Ce qui est magnifique dans cette affaire des caricatures, que je n'arrive décidément pas à oublier, c'est que la provocation (justifiée ou pas) a parfaitement fonctionné, et qu'elle a produit ce qui était attendu : la barbarie, ou plus exactement, une image de la barbarie - car la violence de ces manifestation ne doit pas faire oublier qu'elles ne se traduisent tout de même pas par un bain de sang.

Les Danois, inquiets que l'on ne puisse représenter Mahomet, pondent une douzaine de dessins, dont deux prêtent vraiment à polémique, dans un geste groupé qui signifie clairement : ceci est une provocation. La communauté musulmane concernée aurait pu s'exprimer au travers des voies légales, mais elle a préféré porter la nouvelle du blasphème à l'ensemble de l'oumma, afin de donner plus de poids à la mobilisation ; ce n'est plus légal, mais c'est sans doute tout aussi légitime, dans un monde où le spectaculaire médiatisé commande à peu près tout. Mais ce qui est magnifique, c'est que ce déchaînement de violence, le plus souvent symbolique, répond exactement aux attentes implicites des conservateurs danois, qui cherchaient à choquer, mais qui n'en demandaient certainement pas tant : nous avons désormais nos barbares.

Le monde musulman a parfois tendance à chercher des excuses extérieures à l'état de déliquescence de ses gouvernements et à ses difficultés économiques et sociales, en focalisant par exemple sur le problème palestinien (tout aussi savamment entretenu par les différents régimes de la région que par la politique de colonisation israélienne) ou sur les Etats-Unis. Mais nous sommes en train de tomber dans le même piège ; ces images de foules hurlantes, cette menace fanatique, nous mettent dans une position finalement confortable, et nous font oublier la crise qui ronge l'Europe.

Ainsi, cette affaire conduit à une clarification de part et d'autre, mise en avant de l'identité musulmane d'un côté (accompagnée de nombreuses critiques de la "débauche" occidentale), et de l'Aufklà¤rung de l'autre. Auto-institués en héros de la liberté d'expression, légèrement imbus de notre laïcité avancée, nous jouons à nous faire peur pour un prix (en vie humaines) somme toute modique. Ce jeu est dangereux, puisque les deux cultures (si elles pouvaient se résumer à deux) sont assez imbriquées ; en désignant nos barbares de "là-bas", que fait-on des musulmans "d'ici" ?

Désormais, même si je persiste à penser qu'il fallait renchérir sous la menace, et que Charlie Hebdo n'a pas tort d'en rajouter une couche, l'engrenage machiavélique de la vengeance est en marche. Et puisque les excuses sont hors de propos et seraient de toute façon insuffisantes, il s'agit de trouver, comme dans Girard, une façon d'interrompre le cycle de la violence : qui sera sacrifié ?