opposition. Il est temps que cela change, et qu'on voie si je suis capable d'un peu d'indépendance.)

L'électeur FN, cet incompris

Ah, l'électeur FN ! A chaque élection, c'est pareil ; qu'il déborde de son lit fangeux et pourrisse un scrutin, comme aujourd'hui ou mieux en 2002 (merci d'avoir fait réélire Chirac, cher électeur antisystème) ou qu'il disparaisse soudain aspiré vers des espaces "respectables" comme en 2007, il est l'objet de toutes les attentions.

Bien sûr, c'est l'effet d'une caste médiatique coupée du terrain, et qui découvre toujours trop tard qu'on ne vote pas comme elle le demande ; mais pas seulement. Ce qu'on ne dit pas assez : l'électeur frontiste est incompris parce qu'incompréhensible, parce qu'au fond lui-même ne comprend même pas son vote.

Je ne parle pas de la base de cadres fachos qui structure efficacement le mouvement, ni même des frustrés qui emplissent les forums de leur vision du monde paranoïaque. Ceux-là savent parfaitement ce qu'ils font. Je veux parler des millions d'idiots qui "veulent envoyer un message". Précisons : pas des abrutis ou des imbéciles, des idiots au sens original du terme, des ignorants, des gens qui refusent de penser et qui ne savent pas ce qu'ils font (pardonnez leur, etc.).

Donc envoyer un message, est la motivation principale de l'électeur FN, qui soit souffre, soit craint de souffrir. Rencontrons cet électeur là, au hasard, qui me semble bien résumer tout ce que les témoignages expriment, à savoir un gloubi boulga atterrant. Oh, c'est un vote d'adhésion, mais d'adhésion à tout et n'importe quoi.

L'électeur FN trouve que les usines ferment trop, alors il vote pour un parti dont le programme économique est absurde, et achèvera de détruire ce qui n'a pas encore fermé. L'électeur FN dans sa version rurale se plaint de l'absence des services publics, alors il vote pour des poujadistes qui vont s'empresser de liquider l'Etat. L'électeur FN veut du pouvoir d'achat ? Il vote pour qu'on lui supprime le Smic. L'électeur FN est parfois agriculteur, alors il vote contre l'Europe qui le subventionne. Et ainsi de suite.

Il n'y a pas que ça, me direz vous : l'électeur FN se dit aussi que la civilisation française est menacée et qu'il y a trop d'Arabes, et là il est cohérent dans son vote - tout en choisissant de rajouter un peu plus de tension, histoire que ça devienne vraiment invivable. L'électeur FN est isolé, désocialisé, et il participe à la fabrique de l'isolement qui l'oppresse. L'électeur FN, c'est un comble, ne veut même pas toujours que Le Pen soit élue, mais seulement "pousser un cri", alors il pense son vote comme un acte individuel, parce qu'il a besoin que tout le monde ne fasse pas comme lui pour que sa plainte ne se transforme pas en catastrophe collective.

C'est pourtant ce qui va finir de se passer ; l'électeur FN aura beau avoir observé qu'en 2002 cela n'a servi que le conservatisme le plus plat, il continue son oeuvre de sape, et il le fera jusqu'à obtenir une alliance avec la droite populaire, pour se retrouver comme un con le nez dans la merde qu'il aura voulu.

Est-ce mépriser les électeurs que d'attendre qu'ils fassent un meilleur usage de leur capacité à juger ? Surement pas. La démocratie ne vit pas toute seule. Elle nécessite un effort critique, que beaucoup d'ailleurs font en comparant les programmes avant d'aller voter. Mais l'électeur FN préfère chier dans la soupe, et le pire c'est qu'on l'écoute et qu'on le comprend justement - oh, deux semaines avant et deux jours après le scrutin, mais ça lui suffit. Se rend-il compte qu'on le méprise cent fois plus quand on prétend justement "le comprendre" comme un pauvre type, en s'assurant que son vote reste un acte émotionnel et irrationnel, plutôt que pour quelqu'un qui pourrait réfléchir parce qu'il en est capable comme tout le monde ?

