Tout le monde balance prudemment entre la condamnation énervée des violences, qui prennent une ampleur assez inédite, et une vague tentative de compréhension, motivée par la mauvaise conscience de gauche autant que par le caractère spectaculaire de cette brutalité. Pour nous y aider, Libé samedi et aujourd'hui le Monde (tout neuf) donnent la parole aux casseurs ; en gros, outre les plaintes sur la banlieue, leur discours donne quelque chose comme "Sarko nous a traité, donc pour lui montrer comment nous respecter, on va brûler des caisses", ce qui ne change pas du tout de ce qu'on avait entendu jusqu'alors. A chaque fois on constate cette reprise en choeur des mêmes slogans, Sarkozy respect pas racaille démission, auxquels répondent des paroles tout aussi creuses, les déclarations-slogans des hommes politiques, force doit rester à la loi, "faire en sorte qu'il y ait un sursaut républicain, un rassemblement, un esprit de responsabilité", etc. Langage de pub partout, où les mots n'expriment plus aucune subjectivité, sauf quelques désirs packagés, et ne font que répéter les rôles (moi racaille toi ministre) à l'infini, et pour le reste, dire la vérité par exemple, il y a les flammes et les coups, comme il y a l'exercice du pouvoir ou la jouissance de s'acheter des merdes.

Ainsi les mots creux de gamins un peu abrutis, parce que trop veules ou trop victimes ou les deux pour avoir étudié, trouvent leur place dans l'ordre médiatique ; d'ailleurs par ces mots, nous voyons au moins qu'il est possible d'établir le contact avec nos sauvages et de se rassurer sur leur vague fond d'humanité, puisque l'ironie de la situation ne leur échappe pas ("on a même brûlé la voiture d'un pote – il comprend") – tout en se rendant bien compte qu'on n'aimerait pas les croiser seul dans la rue, et encore, ceux du Monde ne brûlent que des poubelles.

Finalement ces slogans idiots nous rappellent combien ces casseurs sont notre symptôme et notre part maudite ; ils ne sont pas différents de nous, au contraire ils nous ressemblent trop, au point d'en être déformés ; ils sont les enfants d'une société sans langage, qui n'a plus comme aspiration que des rêves artificiels de merde, et qui ne peut les consoler avec ce qu'elle offre aux autres, un petit chez soi, une famille, un peu de thune et s'il vous plait pas de chômage.

Il ne s'agit pas d'excuser leur violence par leur frustration, mais plutôt de voir qu'ils sont la génération perdue d'un pays où il n'y a plus aucune destinée collective, où tout le monde ne pense qu'à son cul, et que comme les autres, ils veulent du pouvoir et de la reconnaissance ; mais sans vouloir y mettre le prix, parce que cela prendrait trop de temps, ascension sociale en trois générations et puis quoi encore, c'est aujourd'hui que je veux rouler dans une grosse caisse, sinon je n'existe pas. D'ailleurs c'est ce que met involontairement en scène la nouvelle formule du Monde, partagée entre photos genre skyblog de caillera et belles gosses pour illustrer la parole donnée aux "émeutiers", et pubs Dior, Cartier et Boucheron (sic), parce qu'on est entre gens biens, n'est-ce-pas.