Que la haute finance se croûte lamentablement n'empêchera pas nos modernisateurs, entre deux appels à la raison, de continuer à croire en l'avenir d'une économie entièrement dérégulée. Les ruines de Lehman Bros fumeront encore qu'on entendra à nouveau des crétins regretter qu'en France on se méfie tant de l'argent, du capitalisme ou de la mondialisation. Dans ce contexte, le débat actuel sur l'enseignement des sciences économiques et sociales prend une tournure amusante, car c'est bien le moment de donner une image positive de l'entreprise et du marché en SES : à lire le rapport Guesnerie, on devine le sous-entendu quand la lettre de mission évoque "l'attention toute particulière" qui devait être apportée"à la manière dont est abordée l’étude du marché et de l’entreprise".

Au premier abord, tout cela ressemble à un débat feutré. Il faut dire qu'on s'amuse beaucoup avec le concept de marché ; car parle-t-on vraiment du marché de la théorie économique dans cette mention de "l'étude du marché et de l'entreprise" ? Bien sûr que non ; mais les auteurs s'en tiennent prudemment là, tout comme pour l'entreprise dont la "définition" indirecte fait sourire : "l’entreprise est insuffisamment appréhendée comme un acteur microéconomique, soumis à des contraintes fortes et devant faire des choix dont dépend sa survie". Le reste est à l'avenant, comme si la réponse à la demande bourine de "dire du bien de l'entreprise" ne pouvait passer que par une sélection des outils conceptuels favorables : la volonté de privilégier la micro-économie ("mieux fondée et souvent plus applicable" ?) plutôt que la macro ("''les savoirs les plus difficiles et les moins consensuels de la discipline"), comme le fait qu'on considère l'histoire économique plus difficile et moins pertinente que l'enseignement des "fondamentaux" de l'économie et de leur scientificité (le "verdict empirique''". On peut y voir le risque de l'excès de la modélisation qui dessèche les facs d'éco, comme le souligne un texte critique publié sur la page de l'assoce des profs de SES.

Mais cela encore, on s'y attendait. Ce n'est pas le cas par contre de ce reproche, au détour d'un titre de chapitre, fait à une "sociologie souvent trop abstraite, trop déterministe et trop compassionnelle" (page 16 du rapport). C'est absolument incroyable. Evidemment le double standard (l'éco n'est pas assez formalisée, la sociologie l'est trop) est risible, mais "compassionnelle" ? Les critiques y voient une attaque à peine voilée contre l'école de Bourdieu, et c'est certainement le cas. Mais au-delà, la logique de ce rapport commandité (en gros) par des associations patronales est assez claire : de la théorie pour (faire aimer) le marché, mais pas de macro-économie, trop politisée, et surtout pas de socio "critique et démystificat(trice)", sauf dans son versant "positif" de "l'aide organisationnelle": au moment de dégraisser une boite, il vaut mieux s'en tenir à l'organisation que de commencer à penser aux braves gens qui se retrouvent sur le carreau, c'est sûr.

Cela dit la critique citée, si elle a raison de souligner que ce "retour aux fondamentaux" est la marque de la réaction scolaire du moment (sans même parler d'un gogol qui veut donner des médailles aux bacheliers pour revaloriser les récompenses scolaires !!), me semble porter les travers inverses d'une vision idéalisée des SES dont on fait presque la voie royale d'une éducation intellectuelle par la pratique de l'analyse, voire une sorte d'introduction à l'épistémologie : "il s’agit plutôt de susciter chez l’élève des modes outillés de raisonnement et de connaissance leur permettant de mieux comprendre le monde qui les entoure et de leur procurer la capacité de réfléchir en dehors de tout dogmatisme à la pertinence des différents « paradigmes » qui divisent les champs disciplinaires". A voir les préoccupations moyennes d'un lycéen, c'est sans doute un peu trop ambitieux.