L'exploitation selon LO (rumination)

Dans cette société d'exploitation, la vie n'a jamais été rose pour celles et ceux qui n'ont ni capitaux ni rentes et n'ont que leur travail pour vivre. L'injustice fondamentale de cette société est que ce sont précisément ceux qui produisent, qui font tout fonctionner, qui vivent le plus mal, pendant que de riches parasites, qui ne font rien d'utile et, au contraire, ruinent la société par la spéculation, amassent des fortunes de plus en plus grandes. (dans la profession de foi de Nathalie Arthaud).

Que cela soit caricatural, c'est l'évidence - où est passée la classe moyenne ? Les riches sont-ils tous des rentiers spéculateurs ? Et que cette formule maladroite soit proprement inaudible aujourd'hui tant la vulgate marxiste qu'on trouvait partout il y a 40 ans s'est décomposée, c'est tout aussi évident.

Mais j'ai beau les trouver irréels et dangereux, ces mots me touchent. Après tout ils disent une réalité de la société tellement ancrée que personne ne prend plus la peine de la rappeler. Nous avons amélioré infiniment la condition des travailleurs, certes l'école est gratuite et on a la sécu (pour l'instant), mais derrière le voile de la consommation il reste le partage des destins entre une seigneurie toujours renouvelée et des paysans au goût du jour, versé d'abord dans les usines puis aujourd'hui les open space, et surveillés par les bataillons d'une classe moyenne elle-même de plus en plus famélique. En témoigne, parmi tant d'autre, ce récit de Florence Aubenas.

D'autres trouvent cela normal ; ils insisteront sur l'anthropologie de l'inégalité, sa nécessité, la contribution de ceux qui s'enrichissent, le démérite de ceux qui sont trop paresseux pour s'élever ; ils ne voient même plus le problème, et la comparaison est leur meilleure alliée ; ainsi va le monde, nous répètent-ils, et encore nous avons de la chance, tiens regardez la Chine. C'est bien le propre d'une pensée de droite.

Mais cela n'est qu'une phrase ; voter LO ne sert évidemment à rien, et ils le disent eux-mêmes, seule la révolution changera quelque chose, soyons patients. Quant à la réalité de l'exploitation, j'ai bien peur qu'elle soit celle du péché originel, et qu'il n'y ait pas de si grande richesse cachée qui, répartie autrement, puisse sortir tout le monde de la misère. Mais cela ne doit pas nous empêcher d'essayer de réduire ces inégalités, en commençant par user du bon vieil outil fiscal, et de garder à l'esprit cette exigence.


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Voila aussi une question fondamentale qui ne fera pas débat, trop profonde pour qu'on s'y arrête sérieusement. Pour moi, cette formule caricaturale et inaudible, donc, contient cette part de vérité qui donne à penser, et représente finalement la chance de cette campagne relativement terne, que beaucoup voudraient réduire aux principaux acteurs, en s'autorisant un peu vite des conneries racontées sur Mars.

Ainsi des médias, qui bannissent toute curiosité si elle n'est pas liée à la distraction, et qui rejettent ce qui ne leur ressemble pas. Tous les BFMTV se foutent de la gueule d'Arthaud, parce qu'ils sont les agents abrutis de la reproduction du système à l'identique, et ne sont pas capable de lire ce qu'écrit LO, d'entendre ce que dit Arthaud, comme tout ce qui ne leur ressemble pas, et ne peuvent même pas se hisser au niveau de débat d'une secte anachronique. C'est dire.

Tiens Pascale Clarke, toujours fine, bouffée par des préjugés de classe en bonne représentante de la bourgeoisie journalistique, demande à Arthaud si "elle aimerait être riche". Je ne sais pas ce qu'Arthaud a répondu, mais je sais que son utopie est justement l'abolition de la richesse au profit d'une richesse de l'essentiel, pour tous ; peut etre a-t-elle même dit qu'elle était déjà riche, et elle l'est, puisqu'elle a tout ce dont elle a besoin.

Le rêve de richesse de Pascal Clarke, par contre, c'est le retour du rêve du rentier derrière le paravent de l'entrepreneur, ceux qui ne travaillent pas ou ne voudraient que commander, avachis comme des empereurs romains ; c'est le rêve vendu par la Française des jeux, de ne rien changer sauf sa situation individuelle, et qui ne marche justement que par la persistence des inégalités.

