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radical chic

Michael Jackson était mort depuis longtemps

Il y avait de quoi être surpris par la mort de Michael Jackson : c'est qu'il était encore vivant ! "Vivant" devrait-on dire plutôt, car il semble qu'il ait progressivement rejoint les zombies du clio de Thriller. Car qu'est ce qu'un artiste sans production musicale, ou sans production valable, réduit à sa propre caricature de barjo ambigu, à cheval sur les couleurs de peau et les sexualités, et plus menacé par le scandale que l'insuccès, sinon un artiste mort, exactement ?

Ainsi l'oeuvre, si l'on peut dire, s'était-elle déjà séparée du corps de l'artiste, et tandis que ce dernier sombrait dans la maladie, ses succès se sont progressivement détachés de leurs condition historique. Flottant dans un non-genre à force de reprises et de remixage, leur son eighties lui-même banalisé par le recyclage permanent, des pistes de danse au bandes FM, où ils naviguaient entre Sardou et une soupe R'n'B, les tubes de Jackson ont atteint à cette intemporalité douteuse qui ressemble à la consécration.

Que l'être Michael Jackson ait pu perdurer dans son existence après cette extinction artistique importe finalement assez peu - pas plus que la vie de Michel qui "reprend des pates" dans cette pub hallucinante de mépris qui voudrait célébrer la vie dans son ordinaire brut (on y reviendra). Jackson l'artiste avait disparu depuis longtemps, mais Jackson le zombie était encore là : c'etait bien le sens de la surprise.

De l'Oréal à l'Education nationale

Voila un parcours exemplaire, non ? Voila l'expression même de la mobilité tellement à la mode. Tiens, qu'est ce qui dans la bio de Chatel, qui s'occupait, en gros, des consommateurs et des grandes surfaces, le destine à superviser l'enseignement de millions de gamins ? Quelle connaissance a-t-il des débats compliqués entre les pédagos et les tradis de l'éduc nat ? Où se place-t-il ? Qu'est ce qu'il annonce, sinon encore un peu plus de "professionnalisation" et ses talents d'ex-DRH pour accompagner les mutations de carrières ?

Malgré tout le mal qu'on peut penser des réformes de Darcos, il était à sa place, il connaissait son boulot. Certes, il ne s'agit pas d'enfermer les uns et les autres dans leurs corporations, ni de réclamer que les profs soient encadrés par des profs, les flics chapeauté par d'autres policiers et les agriculteurs par des cultivateurs. Il ne s'agit pas non plus d'une question de diplômes - après tout, Jospin l'énarque a marqué chez les profs. Il s'agit tout simplement de vérifier des compétences, et un certain respect pour les questions de connaissance.

A force d'accepter benoîtement le fait du prince, la récompense des uns et la disgrâce des autres, de se concentrer sur les effets de comm façon Mitterrand à la culture, on oublie presque que ce remaniement consiste, dans beaucoup de cas, à cumuler les erreurs de casting, a remplir des cases en fonction des hasards que des véritables besoins. Par exemple, Rama Yade au sports, c'est plus du bizutage et de la caution féministo-diverse qu'une expression politique. Voila qui promet.

L'Iran, Twitter et moi

C'est quand même un peu délirant ce barouf sur l'Iran et Twitter, non ? Certes ce n'est pas inintéressant, mais enfin merde c'est pas Twitter qui fout des centaines de milliers d'iraniens dans la rue quand même ! Les comptes les plus suivis ont quelques milliers de "followers", pas plus. Et si par solidarité factice, j'ai modifié mon compte pour dire que j'habitais à Téhéran, un réseau aussi public, aussi facile à fliquer ne peut pas être un outil de mobilisation fiable dans un état si répressif.

Notez qu'à chaque nouvel évènement on nous fait le coup de Twitter : les attentats de Bombay, le coup des moldaves en colère, l'airbus dans la flotte à New York, au point que je cherche encore le dernier twitt de l'équipage du vol AF447. La où ça devient délirant, c'est quand le niveau d'excitation sur le média Twitter remplace l'analyse du phénomène lui-même. Personne ne sait si la fraude est avérée ou non (ce qui est normal), personne ne comprend rien à l'Iran et à son système politique ultra complexe, mais tout le monde se regarde le nombril et s'émerveille sur le pouvoir des nouvelles technologies.

