Ce qui se passe en Egypte est magnifique ; seule la neutralité de l'armée sépare les manifestant de Tahrir de ceux de Tien An Men, et nous devrions tous nous prosterner devant le courage inoui qu'il faut pour affronter les polices secrètes, les milices et les nervis du pouvoir - certains armés de battes cloutées - pour enfin changer de régime. Constat banal, me direz-vous, et il l'est. Moins cependant que le constat affreux des cyniques et des calculateurs qui bien planqués dans leur fauteuil, raisonnent de travers depuis le début et n'attendent que de voir les frères musulmans au pouvoir pour nous faire la leçon du "j'vous l'avait bien dit" et réduire le soulèvement à la "menace islamiste".

Sur ce point, une pensée nauséeuse pour les marchands de peur du Point, dont la dernière couve destinée à faire trembler les notaires gâteux enkystés dans leur patrimoine se pare d'un ridicule cache sexe, "fantasmes et réalité" - côté fantasme, ils savent faire au Point. Et une autre pensée pour tous les rentiers de la démocratie, le cul derrière leur clavier (et moi donc) qui à la façon de BHL dans le même torchon, voudraient des révoltes parfaites, des foules éduquées et efficaces, de préférence sur Facebook et Twitter (c'est tellement moderne !), surtout pas islamisées (bah, en Egypte, hein), et qui fautent de la perfection des révolutions de couleur, finissent en Machaviel au petit pied, préférant la "stabilité" au désordre.

C'est oublier bien vite que le propre d'une révolution, c'est d'être sale. Pas forcément en ses premiers moments, et la dignité courageuse des manifestants égyptiens doit être saluée encore, mais dans ses conséquences. Après 89 vient 93, et Napoléon encore, et il nous a fallu presque un siècle pour enfin devenir une république solide et démocratique, d'ailleurs en partie construite sur le sang de la Commune. Si les Frères Musulmans arrivent au pouvoir en Egypte, et s'ils le font de façon légale et légitime, ce sera l'expression de la voix du peuple, tout aussi imparable et déplaisante que celle qui ici - toute proportion gardée - vote Sarko. La démocratie ne se discute ni ne se décrète, elle prend du temps à s'installer et il en faut peu pour la chasser. Alors de grâce, qu'on arrête avec "le péril islamiste".