Pour en finir avec le charisme

Disons le tout de suite : il avait bonne figure, not’président, hier à la télé ! Ça c’est du charisme ! Ça c’est un président ! Et disons le juste après : cette histoire de charisme, c’est un incroyable écueil. Après les gens qui s’épuisent à gagner le smic et qui flippent parce qu’on veut taxer les joueurs de foot millionnaires, voici les gens qui se font maltraiter - et qui en redemandent.

Gouvernez-nous ! Gardez-nous de la tentation de nous servir une retraite tant qu’on n’a pas bossé 45 ans derrière une machine ! Préservez-nous de l’étranger, des mahométans, des rouges, et de l’ennemi intérieur, les assistés et les chômeurs ! Enfoncez-nous dans l’austérité car nous avons trop dépensé, même si nous n’y sommes pour rien ! Et surtout protégez les riches, car ils sont le sel de la terre, et la fierté de la France. Bref, tant que vous ne touchez pas à nos détecteurs de radar, faites de nous ce que vous voulez.

Je vais vous le dire, je ne supporte plus ce peuple d’éternels mineurs qui en appellent lâchement à un chef. Je ne supporte plus ces frustrés qui veulent se venger de leur existence de plus en plus dure en espérant que la contrainte se porte sur les autres. Je ne supporte plus qu’on ait conquis le pouvoir pour mieux s’en débarrasser quand arrive le premier tribun venu.

Je ne comprends pas qu’on soit en république et qu’on continue à désirer un chef de clan, un roi vulgaire ou autres remugles bonapartistes. Qu’on en appelle encore à cette vieille lune de l’homme providentiel, ce vieux remord d’un peuple qui n’assume pas d’avoir décapité un (traitre) roi. Voilà bien le résultat de cette élection infantilisante, à laquelle nulle autre démocratie moderne ne se soumet.

Cette histoire de charisme qu’on entend partout reprocher à Hollande, c’est exactement ça : la peur des sujets devant l’inconnu, le cri des mineurs qui ne voient la politique que comme la projection de rapports familiaux fantasmés. Alors je commence à prendre toute la mesure de cette promesse de « président normal » à laquelle je ne prêtais jusqu’ici qu’une oreille distraite.

Je veux qu’on puisse débattre et décider sereinement, pas combattre des ennemis invisibles à chaque « réforme ». Je veux que le parlement soit autre chose qu’une armée de godillots. Je ne veux plus être le jouet de manipulateurs qui alternent appels à la pédagogie et excitation des vieilles peurs. Je veux qu’on se fasse confiance collectivement, comme le peuple majeur que nous sommes.

La grande peur (des 75%)

Vous avez entendu comme moi la complainte des raisonneurs, le cul posé sur leur bon sens, tout indignés parce qu'on a osé proposer une mesure de gauche : 75% d'impôts au delà d'un million d'euros de revenus annuels. Je comprends les réactions des vrais privilégiés, la crispation infime de Laurence Ferrari lundi soir, car c'est à leur épargne qu'on va s'en prendre. Mais d'où vient l'indignation de ces cohortes de français moyens, qui ne verront jamais en rêve le dixième de tels revenus ? D'où vient cette peur qu'ils expriment, à grand coup de commentaires, qu'on fasse "fuir les riches" ?

Peur qu'ils nous laissent, nos très riches, qu'ils nous abandonnent seuls dans notre faible majorité de 99,999% du peuple, emportant leurs fastes ailleurs, ne nous laissant que la grisaille communiste ! Départ des stars, des joueurs de foot, des animateurs télé, des gros patrons - de tout ceux que la presse nous a appris à admirer ! Mais vous n'y songez pas ! Car la ruine menace, l'économie privée de ces dépenses miraculeuses va se soviétiser, et nous allons crever.

