«Pour la sociologie, servant de base à tous les travailleurs sociaux, médiateurs, intervenants en banlieue, "la" culture n’existe pas; seules existent "les" cultures, toutes également légitimes. A force de marteler que "la" culture est oppression, élitisme, qu’une pièce de Shakespeare n’a pas plus de valeur qu’une chanson, et qu’un vers de Racine ne vaut pas mieux qu’un couscous, comment s’étonner qu’on brûle des bibliothèques?»

Cet extrait d'une chronique de Robert Redeker dans le Fig est repris dans l'article de Mona Chollet, en passe de devenir l'un des éléments-clé du débat autour de l'affaire Finkielkraut.

Redecker, avec cette lecture délirante de Bourdieu ou de son courant, reprend une des grandes angoisses de Finkielkraut : qu'on puisse dire, comme un nihiliste russe, "une paire de botte vaut bien Shakespeare". Cet exemple de l'équivalence Racine-couscous, totalement fictif, semble bien issu de la fameuse citation, comme c'est discuté chez Schneidermann. On peut juste imaginer qu'un type qui crève de faim préfère effectivement un couscous à Racine, mais c'est un détail trivial.

Je hais les relativistes ; mais comme Mona Chollet, ou comme Lançon dans son excellente chronique de Charlie sur le même texte, je vois bien que le concept de couscous n'est pas neutre, et que de jouer sur les différents sens du mot culture pour opposer à la grandeur de la culture classique française la culture culinaire arabe ressemble à de la provocation raciste.

Et si je hais les relativistes, si je soûle tout le monde une fois par semaine en hurlant contre la culture de masse et l'idéologie "no prise de tête", je hais encore plus les philistins comme Finkie et son ami, et ceux qui les lisent. Quoi de plus répugnant que d'imaginer un gros porc branché en permanence sur TF1 dont le bulbe rachidien se met à vibrer quand il entend opposer Racine et couscous ? Quelle fierté il a d'être français ! Il n'a pas un seul bouquin ? Il n'a pas lu Racine, sauf à l'école, contraint et forcé ? Il ne regarderait jamais une pièce de Racine à la télé, si ce genre de programme était seulement imaginable ? Peu importe, ce qui compte c'est d'être issu de cette race brillante et géniale, et de pouvoir revendiquer son petit kitsch de culture française, ce point culminant de l'occident, avant de se dire qu'on a bien fait d'apporter notre lumière aux bougnoules.

Quoi de plus démagogie de se prévaloir d'une grande culture dont on n'a rien à foutre, à part peut-être dans le cas de Finkie (je le crois sincère), dont on s'est irrémédiablement éloigné parce qu'elle est chiante et difficile d'accès, et de s'en prévaloir non pour la diffuser, mais pour en faire un marqueur de classe, ce que dénoncent justement les sociologues que n'a pas lu Redeker, ou pire encore, un instrument de tri ethnique. La seule chose qu'on gagne avec cette affaire, c'est de momifier encore un peu plus Racine, au fur et à mesure qu'on en fait le totem de notre génie français.