Pire, la question de fond, à savoir que Mahmoud A. l'ennemi de l'occident est malgré tout soutenu, outre l'appareil d'Etat, par la majorité des classes populaires, est entièrement occultée. Je suis persuadé qu'il a grugé car les incohérences sont nombreuses, mais pourquoi ne s'intéresse-t-on pas plus au soutien réél que reçoit ce pouvoir ? Que fait-on de la piétaille du régime, ces gardiens de la révolution qui viennent des provinces pauvres et qui croutent grâce à la répression, ces petites gens qui aiment le style austère et populo ("il vit comme nous") du chef et apprécient ses subventions (merci les cours du pétrole) ? Pourquoi ne peuvent-il pas faire en toute conscience le choix d'un régime conservateur, comme nos petits vieux votent Sarkozy ?

Bouvard et Pécuchet se penchent sur l'aéronautique

Enfin merde cette affaire Air France / Airbus, quand même, quel bon révélateur de "l'info" d'aujourd'hui ! Résumons nous. Non seulement nous n'en savons toujours que peu sur les motifs du crash, mais force est de constater que nous avons été baladés d'hypothèses en hypothèses par les médias, au gré des rumeurs ou de ce qu'ils ont pu comprendre, assurant un équilibre précaire et parfois spectaculaire entre la spéculation à page ouverte et la quasi-omerta des sources "officielles".

Au fond, le seul domaine sur lequel l'info grand public est incontestable, c'est le traitement de l'émotion : les proches qui pleurent, celui qui voulait prendre l'avion mais qui l'a raté, et (le top !) celle qui a raté l'avion mais qu'est morte quand même une semaine après dans un accident de voiture ! Ca c'est de l'info ! Ca permet même d'éditorialiser sur la force du destin qui ne rate jamais sa cible (mais qui doit s'y prendre à deux fois, faible destin quand même).

Heureusement, il nous reste cette avalanche de commentaires, où parmi les réactions compassées et les polémiques stériles, on trouve de plus en plus d'interventions délirantes. La propension à parler de choses que l'on ne connait pas est normale, voire parfois souhaitable, mais il faut quand même sauver les apparence ! Or là, l'anonymat aidant, on se lance ! C'est presque touchant de voir nos internautes spéculer comme des ingénieurs aéro, en s'aidant avec les moyens du bord type gros bon sens, liens wikipédia et démonstrations par l'absurde.

Ainsi au début, quand les médias nous servaient la foudre, on se battait pour savoir si les avions modernes faisaient cage de Faraday ou non, et on s'élevait contre les matériaux composites ! Ensuite il a bien fallu constater que la recherche des boites noires serait ardue, sinon impossible, permettant à un commentateur de proposer des "boites noires éjectables et insubmersibles" (sic). Enfin maintenant que la mesure de vitesse est sur la sellette, on s'emporte contre un dispositif inventé au XVIIIeme siècle, et pourquoi pas par GPS comme pour ma bagnole (ah, ça existe déjà), et qu'est c'qu'ils foutent les ingénieurs ? Enfin sur le sujet inépuisable du contrôle informatique du vol, on oppose prestement l'homme et la machine, ah que ne peut-on faire confiance à nos fiers pilotes tandis que les ordinateurs plantent toujours, d'ailleurs avec Windows on voit que..

Comme Bouvard et Pécuchet, l'ambiguité règne : la plus merveilleuse des curiosité, le plus sain besoin de comprendre, se combine avec la plus étroite des conneries. Mais quel spectacle, vraiment.

Les trois journalismes

De mon point de vue il existe trois formes de journalisme qui déterminent 3 "produits" d'information dominants, au moins pour la presse et sur le web.

1 - Un journalisme de "faits" et de "gros titres", fondé à coup de dépêches AFP "batonnées", donnant une grande importance au "timing" de l'info, aux "exclu" (quand par miracle ce n'est pas une source AFP / AP / Reuters), à son renouvellement dans la journée sur les supports "d'info continue", et aux "titres" pour le JT et les gratos du lendemain matin. Dans ce cas, l'info "brute" qui n'apprend au fond rien du tout est d'autant plus valorisée qu'elle est considérée, à tort, comme objective - alors que la sélection des faits et la façon de les rapporter construisent évidemment une vision qui pour être consensuelle n'en est pas moins bien orientée. Témoin la mode des comptes-rendu de violence scolaire, qui s'enchaînent tout à coup, ou encore l'affreuse séquence autour du crash du vol AF, aujourd'hui spécial "que deviennent les cadavres repêchés ?".