Bien sûr qu'on peut discuter, demander des évaluations, réfléchir aux impacts, douter, se réjouir pour les avocats fiscalistes - mais là... on croirait retrouver les paysans affolés quand d'autres réclamaient leurs droits la nuit du 4 août, ou les citoyens de 93 effrayés d'apprendre qu'on a décapité le roi.

Car c'est bien l'argent qui nous gouverne, qui est dans toutes les têtes, qui écrase la plupart de sa nécessité constante, qui pèse sur le travail jamais assez rentable, sur l’aumône de "l'assistanat" trop dispendieuse, et la dette encore ! C'est l'argent notre maître, et donc l'on s'effraye de se mesurer à son pouvoir objectif, illimité, en défiant ceux qu'il a béni de ses mannes.

Alors quand François Hollande décide, peut-être brusquement, qu'on peut changer les choses, qu'on peut essayer de mettre fin par l'action politique à des écarts de revenus insupportables et délirants, fondés en nature plus qu'en mérite, le bon peuple qui ne parvient pas à boucler ses fins de mois tremble comme devant un sacrilège, craignant le mauvais augure, se courbe devant la puissance du fait accompli et demande à ce qu'on ne touche pas à cet ordre des choses sans doute récent (on a assez parlé de Roosevelt) où les impôts des plus riches diminuaient chaque année, sans contrepartie.

Guéant et notre fière civilisation

Guéant est certainement sincère quand il pense que tout ne se vaut pas. D'ailleurs je suis d'accord avec lui, tout ne se vaut pas. Une civilisation qui a mécanisé la guerre au point de broyer des millions de soldats, avant d'envoyer d'autres gens par millions dans des fours et des camps, est tout à fait en situation de donner des leçons de qualité aux autres. C'est d'ailleurs pour rester les seuls dépositaires exclusifs de l'horreur récente qu'on empêche les iraniens de chopper la bombe atomique, car eux ne sauraient en faire bon usage.

Bien sûr tout ça c'est le passé, maintenant on est le pays des droits de l'homme et surtout de l'égalité hommes / femmes. On est bien nous les occidentaux vraiment, et qu'est ce qu'on se sent mieux, qu'est ce qui fait mieux oublier la crise, le chômage et l'espèce de nihilisme consumériste dans lequel nous nous enfonçons chaque jour un peu plus, que le spectacle de ces barbares qui non seulement ne savent pas tuer en masse comme nous, mais imposent en plus à leur femmes des coutumes traditionnelles débiles ? Sans compter leurs vieilles télés pas plates !

Qu'on ne se méprise pas : je ne vais pas défendre l'excision ou le port du voile imposé, ni faire fi des brimades subies par ceux qui vivent hors d'un état de droit ; mais il y a quelque chose d'insupportable dans la manière dont certains prennent appui sur des traditions - forcément discutables - ou des retard de développement pour se gargariser de notre évidente supériorité.

Guéant travaille pour le sans grade cher au lepénisme, qui va enfin se sentir exister en se souvenant que quand même, dans les colonies, on leur apportait les chemins de fer et les hôpitaux (les mêmes travaux que font chez nous les immigrés issus de ces anciennes colonies d'ailleurs). Il parle à ceux qui se réjouissent au fond de voir des islamistes se faire élire après les révolutions arabe, comme ils l'avaient prédit - quelle surprise, vraiment, les seuls qui se sont opposés à ces dictatures pendant 40 ans accèdent au pouvoir - bien content que nous soyons les seuls à pouvoir pratiquer la vraie démocratie, celle avec un FN à 20%, mais pas plus.

Guéant flatte le gros con qui cogne sa femme - combien y-en-a-t-il dans notre beau pays de l'égalité des sexes ? tout en se félicitant qu'elle puisse sortir en minijupe, elle. Guéant rappelle à tous les imbéciles qu'ils devraient être fiers de leur haute culture tellement raffinée, et que ce ne sont pas des barbares qui auraient enfanté Racine, même si faut pas non plus aller jusqu'à se faire chier pour le voir.

En fait Guéant est un préposé au narcissisme national, et la gauche qui voit le loup mais hurle par réflexe pavlovien devrait en tenir compte plus finement - ne pas désespérer Billancourt, quoi.

En finir avec la gauche morale !

