On me reproche, directement ou indirectement, d’être méprisant, et de juger sans connaître ; quelqu’un dans les commentaires distingue la culture légitime de celle qui ne l’est pas, pour noter aussitôt que les pratiques ne recoupent pas forcément les classes sociales. Mais cette approche me permet de poser une bonne question : qu’est ce que la culture légitime aujourd’hui ? Musique classique, cinéma d’art et d’essai, théâtre, musées ?

Mais qui en a encore à foutre des trois mélomanes un peu snobs qui vont voir un concert de classique ? Qui respecte encore les gens qui lisent des livres autres que les Stephen King, Marc Lévy et les récits intimes des stars de la télé française ? Qui va autrement au musée que par un sentiment d’obligation bizarre, comme les touristes au Louvre – et encore ce dernier exemple est peut-être le seul où une culture « légitime », mais alors fondée sur le tourisme culturel, qui est quand même une exception à la vie quotidienne, peut être reconnue universellement.

La catégorie même de culture légitime a volé en éclats, au point que le détournement de la grande culture à des fins de classement social n’existe pratiquement plus ; la thune, la bagnole, la consommation ostentatoire, voilà ce qui permet de classer, ce qui n’a pas changé depuis des lustres d’ailleurs ; mais les trucs intellos n’attirent plus que le mépris, et même l’intellectuel, le prof, sont devenus des figures négatives, comme si un nietzschéisme grossier s’était répandu partout, faisant de la culture dite légitime la marque de l'esprit de sérieux, le signe de ceux qui n'aiment pas la vie.

Alors bien sûr, comme dans Bourdieu, ceux que l’on interroge sur la culture citeront encore des grands noms, par révérence automatique, parce que certains craignent encore le jugement du goût ; mais aujourd’hui l’heure est à la revendication, soutenue par la contagion du narcissisme, du divertissement grossier comme vraie pratique culturelle.

C’est le triomphe de ceux qui, armés du double mode de classement « relou » / « prise de tête », entendent faire de leur consommation d’entertainment la clé de voûte de leurs valeurs : regarder TF1, c’est trop cool, et de toute façon j’ai pas envie de me faire chier après le travail, donc j’assume. En plus, ça permet de trouver sa place : je suis allé voir Brice de Nice ou Star Wars ou Besson comme tout le monde, je regarde la Ferme pour en parler le matin au bureau, j’écoute Lorie et j’affiche son poster tout comme mes copines ados, etc. Et ce n'est plus du tout un problème de classe, puisqu'il est presque devenu chic d'avouer qu'on regarde de la merde (et même si, pour les plus bourgeois, il vaut mieux le faire sur le mode de la confession honteuse, ce qui pimente encore l'aveu... )

La vraie culture légitime, aujourd’hui, c’est la culture de masse.