2 - Un journalisme "d'analyse et de synthèse" que l'on retrouve aussi bien dans les - souvent catastrophiques - éditos de libé, où il faut absolument pontifier sur le fait du jour, que dans les papiers signalés comme tels dans les quotidiens ou encore dans les marronniers des hebdos. A chaque fois on propose un résumé orienté des faits, suivi d'une tentative de généralisation hative en "tendance de fond", reflet d'une société sarkozyste à gauche ou d'un individualisme débridé post-68 à droite, tendance dont on s'inquiète avant de pointer quelques signes contraires (les "résistances" à gauche ou les "chefs d'entreprises qui innovent quand même" à droite) afin de conclure sur une note plus légère.

3 - Un journalisme engagé et subjectif, que l'on trouve bien rarement en France. Ce sont les articles de XXI qui sur dix pages creusent un sujet, les papiers du New York Times Magazine qui perpetuent la tradition du gonzo, certains très rares reportages radiophoniques, et encore quelques blogs qui prennent le temps de fouiller une thématique ou de laisser les spécialistes s'exprimer aussi longuement qu'ils le souhaitent. Dans tous les cas ce journalisme nous apprend quelque chose de l'époque en partant non de "faits" ou "d'analyses" creuses mais d'une expérience subjective et présentée comme telle, d'un point de vue sans promontoire bidon, et de rencontres patientes.

Pas besoin de vous dire ce qui m'intéresse, vous l'aurez compris, ni de préciser que je sombre souvent corps et bien dans la tentation de "l'analyse et de la synthèse" (on dirait une offre de stage). Reste que le récent foutoir de "l'information" autour du crash de l'airbus A330, entièrement réduite à l'enchaînement hystériques de "faits" le plus souvent absents et comblée par une "analyse" obsessionnelle, montre bien quelles sont les attentes d'un public qui préfère se divertir plutôt que de comprendre ce qu'il se passe vraiment ou de faire sienne une vision sensible du monde. Que le public ait été façonné par l'offre, ou que l'offre dicte au public sa façon de "s'informer" ou de se distraire par l'information importe peu, mais je crois qu'il reste une grande place à prendre pour l'info du troisième type, comme le montre d'ailleurs le succès de XXI dont je dois encore me procurer le dernier numéro (yeah).

En passant après les européennes

Pour gagner une élection, il faut trois éléments : une base historique, un message clair et séduisant, et un leader naturel (vous me direz que la base est le produit du message et du leader, mais bon). L'UMP s'en tire très bien en gagnant sur tous ces tableaux (même si l'on peut chipoter sur son "message" européen, pas bien défini à part "non à la Turquie"), le PS n'a plus que la fidélité de sa base étriquée pour ne pas sombrer tout à fait, et Europe Ecologie cartonne en alliant un projet clair et un leader charismatique. Notez que le leader du Modem s'est ridiculisé durant cette campagne, et que son parti perd donc sur tous les tableaux. Notez aussi que Besancenot perd devant le "Front de gauche" car il lui manque le dernier carré de fidèles qui maintiennent le PCF en respiration artificielle, et que son leader s'est fait un peu reprendre sur son militantisme trop médiatique.

Cette analyse à l'emporte pièce posée, on se doute que les résultats ne m'étonnent guère. Passons sur la victoire de l'UMP, il est encore trop tôt pour savoir si les caractéristiques de l'abstention l'ont favorisé, ou si - comme je le pense plutôt - Sarkozy rassemble sur sa personne un gros quart d'inconditionnels, qui approuvent les réformes et en voudraient encore plus, et qui pourraient éventuellement être galvanisés par l'antisarkozysme. Un antisarkozysme qui paradoxalement ne mobilise pas les masses, surtout pour un scrutin hors du cadre national.

Et pour le PS, alors ? Rassurez-vous, on ne va pas manquer d'excuses pour la défaite. C'est Aubry. C'est le congrès et l'image de la division. C'est les classes populaires qu'en veulent plus. C'est l'absence de propositions concrètes. Etc. Prenez n'importe quelle défaite, et vous trouverez les mêmes analyses, et les mêmes injonctions. Les élus ou plutôt non-élus qui répètent en boucle qu'ils ont "compris le message" des électeurs, qui font des prêches à l'unité, et ainsi de suite, jusqu'à la prochaine défaite.