C'est bien beau de dénoncer la droite, mais encore faut-il le faire efficacement, en se mettant un peu à la place des cibles du discours UMP. Cela permettrait peut-être d'éviter deux arguments, toujours les mêmes, terriblement contre-productifs : 1/ "C'est dégueulasse de stigmatiser (les pauvres / les étrangers / les fonctionnaires / etc) 2/ "C'est comme l'extrême droite / ça fait monter le FN" Ce discours est éculé et pathétique, et surtout il est depuis très longtemps intégré dans la stratégie rhétorique d'en face. Il ne dénonce rien, il sert la droite.

Ainsi à chaque provocation droitière répond cette petite levée de bouclier, exactement attendue, et qui permet l'usuel tour de passe-passe : faire croire qu'une proposition inutile, parfaitement dans l'air du temps égoïste et paranoïaque, est l'expression courageuse d'un tabou à faire sauter ! La preuve : toute la "bien-pensance" se ligue contre elle.

Il faut peut-être revenir à la genèse de ces arguments moralisateurs, qui sont globalement (ok je simplifie) issus d'un contexte idéologique favorable : quand la gauche est passée d'une structuration marxiste à une avant-garde anti-raciste et anti-fasciste - au moment où il y avait un racisme institutionnel et individuel à combattre, et où ce combat était - pardonnez moi le raccourci - "cool". Etre antiraciste, c'était être moderne. De même pour la défense des pauvres, qui se justifiant dans un contexte où la pauvreté etait encore perçue comme un produit du système économique.

Aujourd'hui le contexte est bien différent, le racisme individuel progresse et l'idée que les pauvres sont responsables de leur merde (et pas question de payer pour eux !) est de plus en plus forte. Quant au FN, ce n'est plus un épouvantail, mais la nouvelle avant-garde unissant prolétaires désaffiliés et petite-bourgeoisie flippée par le déclassement. L'idéologie du moment est totalement dominée par des idées de droite.

Mieux, cette idéologie parvient à se dissimuler, au prétexte des euphémismes des médias, et à se faire passer pour un discours minoritaire, courageux. Une idéologie de combat, en lutte pour son acceptation - qui n'a jamais été aussi totale. Il suffit de voir comment le moindre fait divers est lu par des malades de l'ethnicité : s'il n'y a pas le nom du délinquant, on crie à la censure bien pensante ; si le nom est étranger, on le souligne lourdement, et si jamais c'est un bien d'chez nous, on rappelle que c'est une exception. CQFD, facile d'avoir toujours raison.

Si la gauche veut gagner, il faut qu'elle comprenne qu'elle doit reconstruire sa légitimité à la base. En commençant par changer d'argumentation. C'est pour cela que je trouve (j'en parlais l'autre jour avec Vogelsong) la couv de libé de mardi contre-productive. Dire "Guéant = Le Pen", c'est rendre service à Guéant.

Que faire ? Abandonner pour l'instant le terrain de la morale, pour celui du fait. Sur la sécurité typiquement, il faut dénoncer l'inefficacité de la répression, pas dire "c'est dégueulasse" ; la prévention, ce n'est pas de l'angélisme, c'est ce qui fonctionne. Sur l'immigration, deux arguments : le pays ne tournerait pas sans étrangers pour bosser, et le fait que 99% des immigrés et enfants d'étranger ne posent aucun problème. La fiscalité, c'est dire que la droite a fait le choix d'un transfert de la charge fiscale vers les classes moyennes. Bref, arrêter de croire qu'on mobilise sur la morale !

(Et l'autre réponse, c'est l'outrance symétrique : à la caricature, répondre par la caricature. On y reviendra). (Oui ce blog devait fermer, mais là ça m'énerve tellement ce gaspillage que bon voila).

2 milliards de cadeaux fiscaux : quand y'a d'la gêne y'a pas d'plaisir

Allez, reconnaissons-le, il y avait urgence à soulager les contribuables les plus aisés de 2 milliards d'ISF. Les pauvres, écrasés sous une telle pression fiscale, obligés de choisir entre le gros turbodiesel et l'intérieur en cuir ! Et ces 50 paysans victimes de la spéculation foncière, qu'on ressort à chaque débat, c'est pas un vrai scandale ? Et l'odieux bouclier fiscal, qu'on va supprimer suivant un principe simple, étendre son bénéfice à tous les redevables ou presque. Voila qui est juste !

