Mon dieu, nous sommes tellement partisans que les arguments de bon sens opposés aux gens qui se disent "de gauche" et "UDF" à la fois pourraient finir par les énerver. Certes, Optimum marque un point : ce n'est pas en insultant ces électeurs tentés de passer la nuit du 22 avril avec Bayrou que nous les ferons revenir au bercail après le second tour... et encore moins avant. Ce qui ne nous laisse guère de choix : comment les priver du plaisir de la révolte à bon compte ("j'peux pas elle est trop conne") allié à celui du vote de principe et de conviction ? Car dire "Bayrou n'est pas de gauche" quand l'intéressé a résolu la contradiction en supprimant la notion de droite ou de gauche risque de ne pas nous mener très loin.

Pourtant, ce vote n'est pas exempt d'un certain nombre de paradoxe. Le premier, c'est que Bayrou plait à une population qui fantasme sur un débat apaisé (genre) et une solution consensuelle pour les grands problèmes de notre époque, alors que cette double option est absolument irréaliste - ce que résume très bien dit quelqu'un de plus à gauche que moi (ce qui devient dur à trouver en ces temps de centrisme rampant), Clémentine Autain dans un article sobrement intitulé "Bayrou n'est pas Casimir" :

Alors, bien sûr, demeure la tentation du centre, ce grand fantasme des politologues français : existerait-il une terre bénie, un espace politique vierge et vertueux, composé d'hommes et de femmes raisonnables, libres de toute attache partisane, et dont la liberté absolue de parole irait de pair avec un attachement aveugle et exclusif à l'intérêt général, des politiques aux mains propres et aux idées larges ?

C'est en cela qu'on peut parler d'un populisme à l'envers, au sens où l'on s'adresse plus à la part d'imaginaire des électeurs qu'à la réalité. C'est une vision de classe (sans préjugé, nous sommes tous des petits bourgeois) car elle s'ancre dans une perception toute technocratique des enjeux, où la science politique, un regard froid sur les tableaux de chiffres et une acceptation tranquille du libéralisme économique permettent d'arriver aux solutions optimales pour tous. C'est le vécu du cadre qui se translate dans sa vision politique.

Autre paradoxe, ceux qui votent Bayrou le justifient souvent par la critique de la démagogie - car si Royal est évidemment démagogue, Bayrou ne l'est pas du tout, comme on l'a vu sur TF1. Je crois que c'est encore plus clair là :

Bayrou récupère le soutien de gens à qui la candidature de Ségolène Royal inspire alternativement l'horreur et le mépris, pour une raison non-avouée: Elle va chercher les voix des couches populaires qu'eux ont snobé et snobent encore.

C'est d'ailleurs cet effet sociologique qui coupe ces électeurs bourgeois de la réalité. Certes, trois des quatre principaux candidats en lice sont vendus à Bruxelles, mais Bayrou semble l'incarnation absolu de ce centrisme caché que l'on appelle en général la pensée unique, celle qui s'est pris le mur lors du référendum. C'est toute la force du bayrouisme que de revendiquer haut et fort ce dont les français ont dit avec la plus grande clarté qu'ils ne voulaient pas, car il faut reconnaître que c'est courageux, et toute sa faiblesse, car la purge de la concurrence libre et non faussée (que j'ai défendue en son temps, ce que je ne regrette pas) n'a pas une énorme base populaire.

Dernier paradoxe, le rapport au sondage : on nous dit dans le même temps que Royal sera de toute façon au second tour, ce qui post-21 avril est quand même particulièrement irresponsable, mais que pourtant seul Bayrou peut battre Sarkozy, car des instituts ont testé le deuxième tour. Je veux bien qu'on parle d'un vote de conviction (même si pour moi c'est un vote de classe), mais prétendre que c'est un vote utile - alors que personne à gauche, surtout dans les catégories populaires, ne se mobilisera pour départager deux hommes de droite - c'est un peu gonflé.