Ce n'est pas que le PS soit mort ; pas encore. C'est plutôt que la social démocratie, coincée entre le néo-radicalisme de gauche, l'exigence écologique et la droite décomplexée, n'a plus le moindre espace. On s'était habitué à gagner les élections et à être gouverné au centre, il va falloir changer de modèle. Et changer de parti n'aurait pas de sens, puisque le stock d'élus locaux et d'apparatchiks qui constituent le PS se déversera immanquablement dans une nouvelle coquille. Enfin, compter sur l'opposition et l'anti-sarkozysme pour réveiller la base ne sert à rien, on vient de le voir, tandis que la position contradictoire du parti devient chaque jour plus insupportable : consulté à chaque fait d'arme UMP, se voyant ainsi imposer l'agenda, il ne peut que protester (comme toujours !) ou s'écraser (ce qui est pire encore), mais jamais construire sa propre vision du monde.

Oh et puis allons-y ; malgré les beaux exercices théoriques pré-congrès de Reims, il n'y a plus de vision socialiste. Il y a une vision radicale de gauche et une vision écologique, il n'y a rien "entre" ni "au-delà". Plus de vision, une base qui s'étiole, et aucun leader en vue (et pitié, pas la nouvelle génération de bureaucrates qui grenouillent dans le bureau national et autres instances), l'avenir est sombre. Que cela ne nous empêche pas de fêter la percée écologique (que j'ai soutenue, comme à chaque européennes), sur laquelle se construira probablement la future gauche plurielle.

La machine à culpabliser

Ouh qu'elle est jolie la Terre vu d'hélico, ouh qu'ils sont méchants les hommes qui polluent, surtout le monde occidental qui s'approprie les ressources. Heureusement Luc Besson, ce grand humaniste, bosse gratuitement pour diffuser la bonne parole, PPR offre des séances de ciné pour sensibiliser les petits nenfants au désastre écolo à venir, et peut-être que grâce à cette prise de conscience globale - même en Chine ! - les méchants humains respecteront plus la gentille Terre.

Mon cul, oui. Quels que soient les mérites esthétiques du film, qui valent sans doute la consommation délirante des milliers d'heures de vol d'hélico (ça commence bien), je ne vois pas comment cette "prise de conscience" va donner autre chose que le mauvaise conscience, et encore un peu de grain à moudre pour les "anti" qui préparent un gros backlash anti écolo, et expliquent que le réchauffement climatique est un délire... Préparons nous aux discours type "ça suffit de faire chier là, j'ai envie d'une grosse voiture, d'une grande maison chauffée et de produits bien emballés et fabriqués ailleurs, et que pour ce que ça changera vu que les autres polluent encore plus", etc. Ou la version alternative spécial lutte des classes "le bio c'est pour les riches". Que de bonnes excuses.

La mauvaise conscience et la culpabilité ont leurs limites. La seule solution passe par des règles plus contraignantes, à coup de fiscalité écologique, de taxation du C02 ou des emballages non recyclables, d'interdiction de certains pesticides, etc. (désolé pour les copains de Tarnac, c'est aussi une extension du contrôle). Les jésuites façon "une peu de prise de conscience en plus ne peut pas faire de mal" se trompent probablement et nourrissent le backlash ; les leaders n'ont pas besoin de ce film pour savoir ce qu'ils doivent faire - et refusent de faire au nom de la croissance, et l'opinion publique n'aura quant à elle droit qu'à un peu plus de greenwashing pour apaiser sa culpabilité (cette boite de pop corn XXL était elle bien nécessaire ?)

La spirale capitaliste selon Jean Pierre Coffe

Je trouve que Jean-Pierre Coffe est une image séduisante de notre nouveau capitalisme. Il suffit de le voir s'afficher ainsi, avec ses lunettes ridicules, pour faire la pub de la bouffe industrielle de Leader Price sur le thème "c'est bon et c'est moins cher" pour comprendre que quelque chose ne va pas, qu'un cran supplémentaire a été passé.

Ce n'est pas un problème de "cohérence" entre le Coffe d'avant et le Coffe publicitaire. Il n'est pas non plus question de la qualité Leader Price, quelles que soient nos expériences avec leurs produits au dépouillement extrême, pas plus que d'une affaire de classe ("et alors, pourquoi pas défendre LP plutôt que les parfums Dior ?"). Il s'agit d'un problème de business : comment rester crédible sur la niche Coffe (bons produits frais achetés au marché) si on se retrouve enchaîné à LP ?