Cela étant, pourquoi ne pas contenter ses électeurs ? Personne ne proteste ! Tout le monde s'en branle, de la fiscalité. Le PS râle mais a du mal à embrayer, et les médias n'aiment plus que les faits divers. Du coup on peut dire et faire n'importe quoi ; expliquer en même temps que l'impôt décourage la croissance et qu'il taxe injustement l'immobilier ; faire des comparaisons internationales en isolant l'ISF, sans parler de succession ou de niches fiscales. On est entre experts, on fait ce qu'on veut, le peuple regarde ailleurs.

J'attends maintenant que nos amis députés de droite - dont on ne saura pas combien d'entre eux ont bénéficié directement de la mesure - enchaînent avec leurs protestations de bonne gestion et de rigueur fiscale. En commençant par les couilles molles centristes qui ravalent poliment leurs amendements avant de voter comme on leur demande. Et la dette ? Quelle dette ?! C'est pas la Grèce ici ! D'ailleurs on va faire quelques économies sur le dos des assistés, notre cancer.

Le plus fort, c'est qu'on trouvera toujours des prolos et des bonnes gens de la classe moyenne pour revoter Sarkozy, et de sortir encore leurs mouchoirs en entendant le grand discours du sacrifice qu'ils ne manqueront pas d'entendre dès juin 2012 ! La dette creusée à coup de cadeaux fiscaux pour la classe rentière, qui va la rembourser, hein, sinon les connards de travailleurs ? Qui va se prendre une hausse de la TVA ? Qui va voir les classes de ses mômes fermer faute de profs ? Ils l'auront voulu - maigre consolation.

En finir avec l'homme providentiel

Dans un monde pré-Sofitel j'aurais, comme beaucoup de crypto-militants socialistes, un œil sur les sondages et un autre sur la stature du gars, donné mon pouvoir au boss du FMI, pressé de dégager Sarkozy et confiant dans la politique de centre-gauche qui en aurait découlé. Mais comme Royal en 2007, ce que je n'ai toujours pas digéré, il aurait fallu se ranger directement derrière une personnalité, avec ses frasques, ses défauts, ses envies d'indépendance, ses mauvais calculs pour faire le malin à la télé. Et tout ça pour quoi ?

Pour cette saloperie d'élection présidentielle, héritage empoisonné de toutes les gloires de l'histoire de France, passé à la moulinette de la bêtise télévisuelle, relents monarchistes, bonapartisme chauvin et courbettes devant l'homme providentiel. Et le doux plaisir de se voir courtisé, chaque fois plus grossièrement (encore un coup de république irréprochable ? mmhh ?), ne peut cacher longtemps que ce vote est acte de minorité, de sujétion, et comme toutes les dépendances, trop souvent renouvelé. Reste donc l'homme providentiel de droite, le même qu'avant, au plus bas des sondages et pourtant voyant s'ouvrir un boulevard devant lui, du fait de cette élection de merde, de ce plébiscite sur les grandes gueules, et pour les tronches qu'on connait ; après avoir chié sur Johnny, on en fait un dieu vivant, alors Sarkozy...

Ah oui me direz-vous, on connait l'analogie entre la monarchie et la Ve République, et puis la démagogie hein, c'est bon zyva avance. Oh oui on la connait ; on s'en repait même, on la cite à longueur de journée, mais quand on est face à l'urne, on cherche le Bonaparte du moment ; on dénonce, mais au moment d'agir, on se range derrière le mieux noté, et on bouffe aussi sa merde.

