La seule chose qui m'empêche de hurler tout le mal que je pense de l'art contemporain, c'est la peur de passer pour un cuistre. Or un article du Monde publié la semaine dernière, autour de la FIAC, m'en dédouane quelque peu, puisqu'il est question de la récupération de l'art par les groupes de luxe, tandis que les collectionneurs, eux, sont surtout motivés par l'idée de se la péter. Ainsi, "collectionner l'art contemporain fait désormais partie d'un style de vie qui attire de plus en plus de gens..." explique Lorenzo Rudolf, "ancien directeur de la Foire de Bâle et de celle de Palm Beach". Un style de vie. Ou "quand les gens achètent chez Sotheby's, (...) ils dépensent essentiellement pour donner une nouvelle dimension à leur vie ; ils enchérissent pour acquérir de la classe" dixit Robert Lacey, cité dans le même papier.

Reconnaissons d'ailleurs que le Monde découvre un peu l'eau chaude, ce genre de choses n'ayant rien de nouveau ni de vraiment surprenant. Et le même article laisse aussi entendre assez lourdement la voix pragmatique de l'époque, que le mécénat n'est pas neuf et que Michel Ange déjà, gna gna, et que c'est tant mieux si quelques artistes gagnent bien leur vie et se font sponsoriser par les boîtes de luxe, puisque au moins la création est financée, gna gna. D'ailleurs le vrai problème, d'après le même Rudolf, c'est que ces groupes à la mode sont trop mainstream : "Combien de temps les grands collectionneurs accepteront-ils d'être noyés dans la masse ?" On en tremble pour eux.

Alors serait-ce trop facile que d'attaquer l'art contemporain, un complexe relativement vaste, sous le prétexte qu'il n'existe que pour satisfaire l'égo de gros porcs qui s'emmerdent, ou de capitaines d'industrie en quête d'annoblissment ? Ou serait-ce encore trop facile de reprocher à l'art d'être la proie des pires snobismes, des gens les plus puants et les plus sûrs d'eux, parce qu'ils sont presque toujours à la recherche de la double légitimité magique, être un artiste et avoir de la thune ? C'est peut-être de la jalousie après tout ?

Mais quelle est l'influence de ce snobisme sur la production ? Parce que je me demande si le caractère absolument déprimant des rares installations que j'ai pu voir (l'installation est bien le symbole ultime de l'art contemporain), si les récupérations lourdement symboliques, et les dispositifs d'une pontifiant à souhait (par exemple le type qui exposait deux abribus - style decaux - d'Auschwitz, oui bien sûr, les vrais arrêts de bus avec la vraie pancarte Auschwitz dessus) ne dérivent pas aussi de ces liens incestueux avec l'argent. Si on ne ressent aucune émotion devant cet art nouveau, si les messages les plus communs et les moins dérangeants de l'époque se retrouvent bombardés au niveau de vérités révélées (lire, en passant, le compte rendu rigolo que fait Naulleau de l'expo dionysiac à Pompidou), et si les rares scandales ont l'air calculés d'avance façon campagne marketing, n'est ce pas à cause de cette compromission (ah le grand mot) qui fait qu'il devient délicat de distinguer l'art de son utilisation à des fins parfaitement répugnantes, style "regarde ce que j'accroche dans mon salon" en beaucoup plus vulgaire ?

PS : pour gagner du temps, je supprimerai tous les commentaires qui me reprocheront des généralisations hatives.