Vous allez me dire que vous vous en foutez de savoir à qui Coffe se vend, mais pas moi. Car l'essentiel, c'est qu'il se vende. A n'importe qui, probablement au plus offrant, alors qu'il n'a pas besoin d'argent. Ce type gagne des centaines de milliers d'euros par an, au bas mot, à force de cumuler cachetons et droits d'auteurs, et il lui faut encore plus ? Il doit du blé au fisc, il entretient une danseuse, il a un vice qui lui coute cher comme le jeu ? Peut-être, mais je ne le crois pas.

Ma théorie (donc) est qu'il continue à se vendre sans besoin, parce qu'il peut gagner plus sans faire d'effort supplémentaire (une photo en costume Coffe, c'est un coût marginal nul), parce que l'argent appelle l'argent, parce que la spirale enclenchée une première fois le conduit inexorablement à aller au bout de son capital d'image, de la même façon qu'on essayera toujours de faire suer le dernier euro d'un capital investi. Le tout au risque de tuer la poule aux oeufs d'or, puisqu'il menace son image, comme des actionnaires rapaces ou simplement suiveurs en demandent toujours plus sans trop se préoccuper de l'avenir des boites qu'ils ponctionnent.

Bref, Coffe est un révélateur. J'attends sa prochaine incarnation pour savoir jusqu'où le système ira.

Ignoble feuilleton

Il faudrait quand même se demander au nom de quel droit un drame peut être transformé en feuilleton à succès par les médias. Entre "l'avion ne répond plus", les "flammes" ou autres "tâches oranges" pour finir par les "débris d'avions repêchés", le tout pimenté d'une bonne dose de voyeurisme autour des "proches des victimes" puis nappé des commentaires de milliers de professeurs Tournesol qui spéculent sur la résistance d'un avion à la foudre, la coupe est franchement pleine.

Bien sûr, tout cela au nom de "l'information". Or d'information, il n'y en a pas, ou si peu : un avion est tombé, on ne sait pas pourquoi. Point. C'est un drame, c'est - forcément et affreusement - spectaculaire, mais comme on ne sait rien, ce n'est plus qu'un ignoble feuilleton complaisamment exploité en "heure par heure" par des médias maquereaux qui haranguent un peuple de voyeurs pervers.

Sans parler du pouvoir toujours prompt à ramener sa fraise devant les caméras, au nom d'une "compassion" bien putassière ; il serait même capable de pondre un projet de loi comme après chaque fait divers.

A propos de "L'insurrection qui vient"

Quelques remarques au passage, suite à la lecture, d'ailleurs plaisante et facile, du livre-pièce à conviction (en ligne ici). Il commence par 70 pages un rien ambitieuses - puisqu'elles ne visent pas moins à la déconstruction finale du sujet cerné par la "gestion de soi" à la civilisation occidentale, en état de "mort clinique", et se termine par un petit et amusant manuel de l'insurgé qui semble avoir été écrit pour tester les limites de la liberté d'expression ; amusant, car on y trouve aussi bien l'éloge du guet-apens anti-flic façon cité chaude que la miraculeuse et spontanée (spontex ?) révélation collective de l'action nécessaire et évidente par l'échange horizontal et anti-hiérarchique de l'information (ont-ils rencontré Dieu ?), permettant de faire l'économie des AG, des votes et autres manipulations trotskardes. Et c'est pourtant un opuscule sérieux.

Pour résumer salement l'hypothèse du texte, disons que l'extension et l'incorporation de l'économie et du "contrôle" à toute la sphère du vivant, qui caractèrise la dernière phase du capitalisme, produit une sorte de vie mutilée. Ainsi un des modèles-type de la société actuelle (la "métropole") c'est un marché de Noël (!) où derrière la vente de babioles se profile le quadrillage des flics et des réseaux de caméras de surveillance. C'est aussi la jeune fille (la Jeune-Fille, plutôt) qui n'existe qu'à travers la gestion obsessionnelle de sa propre "valeur" ou de ses différents "capitaux". Enfin le "bio" en prend pour son grade, la "bioéconomie" (façon "biopouvoir" n'est-ce-pas) étant le dernier prétexte pour l'extension du contrôle de chaque geste sous les auspices d'un capitalisme qui joue sa survie en changeant de forme et qui voudrait reconstruire ce qu'il a détruit, et ce qu'il a aliéné (car il n'y a pas d'environnement sans qu'il soit factice, sans qu'on postule une séparation d'avec "le monde" de "l'expérience" - d'ailleurs Rancière parle à propos de la critique du théâtre de la "vision romantique de la vérité comme non-séparation", c'est semblable).

