radical chic

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Je n'étais plus Charlie depuis longtemps 1

J'ai grandi avec Cabu et ses potes dans le Canard, et puis je me suis mis à acheter Charlie hebdo. Je l'ai lu presque toutes les semaines pendant les années 90 lorsqu'il est reparu. C'était pendant l'élection de Chirac, la fameux"le guide du collabo", ou la coupe du monde de 98 où il était "le journal de l'anti-mondial".

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Il y a avait surement déjà des barbus mais on voyait surtout les curés en soutane et crane rasé de Cabu, et les étranges délires pro-Cuba de Wolinski. Et j'attendais chaque semaine cette façon de dire merde à tout, de chier dans le consensus le plus fervent, et de taper sous la ceinture. C'était bien, et toutes ces années de lecture m'ont certainement aidé à devenir le gros con que je suis souvent.

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Et puis j'ai glissé, un peu par lassitude envers les prêches de Val, plus sûrement parce que je ne m'y retrouvais plus, comme s'il y avait un âge pour les grosses rigolades potaches et un temps où ça ne suffit plus ; je les voyais venir à force, je savais ce que j'allais y trouver, je me contentais de jeter un œil sur la une. C'est aussi vers cette époque que j'ai ouvert ce blog (que j'ai depuis abandonné - un temps pour tout), comme si l'expression individuelle permise par le web et l'accès à toute une société alternative en ligne rendait moins nécessaire de lire Charlie. D'ailleurs comme le reste de la presse, il a commencé à crever lentement du web, de l'information continue et gratuite - comment lutter, au fond, et malgré les quelques aides dont ils devaient bénéficier tout comme le Point ? Est-ce un hasard que le visuel "je suis Charlie", tout sympathique qu'il soit, provienne d'un journal publicitaire tout entier au service de la consommation ?

Bien sûr j'ai acheté quelques numéros, polémiques et nécessaires, comme celui présentant ces pauvres dessins danois, ou ce "Charia hebdo" dont j'adore la couverture.

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Mais c'était bientôt fini. Charlie avait vieilli. Il portait en lui les restes d'une époque disparue, avec Cabu et Wolinski bien au delà de l'âge de la retraite, et qui allaient bientôt rejoindre Gébé et Cavanna. Malgré la jeunesse (relative) et le grand talent de Charb et Luz, je pense que c'est plus l'époque qui a changé que la ligne éditoriale, Charlie prétendait sans doute à l'éducation politique, mais en fait il supposait chez ses lecteurs cette même culture, le sens du contexte et des combats communs, des bribes de marxisme révisé par mai 68 ; une culture qui permettait d'apprécier une caricature et de comprendre où était placée sa charge subversive. Aujourd'hui des mômes voient des scans de vieux dessins et s'affolent de voir "nègre" écrit en gros, tout comme dans Mark Twain ; c'est tout le recul critique qu'on n'a pas su ou pu transmettre. Et il y avait aussi ce sentiment, en lisant Charlie, d'être invité à l’amicale des libres-penseurs, pour qui la religion est une superstition débile, avec cette culture anticléricale si vivante il y a encore 30 ans, et qui passe aujourd'hui pour de l'infantilisme ou du bête racisme. Il faut reconnaître que l'exercice est difficile, entre une dérive de l'antiracisme en défense de l'islam, et encore plus les charges réactionnaires et la généralisation du racisme contre les Noirs et les Arabes en face.

C'est comme si les djihadistes s'étaient dépêchés de tuer Charlie avant qu'il ne s'éteigne tout seul, car nous l'avions lentement abandonné, car même notre petite troupe, nous les quelques dizaine de milliers de lecteurs n'étions plus Charlie, ne le lisions plus, ne l'achetions plus. D'où une violente émotion, le sentiment qu'au delà de l'horreur la barbarie de l'assassinat nous atteignait aussi dans notre passé.

Alors aujourd'hui on se presse de faire revivre le martyr, le transformant au passage en symbole d'état, au delà de tout ce qui était ce journal comme le rappelle Luz. C'est bien la moindre des choses de rendre hommage à la droiture de Charb ; tant mieux si les images du prophète se multiplient. Comme le dit Ross Douthat (je traduis rapidement), 'si un groupe d'individu est prêt à vous tuer pour avoir dit quelque chose, alors c'est quelque chose qui doit certainement être dit (...) C'est précisément la violence qui justifie la provocation".

Mais après ? J'ai l'impression qu'il ne restera plus que des miettes. Symbole empesé, protégé par des flics en permanence, il n'est qu'un journal dans un monde hostile au papier ou à l'idée de payer pour l'information, au sein d'une gauche qui a à la fois peur d'offenser et peur d'être partiale ou instrumentalisée, et dans un univers saturé d'images. A l'heure de l'omniprésence et du mème instantané, qui veut encore revoir la gueule de Sarkozy et son putain de rictus, même caricaturé avec talent ? Qui veut relire encore dans les bulles les petites phrases de bois véritable qui étouffent toute l'expression politique ? Dans une société sans pouvoir, ici et ailleurs, qui a envie de voir des dessins qui, voulant dénoncer l'injustice ou la morgue des puissants, ne nous renvoient qu'à notre impuissance ? Pourquoi ne pas plutôt se réfugier dans le cynisme, lire le Gorafi et rigoler des complotistes en ligne, puisque demain rien n'aura changé sinon en pire ?

Je me permets de terminer par un vœu. J'espère le Charlie de 2015, un Charlie neuf et bien dans son époque, au service des mêmes valeurs, mais un Charlie plus subversif et plus cash, qui nous renvoie à notre merde intérieure et dynamite notre consensus béat sans en passer par la leçon de morale. Un Charlie qui fait rire et qui mobilise. Un Charlie qui politise. J'ai l'intuition que ce ne sera pas que sur quelques feuilles de papier sagement vendues en kiosque. C'est difficile et en même temps ils ont le talent et la rage pour y arriver. Bon courage à eux.

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Dernière MAJ: 16 janvier 2015

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