Vous avez entendu comme moi la complainte des raisonneurs, le cul posé sur leur bon sens, tout indignés parce qu'on a osé proposer une mesure de gauche : 75% d'impôts au delà d'un million d'euros de revenus annuels. Je comprends les réactions des vrais privilégiés, la crispation infime de Laurence Ferrari lundi soir, car c'est à leur épargne qu'on va s'en prendre. Mais d'où vient l'indignation de ces cohortes de français moyens, qui ne verront jamais en rêve le dixième de tels revenus ? D'où vient cette peur qu'ils expriment, à grand coup de commentaires, qu'on fasse "fuir les riches" ?

Peur qu'ils nous laissent, nos très riches, qu'ils nous abandonnent seuls dans notre faible majorité de 99,999% du peuple, emportant leurs fastes ailleurs, ne nous laissant que la grisaille communiste ! Départ des stars, des joueurs de foot, des animateurs télé, des gros patrons - de tout ceux que la presse nous a appris à admirer ! Mais vous n'y songez pas ! Car la ruine menace, l'économie privée de ces dépenses miraculeuses va se soviétiser, et nous allons crever.

Bien sûr qu'on peut discuter, demander des évaluations, réfléchir aux impacts, douter, se réjouir pour les avocats fiscalistes - mais là... on croirait retrouver les paysans affolés quand d'autres réclamaient leurs droits la nuit du 4 août, ou les citoyens de 93 effrayés d'apprendre qu'on a décapité le roi.

Car c'est bien l'argent qui nous gouverne, qui est dans toutes les têtes, qui écrase la plupart de sa nécessité constante, qui pèse sur le travail jamais assez rentable, sur l’aumône de "l'assistanat" trop dispendieuse, et la dette encore ! C'est l'argent notre maître, et donc l'on s'effraye de se mesurer à son pouvoir objectif, illimité, en défiant ceux qu'il a béni de ses mannes.

Alors quand François Hollande décide, peut-être brusquement, qu'on peut changer les choses, qu'on peut essayer de mettre fin par l'action politique à des écarts de revenus insupportables et délirants, fondés en nature plus qu'en mérite, le bon peuple qui ne parvient pas à boucler ses fins de mois tremble comme devant un sacrilège, craignant le mauvais augure, se courbe devant la puissance du fait accompli et demande à ce qu'on ne touche pas à cet ordre des choses sans doute récent (on a assez parlé de Roosevelt) où les impôts des plus riches diminuaient chaque année, sans contrepartie.