Evidemment cette noirceur se paye d'un certain schématisme, le premier et le plus évident étant qu'on postule l'extension absolue du "contrôle", nécessitant rien de moins que de fuir et de s'organiser entre sujets libres en "communes", dont on nous dit qu'elles doivent se construire à partir des exemples existants du détournement du contrôle. Or quand les ouvriers détournent leurs outils, font la grève du zèle ou sabotent carrément la production, c'est bien la preuve que le contrôle n'est jamais absolu. Le comité invisible, comme le "contrôle", postule des sujets complètement assiégés et un rien débiles (au contraire des rédacteurs éclairés du livre) alors qu'on pourrait tout aussi valablement dire qu'à chaque extension du contrôle il y a une mutation de la vie qui s'organise autrement. De même, quand tout le monde est surveillé en permanence, que surveille-t-on encore ? Qui peut regarder tous les écrans de vidéo surveillance ?

Enfin, la fin n'est pas du goût de tout le monde, et sûrement pas du mien (mais bon, je suis dans le système de la métropole, moi). La seule issue, et qu'on ne dise pas qu'on ne "propose rien", c'est "l'ensauvagement", la constitution en communes donc, auto administrées sans hiérarchie, et sur le modèle des espaces échappant justement au contrôle, là où la vie peut reprendre. Trivialement, cela peut être un "immeuble privé de courant", où en effet (et pour cause) les voisins vont se parler, une grève des transports (je suis d'accord), mais plus sérieusement c'est la situation de déprise qui a caractérisée les zones évacuées de la Nouvelle Orléans, ou les émeutes de novembre 2005.

Ah, les émeutes, tellement radicales, qu'on en oublierait qu'elles ont fini par se ramollir et pas forcément sous le coup du couvre-feu. Au fond le délire de destruction fait penser à ces rituels de la fin du monde décrit par Eliade, sauf que ces rituels violents n'abolissent l'ordre social que pour mieux le reconstruire. Comme après juin 1848, la Commune ou mai 1968, c'est bien l'ordre qui fonde la société et le désir d'ordre qui jette les citoyens dans les bras d'un pouvoir qui les surveille.

L'insurrection qui vient, c'est un peu la face cachée (et torchée) de la philosophie politique, au moins on sait pourquoi on en finit par là. Vu comme cela, à force de faire des "quartiers de relégation" les modèles de l'ensauvagement, on a du mal à croire que la libération horizontale de la parole et de l'information protégera les sujets-rendus-à-la-vie de la loi de la jungle. Belle alternative en sorte, le contrôle de plus en plus étendu (et personne ne peut nier qu'il l'est), ou la sauvagerie libératoire (mais pour combien de temps ?)

Actualité du situationnisme

Quand même, la prose de Julien Coupat en pleine page dans le Monde ! Des millions de lecteurs habitués à bouffer - ou à vomir - du prêt à penser façon Minc, Attali, BHL ou Baverez qui se retrouvent à lire des propos aussi radicaux, ça change ! On peut trouver cela prétentieux, mais reconnaissons que ça claque, on se croirait sur une revue web tenue par des néos-situ dépressifs :

"La servitude est l'intolérable qui peut être infiniment tolérée. Parce que c'est une affaire de sensibilité et que cette sensibilité-là est immédiatement politique (non en ce qu'elle se demande "pour qui vais-je voter ?", mais "mon existence est-elle compatible avec cela ?"), c'est pour le pouvoir une question d'anesthésie à quoi il répond par l'administration de doses sans cesse plus massives de divertissement, de peur et de bêtise."

Le situationnisme revient car sa thématique centrale, l'aliénation, n'a jamais cessée d'être actuelle. Dans une société qui ne pense qu'en terme de "croissance" ou de "chômage", et plus mollement de "développement durable", qui vit par et pour la marchandise, qui incite les individus à se construire en s'endettant pour acheter, puis à se soucier de leur corps comme s'ils devaient se vendre comme esclaves, pas besoin d'un deug de socio pour constater que l'aliénation est reine. Quand s'y ajoute le pouvoir de la "clique sarkozyste" qui maîtrise le "Spectacle" avec brio, alternant l'envie (tu l'as vue ma rolo) et la peur (les pseudos terroristes, les bandes et les clandos), il est facile de toucher juste avec un tel discours.

