Ah, l'électeur FN ! A chaque élection, c'est pareil ; qu'il déborde de son lit fangeux et pourrisse un scrutin, comme aujourd'hui ou mieux en 2002 (merci d'avoir fait réélire Chirac, cher électeur antisystème) ou qu'il disparaisse soudain aspiré vers des espaces "respectables" comme en 2007, il est l'objet de toutes les attentions.

Bien sûr, c'est l'effet d'une caste médiatique coupée du terrain, et qui découvre toujours trop tard qu'on ne vote pas comme elle le demande ; mais pas seulement. Ce qu'on ne dit pas assez : l'électeur frontiste est incompris parce qu'incompréhensible, parce qu'au fond lui-même ne comprend même pas son vote.

Je ne parle pas de la base de cadres fachos qui structure efficacement le mouvement, ni même des frustrés qui emplissent les forums de leur vision du monde paranoïaque. Ceux-là savent parfaitement ce qu'ils font. Je veux parler des millions d'idiots qui "veulent envoyer un message". Précisons : pas des abrutis ou des imbéciles, des idiots au sens original du terme, des ignorants, des gens qui refusent de penser et qui ne savent pas ce qu'ils font (pardonnez leur, etc.).

Donc envoyer un message, est la motivation principale de l'électeur FN, qui soit souffre, soit craint de souffrir. Rencontrons cet électeur là, au hasard, qui me semble bien résumer tout ce que les témoignages expriment, à savoir un gloubi boulga atterrant. Oh, c'est un vote d'adhésion, mais d'adhésion à tout et n'importe quoi.

L'électeur FN trouve que les usines ferment trop, alors il vote pour un parti dont le programme économique est absurde, et achèvera de détruire ce qui n'a pas encore fermé. L'électeur FN dans sa version rurale se plaint de l'absence des services publics, alors il vote pour des poujadistes qui vont s'empresser de liquider l'Etat. L'électeur FN veut du pouvoir d'achat ? Il vote pour qu'on lui supprime le Smic. L'électeur FN est parfois agriculteur, alors il vote contre l'Europe qui le subventionne. Et ainsi de suite.

Il n'y a pas que ça, me direz vous : l'électeur FN se dit aussi que la civilisation française est menacée et qu'il y a trop d'Arabes, et là il est cohérent dans son vote - tout en choisissant de rajouter un peu plus de tension, histoire que ça devienne vraiment invivable. L'électeur FN est isolé, désocialisé, et il participe à la fabrique de l'isolement qui l'oppresse. L'électeur FN, c'est un comble, ne veut même pas toujours que Le Pen soit élue, mais seulement "pousser un cri", alors il pense son vote comme un acte individuel, parce qu'il a besoin que tout le monde ne fasse pas comme lui pour que sa plainte ne se transforme pas en catastrophe collective.

C'est pourtant ce qui va finir de se passer ; l'électeur FN aura beau avoir observé qu'en 2002 cela n'a servi que le conservatisme le plus plat, il continue son oeuvre de sape, et il le fera jusqu'à obtenir une alliance avec la droite populaire, pour se retrouver comme un con le nez dans la merde qu'il aura voulu.

Est-ce mépriser les électeurs que d'attendre qu'ils fassent un meilleur usage de leur capacité à juger ? Surement pas. La démocratie ne vit pas toute seule. Elle nécessite un effort critique, que beaucoup d'ailleurs font en comparant les programmes avant d'aller voter. Mais l'électeur FN préfère chier dans la soupe, et le pire c'est qu'on l'écoute et qu'on le comprend justement - oh, deux semaines avant et deux jours après le scrutin, mais ça lui suffit. Se rend-il compte qu'on le méprise cent fois plus quand on prétend justement "le comprendre" comme un pauvre type, en s'assurant que son vote reste un acte émotionnel et irrationnel, plutôt que pour quelqu'un qui pourrait réfléchir parce qu'il en est capable comme tout le monde ?