Mais cela va peut-être changer. Car désormais, il n'y a plus personne à gauche ; Hollande ou Aubry, voila tout : "normal", joli euphémisme pour le manque complet de charisme du père Hollabnde, et qui ne le démarquera guère de sa concurrente. Et pourtant, on se souvient que le meilleur gouvernement de ces vingt dernières années était celui de Jospin, dont la séduction protestante était pour le moins discrète. Jospin le relou frisé, sérieux et chiant, assez largement battu en 95, revient deux ans plus tard par la grâce d'une élection démocratique, c'est à dire un choix de programme et non pas de gueule de l'emploi ; Jospin qui perd assez logiquement après avoir bêtement souhaité "inverser le calendrier" et mettre la mère de toutes les élections, la présidentielle, à sa juste place. CQFD.

Les chances de victoires s'étiolent, et paradoxalement une campagne réussie à gauche ferait bien plus que de changer (tranquillement) la donne politique ; elle contribuerait à nous faire entrer dans l'age de la majorité politique, le moment où l'on vote pour un programme et pas pour une gueule, des promesses vaines ou des rêves d'amour vaches (n'est ce pas Le Pen fille ?). Le moment où nous désignons des représentants, des techniciens du pouvoir, et pas des semi roitelets braillards. Cela peut sembler délirant au moment où l'hyper personnalisation de la com permet de fabriquer une nouvelle Le Pen, et pourtant je pense qu'on n'est pas loin du mouvement de reflux, et du retour à des principes sains. Rêvons un peu.

Nucléaire : vos gueules

Mais quelle horreur, ces écologistes qui profitent honteusement de la catastrophe japonaise pour nous emmerder avec leurs lubies à la con ! Aucun respect pour les milliers de morts au Japon, en ces temps de tragédie (pas comme nous qui en débordons tiens, de respect) ! Quelle désinformation, alors qu'on sait bien que la France n'est pas sensible aux tremblements de terre (ben tiens) ! Alors qu'on a une énergie toute propre qui crache même pas de CO2 et à peine quelques tonnes de déchets prêts à enfouir ? Mais putain qu'est ce qu'ils veulent, QU'ON S'ECLAIRE A LA BOUGIE ?!

Je ne caricature même pas, c'est exactement le niveau du débat qu'on voit sur le web. Touchez pas au nucléaire ! Ce n'est même pas l'expression de la filière qui défend logiquement son bout de gras et sa sureté à l'épreuve des siècles, ni même des politiques qui - PS ou UMP - en ont depuis longtemps fait un élément du consensus. Non, ce sont les aboiement de milliers de commentateurs qui partout répandent leurs oukases pro-nucléaire, traitent les écolos de débiles rétrogrades et veulent à tout prix fermer le ban.

Tout est bon pour faire taire les récalcitrants. Ne pas exploiter le drame, bien sûr, mais surtout répéter à chaque instant qu'il n'y a pas d'alternative à la production massive de l'atome, que le renouvelable est un fantasme de bobos, qu'on ne plantera jamais assez d'éoliennes, que les panneaux solaires coutent trop cher, et surtout qu'on ne va jamais économiser d'énergie (et puis quoi encore).

Enfin c'est quand même curieux ce refus du débat. Au delà de la débilité des arguments, on se demande quelle hargne nous vaut cette fin de non recevoir terriblement arrogante. Moi qui ne suis pas particulièrement antinucléaire, j'aimerais bien qu'on sorte de l'alternative entre la pub EDF béate (arreuh, lumière, gaaa) et la sanction arrogante des "savants" qui polluent les commentaires. A croire que d'ailleurs tous les autres pays qui n'ont pas de nucléaire en sont à l'âge de pierre ou presque.

Bullshit et conséquences

"Un survival hallucinogène sous haute tension". (20 minute ou Première ou autre, à propos de 127 heures, sur l'affiche)

"Vivante jusqu'à la brûlure. Vivante dans sa part lumineuse" (Raphaëlle Rérolle, le Monde des Livres, à propos de Françoise, dans une publicité)

Aux "œuvres" inintéressantes du moment correspondent presque toujours des critiques trop emphatiques dans leur jugement comme dans leur expression ; de plus en plus courtes et superficielles, elles empilent les formules toutes faites comme si celui qui les écrivait voulait prouver qu'il faisait bien autre chose que de paraphraser les dossiers de presse.



