C'est la fin du monde ou presque ; Free touche à la pub, et comme tout ce qui concerne de près ou de loin l'industrie moribonde et narcissique qu'est la presse, on ne parle plus que de ça. Les experts notent que Free n'a sans doute pas les mêmes motivations que l'antipub de base, l'internaute ingrat qui applaudit au filtrage, que tout ça c'est contre Google, que la neutralité du net gna gna (j'aime les arguments chics et incompris par la masse), et que surtout quand on s'attaque à la presse qui vit de la pub c'est vraiment pas gentil. Regardez Numérama et Freenews, les premiers à poser en victime : vous pourriez vivre dans un monde sans titres comme ça, vous ?

Comme toujours le débat se résume en un raccourci : "pas de presse sans pub, et pas de démocratie sans presse", asséné sur tous les tons, de la plate pédagogie à la leçon de morale. Comme toujours on rappelle combien les médias ont souffert du net, du méchant net, qui ne rapporte rien. C'est vrai, mais ça commence à lasser.

Personne sauf les cassandres genre Acrimed ne se demande si l'information dont on fait en gros la condition de la démocratie a encore une quelconque valeur. Quelle valeur, l'agenda tronqué et déformé qui focalise sur des faits divers, des drames isolés ou des affaires de pipole (entre le tweet de Treirweiler ou l'affaire Gégé) ? Quelle valeur, la machine à fabriquer de la généralisation sur tout ("l'islam", "la croissance", "les francs macs") ? Quelle valeur, la couverture de la politique sur le mode des rivalités internes ? Quelle valeur quand tout une frange du commentaire ou même de l'information brute se trouve autrement mieux servie par des blogueurs qui ne demandent rien en échange ? Quel valeur quand chaque fois qu'on connait bien un sujet on déplore la façon dont la presse en parle ?

Belle industrie qui se plaint du manque de pub, du manque de lecteurs, qui s'auto-exhorte en permanence à faire de la qualité et du fond, et toujours en vain ! Une industrie de râleurs et de donneurs de leçon (comme les blogueurs tiens) qui tout en produisant de la justification ne fait presque que de la merde, incapable de franchir le pas de la qualité parce qu'il y aura toujours une imprimerie de PQ pour distribuer partout des torchons genre "métro", parce qu'il faut faire du trafic sur la home du site en recyclant des dépêches AFP mal réécrites et remplacées toutes les six minutes, parce qu'il faut traiter ce que tout le monde traite, et enfin parce que la presse se débat dans un contexte de crétinisation - qu'elle a coproduit avec la télé - où au fond personne ne souhaite s'informer, mais seulement se repaître du drame des autres.

Bouffés par une concurrence tordue par les subventions - dont on parle peu par contre - et les sauvetages- rachats de danseuses par des milliardaires, la presse met du temps à mourir ou à se reconvertir en ligne, et à sortir de modèles foireux. Comme tout le monde j'adore les journaux en papier, et comme tout le monde - et encore - je ne les achète plus qu'une fois ou deux par semaine, parce que la qualité se paye d'un prix intenable. Le Monde papier c'est souvent très bien, mais à 1,80 euros, qui s'abonne hors les entreprises, d'autant qu'on n'a plus le temps de les lire ?

En torpillant le pseudo-modèle économique 100% pub qui signifie en majorité 100% contenus de merde, Free pourrait précipiter la reconversion forcée vers la qualité en ligne, qui devra être payante. L'avenir c'est la généralisation de modèle à la Médiapart ; faut-il s'étonner si l'un des rares quotidien grand public de qualité, le New York Times, a mis en place un péage ? Si la presse éco n'est jamais gratuite ? Donc que la presse arrête de se lamenter et qu'elle s'organise en vendant ce qui a de la valeur, et en abandonnant le reste.