La partie intéressante de la célèbre vidéo post-mortem de Bourdieu n'a rien à voir avec ce qu'il dit sur la mère Royal. En ce cas l'auteur du sujet a bien fait de râler pour que l'ensemble de la séquence, intitulée "gauche / droite", soit rediffusée, et pas seulement la minute fatidique.

Concernant le moment accrocheur, coïncidence amusante il est vrai, chacun aura noté que la sanction tombe sans le moindre argument, le bon vieux concept à tout faire d'habitus venant habiller une proposition indéfinie : "elle a un habitus, une manière de parler" - ouais et elle porte des tailleurs Paule Ka et pour tout vous dire je trouve qu'elle un gros style de bourge, rien que son prénom déjà... Le degré zéro du café du commerce un peu intello, un plaisir pas désagréable par ailleurs.

Cela dit, quand on écoute Bourdieu depuis le début, on comprend un truc plus intéressant : la gauche et la droite, ça n'existe pas. Ou plutôt si, ça existe, mais on ne peut pas le définir, c'est comme en art, tout ça. Carles essaye bien de lui demander comment définir gauche et droite, il lui dit que "c'est brouillé", mais qu'obtient-il en réponse ? Du flan. "C'est le rapport à l'ordre", ce qui pourrait sembler à quelque chose de politique, et sinon "c'est une manière de se comporter". Ah.

Et quelle manière ? Un truc qui se repère avec des "signes", voyez-vous. Par exemple, Bourdieu sentait bien que les mecs du PC qu'il croisait à l'époque allaient finir super à droite, parce qu'ils étaient autoritaires, parce qu'ils voulaient toujours avoir le dernier mot, toujours avoir raison, et qu'ils étaient au PC parce que c'était une "instance du pouvoir." Et ça, pour Bourdieu, c'est la droite, ou plutôt le signe d'une gauche qui est de droite, au fond.

En gros, qu'importent les idées, c'est une affaire de style. Ségolène Royal pourrait mettre le smic à 2000 euros et interdire les licenciements qu'elle serait encore de droite, et tout cela ne serait qu'un calcul peut-être destiné, au fond, à préserver l'ordre actuel (rien de pire que les révolutions ratées nous prévient Bourdieu par ailleurs).

Personnellement, j'aime beaucoup cette approche ; d'abord parce qu'elle montre combien ces histoires de positionnements politiques sont profondément affectives ; ensuite parce que les petits malins qui militent et qui ont voulu poster cette vidéo d'anthologie histoire de marquer un point contre la dame patronne du PS, auraient dû y réfléchir à deux fois. Car ne sont-ils pas ceux dont la spécialité est d'avoir toujours raison ? Ne militent-ils pas pour autre chose que pour changer le monde ?

C'est bien la force de la sociologie bourdivine, et pas la vulgate tardive qu'on essaye de nous faire avaler : un miroir peu flatteur. Autant dire que la prochaine fois qu'un type m'explique ici qu'il a raison et qu'il sait que je ne suis pas de gauche, il va se prendre un coup de Bourdieu dans la gueule ! Non mais.