Rien d'étonnant alors que ce "matériel" revienne alimenter en flux tendu bandes annonces, introductions aux bonnes feuilles, et affiches et encarts de pubs des objets chroniqués, bref toute la cohorte promotionnelle dont les médias se sont depuis longtemps emparés. Vous noterez que jamais la publicité culturelle n'a autant fait appel à ces extraits choisis, et que jamais ces critiques n'ont autant semblé les résultats d'une commande, au point qu'on se demande quelle est la rétribution du petit effort servile des "critiques" qui s'assurent, par l'habileté publicitaire de la tournure, la place de choix sur ladite affiche.

Mais le mot de critique est encore trop fort ; à force d'être continuellement haï par ceux qui voudraient se trouver dans un rapport immédiat au tombereau de merde qui leur passe des yeux au cerveau reptilien, les journalistes commis à l'évaluation de l'industrie culturelle ont abandonné depuis longtemps l'idée de comprendre "l’œuvre" (et peut-être parce qu'il n'y a plus rien à comprendre ?) pour s'ingénier à ce qu'on pourrait appeler le "partage d'envie", l'impératif de rajouter du désir sur le désir publicitaire pour qu'évidemment les "spectateurs" ou "lecteurs" (ou ce qu'il en reste) consomment et se fassent - graal de l'individualisme contemporain - leur "propre opinion" ; propre opinion que l'internet recycle à l'envie, par contre, appelant partout aux commentaires et vivant du flux de trafic commis par les imbéciles.

Alors on tombe régulièrement sur des crétins chiant sur un livre ou un film trop compliqué pour eux, comme des pigeons sur une statue se moquent bien de qui elle représente ; heureux de salir Proust (un exemple parmi tant d'autres) parce qu'ils n'ont "pas pu dépasser 50 pages" ou, pire, qu'ils l'ont "lu jusqu'au bout" pour vraiment nous confirmer que c'était une œuvre vaine.

Le cynisme contre-révolutionnaire

Ce qui se passe en Egypte est magnifique ; seule la neutralité de l'armée sépare les manifestant de Tahrir de ceux de Tien An Men, et nous devrions tous nous prosterner devant le courage inoui qu'il faut pour affronter les polices secrètes, les milices et les nervis du pouvoir - certains armés de battes cloutées - pour enfin changer de régime. Constat banal, me direz-vous, et il l'est. Moins cependant que le constat affreux des cyniques et des calculateurs qui bien planqués dans leur fauteuil, raisonnent de travers depuis le début et n'attendent que de voir les frères musulmans au pouvoir pour nous faire la leçon du "j'vous l'avait bien dit" et réduire le soulèvement à la "menace islamiste".

Sur ce point, une pensée nauséeuse pour les marchands de peur du Point, dont la dernière couve destinée à faire trembler les notaires gâteux enkystés dans leur patrimoine se pare d'un ridicule cache sexe, "fantasmes et réalité" - côté fantasme, ils savent faire au Point. Et une autre pensée pour tous les rentiers de la démocratie, le cul derrière leur clavier (et moi donc) qui à la façon de BHL dans le même torchon, voudraient des révoltes parfaites, des foules éduquées et efficaces, de préférence sur Facebook et Twitter (c'est tellement moderne !), surtout pas islamisées (bah, en Egypte, hein), et qui fautent de la perfection des révolutions de couleur, finissent en Machaviel au petit pied, préférant la "stabilité" au désordre.

C'est oublier bien vite que le propre d'une révolution, c'est d'être sale. Pas forcément en ses premiers moments, et la dignité courageuse des manifestants égyptiens doit être saluée encore, mais dans ses conséquences. Après 89 vient 93, et Napoléon encore, et il nous a fallu presque un siècle pour enfin devenir une république solide et démocratique, d'ailleurs en partie construite sur le sang de la Commune. Si les Frères Musulmans arrivent au pouvoir en Egypte, et s'ils le font de façon légale et légitime, ce sera l'expression de la voix du peuple, tout aussi imparable et déplaisante que celle qui ici - toute proportion gardée - vote Sarko. La démocratie ne se discute ni ne se décrète, elle prend du temps à s'installer et il en faut peu pour la chasser. Alors de grâce, qu'on arrête avec "le péril islamiste".