Décidément, les médias se déchaînent dans la battue anti-Royal, ça en devient presque touchant, tous ces efforts pour revenir au bon vieux temps de l'ORTF. Au menu aujourd'hui : les sondages post-Villepinte qui devraient permettre d'achever la bête. Ségolène n'a pas convaincu, et Sarkozy s'élève déjà tel le phénix victorieux. La preuve : 77% des "personnes interrogées" n'ont pas changé d'avis après le meeting, et 33% trouvent le programme de Royal convaincant contre 36% celui de Sarkozy. Conclusion triomphante de Sarkozy Soir (euh pardon, Le Monde) : "le discours de Ségolène Royal à Villepinte n'a pas provoqué de revirement important dans l'opinion".

La fiche technique de ces sondages n'est pas jointe dans la source que j'ai consultée, mais en extrapolant sur les échantillons habituellement utilisés, on peut retraduire les résultats de la façon suivante : 770 personnes (dont une bonne proportion d'électeurs de droite qui n'avaient aucune disposition à être convaincus) ont déclaré hier qu'elles n'avaient pas changé d'avis en regardant Royal à la télé, et 30 personnes ont déclaré hier qu'elles préféraient un programme à l'autre.

Donc, "l'opinion" qui n'est pas convaincue par Royal et qui nous vaut cette belle déferlante médiatique = en tout, 800 personnes. Ca ne fait quand même pas beaucoup, même avec dix sondages du même acabit. Et puis, fait intriguant, dans le même sondage, les principales mesures proposées par Royal sont plébiscitées, à plus de 75%, ce qui veut dire mathématiquement qu'il y au moins une partie de l'échantillon qui juge positivement les principales propositions de Royal mais juge le programme de Sarkozy "meilleur". Admettons. Mais un autre problème surgit : cet échantillon est-il informé sur les propositions de Sarkozy quand il s'agit de les comparer, ou l'institut de sondage postule-t-il que les personnes qu'il interroge connaissent suffisamment en détail les deux programmes pour les comparer ?

Tout ce que je dis là est bien connu, mais ça peut être utile de le redire dans ce contexte : le sondage tel qu'il est pratiqué est, du point de vue de la connaissance scientifique, une farce. Outre les défauts mentionnés ci-dessus, rappelons que la méthode de l'échantillonnage par quotas n'a strictement, je dis bien strictement, aucune justification scientifique irréfutable (à la différence de l'échantillonnage aléatoire), et qu'elle se fonde essentiellement sur des postulats de représentativité et d'exactitude. La science du doigt mouillé, comme dirait l'autre. Amusant, là encore : la différence de 3% dans le sondage précité, qui signe la mort de Royal, est à peu près égale (sinon inférieure) à la marge d'erreur moyenne qu'on a dans les sondages par quotas (enfin, en gros, parce que cette marge peut être bien plus élevée, on ne sait pas, puisqu'on n'a aucun moyen de la calculer rigoureusement).

Surtout : on parle beaucoup de la volatilité des électeurs, mais les populations sondées sont bien plus versatiles encore. Les travaux menés sur cette question montrent clairement que les "modes de production" des réponses aux sondages sont à la fois très hétérogènes et très instables. Et les faits sont têtus, cf 1995, 2002…Ce n'est pas seulement que l'opinion des gens que l'on interroge est changeante, c'est surtout qu'ils s'en foutent, voire qu'ils méprisent ou détestent l'appareil sondagier qui les arrose à jets continus, tous les jours, toute l'année. Le degré de sérieux des réponses est donc à la hauteur de la considération qu'ils portent aux questions qu'on leur pose. Et, comme le montrent certaines enquêtes qui prennent la peine d'aller voir précisément ce que pensent les "gens" au sujet de ce matraquage permanent, celle-ci n'est pas très élevée, c'est le moins qu'on puisse dire.