Ce qui est curieux, finalement, c'est qu'on n'entende pas plus souvent parler d'aliénation. Sans doute le mot paye sa saveur marxiste. Ou alors, est-ce trop évident ? Est-ce que personne ne souhaite au fond déchirer le voile de la pub et du JT pour se coltiner le back office de notre belle société ? Ou est-ce, comme le notait un commentateur du Monde, que "les Français sont pour moitié proprios", donc qu'ils n'iront pas monter sur des barricades ? Ou finalement qu'il n'y a pas, quoique que dise Coupat de la société-prison, que "(l') organisation de la séparation, (l')administration de la misère par le shit, la télé, le sport, et le porno" - mais aussi les potes, la famille et la picole, comme à Tarnac ?

Bref, il aura fallu la pub de MAM pour que L'insurrection qui vient devienne un best-seller, donnant une place politique à un courant de pensée par nature ultra-minoritaire. A voir les commentaires, beaucoup apprécient, d'autres attendent les "propositions concrètes" (ils n'ont pas lu le texte) et les derniers s'en défendent en trouvant Coupat dépassé ou paranoïaque. Tant mieux pour le débat d'idée, qui prend une ampleur nouvelle et assez réjouissante. S'il s'ouvre plus d'épiceries à la campagne, si le Larzac revient en vogue, si finalement d'autres caténaires seront sabotés, ça ne sera pas la faute de Coupat.

Qui a vu Sarkozy ?

Bon, Libé se plante ce matin. Si la médiatisation de l'affaire du nouveau cri de ralliement "Sarkozy je te vois" est bien le fait de la mention du nom-fétiche, que la justice considère enfin comme un injure (essayez de me traiter de sarkozy ou de sarkozyste, pour voir), il ne s'agit pas pour une fois d'un problème de censure ou d'interdiction de critique du président. Le problème, c'est la relation citoyens-flics, que le journal se contente d'évoquer à la marge, et la répression systématique de tous ceux qui sont choqués par les brutalités policières, réelles ou symboliques.

Il est d'ailleurs étonnant que le proc n'ait pas accusé notre agitateur spontané d'outrage. Car l'outrage est à la mode, c'est Amnesty qui le dit. Et l'outrage n'est qu'un des indicateurs de la tension entre la population et les flics.

Au fond, il y a trois populations face à la police. Les délinquants, qui méprisent souvent l'uniforme, et à qui on le rend bien ; les braves gens qui n'ont rien à se reprocher, et qui sauf exception sont plutôt bien traités par la police. Et au milieu, la population interlope, la cible habituelle des contrôles au faciès ou à la casquette, qui n'ont rien à se reprocher non plus mais qui ont dix ou cent fois plus souvent affaire aux condés que les braves gens.

C'est là qu'à lieu la tension. C'est lors d'un contrôle d'identité, qui cible toujours les mêmes personnes, que notre prof de philo intervient et provoque l'hilarité. Il fait, toutes proportions gardées, comme ce type qui se plaint de flics tabassant un expulsé, et qui se retrouve accusé à son tour, puis condamné par "plaider coupable". Il fait comme cet autre philosophe (quels emmerdeurs ceux là) qui a protesté a bord d'un avion quand d'autres flics malmenaient un clandestin en voie d'expulsion, et qui s'est fait débarquer manu militari.

Bref, notre "perturbateur" n'accepte pas la tension policière ordinaire. Et ça, c'est pas possible. C'est plus possible. Impossible d'intervenir dans la relation entre la population interlope et la police sans se faire remettre à sa place. Outrage le plus souvent, ou une plainte ridicule de "tapage diurne injurieux" parce que, d'après ses dires, le type s'est comporté correctement avec les policiers.

Enfin une pensée émue pour les quelques soutiers de commentaires qui trouvent "qu'il l'a bien cherché" et "qu'il faut laisser les flics faire leur travail". Toujours pencher pour la force, c'est être sûr de ne jamais se tromper.

Extension du domaine de l'entreprise

Mépris de la syntaxe, dit Pierre Marcelle. Haine de la critique et police de la pensée, dit André Gunthert. Voila deux éléments saillants du pouvoir d'aujourd'hui qui ont sûrement une origine commune : l'extension du règne de l'entreprise à celui du pouvoir et de la démocratie.

