En ce moment le Monde fait de la provoc. Un petit peu avec cette chronique gentiment anti-sarko, ou beaucoup quand ils choisissent de publier une contribution pro-fumeurs délirante. Une tribune qui explique, en gros, qu'interdire la cigarette dans les cafés, c'est "refuser l'altérité", c'est nier la vocation de l'espace public comme "le lieu des convivialités, des croisements et des rencontres", c'est - on l'a compris - faire le lit du totalitarisme.

Un papier signé par une certaine Micheline Benatar, médecin (pourquoi pas après tout) qui parle "d'exclus de la place publique" et de "société totalitaire" et dont les arguments pourraient faire à eux seuls l'objet d'un cours de rhétorique tant ils puent la mauvaise foi ; en dehors de l'Etat liberticide, donc, on retrouve l'habituel appel à la discussion et à la responsabilité individuelle plutôt qu'à la répression, et la sortie sur le thème y'a pas que la clope qui tue, va-t-on interdire les rillettes Bordeau Chesnel et toutes les bonnes choses grasse et cholestéreuses ?

On pourrait répondre point par point - quand la moitié de la salle fume dans un bar, on a largement passé le cap de la tolérance et de la courtoisie - et tomber exactement dans le piège de l'article, qui veut non seulement monter en épingle une opposition absurde entre fumeurs et non fumeurs, façon Tutsi et Hutu, mais également donner une importance délirante à une pauvre mesure qui ne fait qu'inverser une situation de toute façon inconfortable ; avant les non-fumeurs devaient supporter l'odeur (au mieux) des clopes, désormais ce sont les fumeurs qui vont devoir supporter le froid ou les extracteurs. Rien de grave, en sorte.

Par contre ce qui est plus grave, c'est qu'une fois encore les mots ne veulent plus rien dire ; parler de liberté bafouée quand on doit aller sur le trottoir fumer sa cigarette me donne envie d'envoyer Mme Benatar et les autres rhéteurs du même genre en stage en Corée du Nord - d'ailleurs je suis sûr qu'ils pourront fumer dans les rades là-bas. Peut-être ne faut-il pas s'étonner qu'à force d'inventer des nouveaux mots-valise - "lieux de convivialité", un peu comme des chiottes ? - les termes plus simples comme liberté ne peuvent plus être compris ?