La première leçon à tirer de cette magnifique affaire Société Générale, ce n'est pas qu'il faut mieux contrôler les banques, mais plutôt qu'il faut améliorer les journaux ! Sur ce coup là, force est de constater que la presse française est assez médiocre, comme à son habitude.

Pour s'en rendre compte, il suffit de comparer les articles, une fois que le nom de Kerviel a été lancé aux chiens, entre le soi-disant quotidien de référence (le vendredi avec l'article principal, puis le portrait et le "point étranger"), ceux du New York Times (vendredi premier et second puis samedi) et surtout les papiers du Guardian (celui de vendredi, le portrait samedi et celui là dimanche). On peut aussi lire du côté de libé (le compte rendu vendredi, une sorte de contrepoint, et un pauvre édito) et du Fig. Bien sûr je ne prends que les articles publiés en papier, pas les copiés-collés de dépêches affichés sur les sites web. Et que voit-on ?

D'abord les journaux français n'ont rien compris à l'affaire d'un point de vue technique. Ils recopient bêtement le communiqué pas vraiment clair de la SG tout en le coupant assez largement, n'apportant rien de plus. Et ce n'est pas une simplification pour permettre à leurs lecteurs de comprendre le fonctionnement des produits dérivés, c'est juste qu'ils ne cherchent pas à appréhender l'enchainement des faits, se bornant à dire que Kerviel a joué d'énormes sommes sans contrepartie, pariant sur une hausse des marchés. A l'heure ou n'importe quel téléspectateur de TF1 a compris qu'il fallait sortir de la bourse en 2008, il est quand même étrange qu'un trader aille dans le sens contraire - mais on n'en saura pas plus. Seul le Guardian (dimanche) explique qu'il a sans doute joué à la hausse afin de couvrir des gains potentiels qu'il ne pouvait pas revendiquer.

De plus, les journaux français ne font intervenir que très peu d'experts extérieurs, ce qui revient à articuler l'argumentaire comme suit : "explication de Daniel Bouton" contre "certains - y compris des banquiers - trouvent ça un peu gros de charger un mec de 5 milliards". De plus, il n'est pas envisageable de mélanger les faits et l'analyse, n'est ce pas, alors l'analyse (ceux parmi les professionnels qui trouvent ça gros) est dans un encadré à part. Du coup, les deux opinions ne sont absolument pas articulées ; Bouton dit "ça ne tient pas debout" et d'autres le contraire - logique binaire qui nous amène tout naturellement à la théorie du complot, puisque l'ensemble apparait incohérent, inexplicable et que les sommes en jeu sont irréelles.

Plus encore, les journaux englués dans des faits qui les dépassent sont absolument incapables de rapporter le contexte, au contraire des anglo-saxons qui ont parfaitement flairé les effets de caste du milieu. Il semble pourtant essentiel que le personnage soit un trader issu de la fac et passé par le back office, cantonné à des opérations simples ("vanilla" comme ils disent) - autant dire une sorte de prolétaire de la banque. Si tout le monde a souligné que son salaire était faiblard au regard des standards, seuls les étrangers vont plus loin et signalent les divergences de parcours entre les stars du trading floor, X ou centraliens surdoués, et "Mr Average" comme ils l'appellent. On peut parier qu'une fois connue l'audition de Kerviel cette dimension de statut social sera déterminante.

Par contre, ce que la presse française adore, c'est de prouver que "la vie est une histoire vraie", et d'en faire un feuilleton. Le mieux pour ça, c'est de commenter les commentaires : ainsi cet article de samedi, sans le moindre intérêt, qui relate simplement comment l'histoire a embrasé les médias, avec les interrogations déontologiques de merde style "faut il publier ou non la photo de Kerviel", avant de suivre comme des moutons puisque un coupable aura lancé la première pierre.

Conclusion un peu triste : pour suivre une affaire franco-française, mieux vaut lire la presse étrangère.