Dans un monde idéal, les matchs entre la France et ses anciennes colonies devraient être des moments de "fraternité" et de "retrouvailles". Parce que le sport rassemble autour "d'émotions partagées", parce qu'il nous rappelle les bonnes valeurs de dépassement et d'effort qui font la gloire de l'exploitation tertiaire, et surtout parce qu'il est tributaire de l'idéologie du "fair play" qui est bien sûr la valeur suprême, le respect de l'adversaire, tout ça.

Et dans le cas du match d'hier soir, pour que le message de la "fraternité" passe bien clairement, on avait soigné les symboles, par exemple notre cher hymne chanté par une "Franco-tunisienne" comme "eux". Mais ça n'a pas suffit, et les supporters venus encourager le pays de leur parents ont osé siffler la marseillaise, notre hymne, leur hymne ! Quel scandale ! On aurait dû arrêter la rencontre, parce que c'est important, les symboles, disent les tenants de la novlangue sportive. C'est important, le respect de l'adversaire, qui se trouve être le pays d'accueil, hein.

Et voila une nouvelle petite affaire, tellement française, tellement médiocre. Donc Fillon se plaint, comme les nombreux commentateurs des sites d'actu (quand supprimera-t-on ce déluge fatiguant, ce qui est bon pour les blogs ne l'est pas pour la presse), et notre Président doit donc convoquer le boss de la FFF, pour faire mentir ceux qui pensent qu'il n'a pas que ça à foutre, surtout en ce moment.

C'est quand même incroyable, tant de bruit pour cette pauvre histoire. Mais c'est intéressant, alors j'en profite pour rajouter au bruit (comme je l'avais fait à l'époque), non seulement parce que ces réactions de chauvinisme pavlovien sont horripilantes, mais aussi parce qu'elles reposent sur deux grosses incompréhensions soigneusement entretenues.

Première incompréhension : le fair play, comme d'autres valeurs respectables mais irréelles, comme tous les mots creux dont se gargarisent les sportifs, n'existe que dans des conditions privilégiées. Le côté "je paye un coup au mec que j'ai battu au tennis", ou les contes de retrouvailles entre "rugueux" lors de la troisième mi-temps. C'est une idée charmante du respect de l'adversaire qui ne tient que grâce à l'homogénéité de classe ou de valeur entre le gagnant et le perdant.

Autant dire que le fair play ne tient pas dans le foot. Que toutes les fédérations bavassent sur les valeurs du sport, comme les publicitaires d'ailleurs, ne parvient pas à faire oublier la violence de cet univers entièrement inféodé à la thune et au tribalisme. Certes, il y a des règles claires, mais c'est tant que l'pédé d'arbitre là nous attribue bien l'péno. Pour le reste, faut écraser la gueule de l'adversaire, comme on se cogne dessus entre supporters avinés.

Deuxième écueil : sur cette naïveté de fair play se greffe contexte "post-colonial" (pas trouvé de meilleure expression), qui mérite mieux que des commentaires à l'emporte pièce. Pour être clair, je me fous qu'on siffle la marseillaise, exactement comme ceux qui prétendent s'en offusquer. Ceux-là portent le deuil d'une image d'épinal de la réconciliation qui viendrait magiquement faire oublier, autour d'un terrain, toutes les tensions identitaires entre "gaulois" (je parle comme un flic) et "enfants d'immigrés" ; manque de pot, on n'est pas à Disneyland.

Plus encore, ce qui est regretté à mots couverts, et toujours sous prétexte des valeurs du sport, c'est le manque de déférence de Français d'origine tunisienne. On accepte parfaitement que n'importe quel autre pays lors de n'importe quel match international siffle la marseillaise, on siffle copieusement l'autre hymne nous-mêmes, et c'est l'esprit brutal du foot. Mais quand ce sont nos propres concitoyens qui pour un soir font symboliquement (et un peu bêtement, c'est sûr, mais les foules sont toujours imbéciles) allégeance au pays de leurs parents, ce n'est pas acceptable. Ces enfants sont gâtés et vivent mieux qu'au bled, et ils se plaignent, encore ?

Ce qui se pose ici, fondamentalement, c'est la question du sentiment d'appartenance à la communauté de ces enfants d'immigré, ni encore tout à fait français bien qu'ils ne connaissent que la France, mais plus du tout tunisiens, encore dans la logique de la "double absence" des exilés ("de trop partout, et autant, désormais, dans sa société d'origine que dans la société d'accueil", dixit Bourdieu dans la préface au livre de Sayad). Il ne s'agit pas de les excuser, ceux qui sifflent connaissent la porté de leur provocation ; mais leur reprocher de siffler, c'est tomber dans leur piège et embrayer sur une version consensuelle de "La France, tu l'aimes ou tu la quittes", dans laquelle tout se confond, amour de la France comme culture et rejet (qu'il soit justifié ou non) de l'Etat français et de ses symboles.