Ouais franchement j'y arrive pas, là, tu vois, toutes ces bourdes je veux dire elle est pas à la hauteur, pas compétente quoi, tu te rends compte ce qu'elle a dit à propos du Québec, tu crois que de Gaulle aurait dit la même chose, et je parle pas de la Corse c'est complètement incroyable qu'on puisse dire ça comme ça tu vois, alors que bon elle est populaire c'est sûr mais enfin elle sait même pas combien y'a de sous-marins nucléaires, et à mon avis elle devait pas connaître exactement le nombre de tête par engin ni la portée des tirs ! Je veux dire Sarko j'accroche pas il est trop à droite mais bon au moins c'est un pro faut l'reconnaître, et là j'me demande si j'vais pas voter Bayrou, lui il dit ce qu'il pense il fait pas semblant d'être participatif tu vois.

C'est le discours que j'entends un peu près tous les jours, avec de lourds sous-entendus style toi qui est socialiste tu vas quand même voter pour elle ? Et aujourd'hui libé qui pond deux pages dans ce savant mélange de sondagisme, de doigt mouillé au vent et de "hier soir j'étais chez ma cousine et elle qui est femme et socialiste elle n'y arrive plus" qui caractérise l'analyse politique ces jours-ci. J'avoue par contre que je ne pouvais pas imaginer des fabiusiens tourner à ce point casaque et simplement penser voter Bayrou, mais j'avais sans doute sous-estimé la passion du calcul et de la manipulation qui détermine ce genre de préférences.

Pour l'instant, l'énervement bien compréhensible que suscite la candidate donne des envies d'infidélités à tout le peuple de gauche, et surtout à celui, très politisé, qui est cité dans le micro-trottoir de libé. Je sais de quoi je parle, je suis passé par là. Mais entre temps, la cabale des donneurs de leçon anti-Ségolène et le travail de framing fort bien mené qui vise à la faire passer pour plus bête qu'elle ne l'est aurait tendance à me rapprocher d'elle, tant je trouve la manoeuvre fatigante. Et quand je vois le traitement de faveur réservé à Sarkozy, qui peut aligner les contresens sans jamais qu'on n'ose lui poser la moindre question, j'ai envie de hurler.

Je déteste autant les mouvements d'opinion que les mouvements de foule. Que tout le monde en France s'accorde pour taper sur Royal (et je passe les rigolos qui pensent qu'elle fait exprès), que cette belle unanimité digne de l'enterrement de l'Abbé Pierre saisisse le pays comme 6 mois plus tôt la chérie des sondages était incontournable, voilà autant de signes d'un manque de maturité politique sérieux. Ségolène machine à gagner hier, machine à perdre (ce qui reste à voir) aujourd'hui, c'est la même bêtise qui demande à la fois un président brillant et "comme nous", un leader qui tranche ou qui est proche du peuple, un homme providentiel ou un médiateur de paix.

Bayrou pense pouvoir s'en sortir, et grand bien lui fasse. De mon côté, on m'a tellement fait le coup du frémissement, alimenté d'anecdotes super représentatives ("J'ai toujours voté à gauche. Cette fois, je vote pour vous. Bonsoir") que je m'étonne que d'autres puissent quand même s'embarquer la dedans. Parce que, aujourd'hui, voter Bayrou c'est voter Sarko - de la même manière qu'un électeur UMP qui voterait Bayrou travaillerait pour Ségolène. Il ne sera jamais au second tour, même si le rythme des gaffes venait encore à s'accélerer. Les électeurs de gauche font ce qu'ils veulent, mais ceux qui auront voté pour Bayrou le rouge pour se retrouver avec Sarko Ier au pouvoir ne pourront s'en prendre qu'à eux-mêmes.