"Il est plus facile de s'identifier à Hervé Vilard qu'àMontaigne parce qu'il est plus proche de nous, confirme Agathe, élève de première S."

Et l'article qui va avec : des profs de français qui font étudier des "oeuvres contemporaines" à leurs élèves, et donc plutôt l'histoire d'Hervé Vilard que les Confessions. C'est dans le fig, et tout y est, les pragmatiques qui préfèrent que les élèves lisent de la littérature populaire (de qualité, parait-il) plutôt que rien, et les puristes qui trouvent qu'on rabaisse le niveau des élèves.

A une époque même encore récente, j'aurais réagi assez brutalement : quoi, des bios de chanteurs au bac français ? Des profs qui donnent Marc Lévy (si si, c'est aussi dans l'article) à étudier ? Mais c'est n'importe quoi ! Et j'aurais hurlé contre l'espèce de flemme dégénérative qui semble toucher encore plus la nouvelle génération que la mienne, oubliant au passage à quel point j'avais du mal àlire certains ouvrages quand j'étais lycéen.

Mais désormais, je m'en fous. Je ne veux plus choisir entre les débiles légers qui "ne veulent pas se prendre la tête" et les mêmes, de vingt ans plus âgés, qui n'aiment pas plus la littérature mais s'indignent qu'on lui porte atteinte. Il y a quelque chose de foireux dans ce choix ; non seulement défendre la vraie culture aujourd'hui revient à prendre un double risque, de passer pour un snob ou pour un relou, mais il n'est même plus possible d'espérer communiquer le plaisir de l'art tant plus personne n'a la disponibilité pour s'y consacrer.

Il y a toutes ces oeuvres magnfiques qui s'encombrent de poussière, et pendant ce temps tout le monde glande sur internet, devant des séries télé, à écouter de la musique de merde, ou à se demander quelles fringues acheter demain et combien il restera de thune à la fin du mois. A force d'être tout le temps sollicité et distrait, il est impossible de trouver l'espace mental qui permet de se consacrer à quelque chose d'un peu difficile, par exemple un roman dont les premières pages sont chiantes ou un disque de classique qu'il faut écouter 20 fois avant de commencer à s'y retrouver ; et, les mêmes causes produisant les mêmes effets, il est tout aussi rare d'éprouver un choc esthétique en concert ou en lisant une première page.

Plus de sérénité, plus de disponibilité. A force d'être remplis de merde, non seulement nous tombons dans le fétichisme de la marchandise (n'est ce pas ?), mais nous sommes fermés à l'art, coupé de lui comme dans une bulle artificielle. Une fois ce constat fait, les profs du figaro qui font lire de la merde à leurs élèves ne sont plus qu'un épiphénomène, puisque même un prof passionné par Balzac et prêt à tous les efforts pour le faire aimer des élèves ne pourra au mieux que toucher un ou deux mômes, les plus rêveurs ou les plus décalés. C'est toujours ça, mais il faut avoir la foi pour s'y accrocher.