Il faut se tromper d'époque pour ne voir que de la démagogie dans l'expression relâchée du pouvoir. Quand un Lefebvre - le représentant le plus abouti de l'espèce UMP - parle comme un charretier ("on reste pas dans l’Hémicycle pendant qu’ça siège pas"), il n'y a aucune volonté de "faire peuple", simplement l'usage naturel du langage naturel de la classe moyenne entreprenante, le français des cadres et la langue des "réformateurs" : "impacter", "faire bouger les lignes", "un vrai sujet", etc., toutes ces expressions typiques qui migrent de la sphère de l'entreprise vers celle du pouvoir.

Quant à la haine de la critique, elle provient du même moule. Dans l'affaire de TF1, le commentaire du mail forwardé est magnifique : "vous avez des salariés qui, manifestement, aiment tirer contre leur camp". Ce qui n'est pas acceptable en entreprise, où il faut fermer sa gueule, où la critique est limitée aux quelques réserves syndicales qui subsistent, ne l'est donc plus, par extension, dans la sphère du débat politique. Curieusement, le délateur du cabinet d'Albanel a fait carrière dans les douanes - ce qui montre combien l'extension des "réflexes business" a touché le service public.

Tout cela, au fond, est naturel : l'entreprise n'est-elle pas "la cellule de base de la société" comme l'espérait Ernest-Antoine Seillière ?

Voter pour de mauvaises raisons (mais voter quand même)

Mais faut aller voter aux européennes, là ! Entendez vous cette clameur qui monte des médias, ces journalistes, experts, spécialistes qui voient grandir le spectre de l'abstention et qui s'en lamentent ! Faut faire de la pédagogie ! Faut expliquer aux Français ! L'Europe c'est bien, c'est important ! Peu importe qu'on se soit torché avec le résultat du vote de 2005, faut se mobiliser là, c'est notre destin !

Voila qui donne franchement envie de s'abstenir. Et à ces injonctions à la con s'ajoute le triste spectacle du Parlement européen, belle idée transformée en chambre d'enregistrement d'un conseil à la ramasse, aux ordre d'une coalition brinquebalante de gouvernements qui ne produit du consensus que sur la marchandise, bref un machine à cracher des directives cadres.

Encore le même chantage, avancer ou crever, encore peser le pour et le contre, le mieux que rien, le "si y'avait pas d'Europe ça s'rait pire", la paix au prix du commerce, en sorte. Sale dilemme, pas bien motivant.

Alors à tout prendre je vais voter pour de mauvaises raisons. Parce je ne veux pas que mon abstention fasse la place aux idées des autres, même rendues peu légitimes par une participation minable. Parce que je préfère envoyer au Parlement les partisans de "l'autre Europe", la sociale, l'écolo, celle dont personne ne veut à part nous autres français, que de laisser cette chambre aux main des libéraux-technocrates. Et parce qu'un bon score des listes UMP sera forcément interprété comme un encouragement à continuer à faire n'importe quoi.

République honteuse

Comme les prisons représentent souvent la face cachée d'un régime, et nous éclairent sur ce qu'il vaut au fond, les politiques autour de l'immigration illégale donnent un éclairage un peu blafard à notre belle république. Ainsi de ces deux exemples répugnants, pris au hasard.

Le premier, ou une universitaire brésilienne en règle - au détail près d'un certificat d'hébergement rédigé sur le mauvais papier - et d'une évidente bonne foi se fait interdire d'accès au territoire et expulser, tout en se faisant insulter par les flics de Roissy. Qui n'a pas honte d'être français en lisant cela ? Et que doit il se passer avec des "vrais" clandestins ? L'horreur.

Le second, avec les dessous du "nouveau marché" pour dégager la Cimade ; je savais que Besson, plus royaliste que le roi, etait devenu l'homme des basses oeuvres, rendant presque Hortefeux sympathique (fallait le faire), mais je ne savais pas que le marché était (probablement...) si grossièrement truqué, comme le raconte Eolas :

"Le seul intérêt de la manœuvre est d'empêcher le juge de statuer sur la légalité de ce marché, qui était pour le moins douteuse (une association qui postulait a bénéficié d'une grosse subvention qui lui a permis de financer sa candidature, une autre a été créée par un chargé de mission du ministère qui attribue le marché…)."

Et c'est là dessus que va se jouer une bonne partie de la bataille de 2012. J'en salive d'avance.

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