Tout le monde en a fait une fois l'expérience : voir un sujet que l'on connaît bien être maltraité par la presse, simplifié, condensé, caricaturé ; et à chaque fois on se demande si tout ce qu'on lit n'a pas subi ces mêmes déformations multiples. Hélas, je le crains de plus en plus, car c'est bien ce qui arrive quand la « presse » parle des « blogs », une des rares choses que je connais un peu, et qui devient la cible régulière de piques ironiques et de tentatives de disqualification, que ce soit par un crétin optimum, ou, une fois de plus, dans Charlie hebdo.

C'est donc Jean-Baptiste Thoret qui s'y colle, et il n'y va pas de main morte. Le titre, « les ego se la pètent sur le Net », les intertitres comme « blog acadademy » et l'ensemble du papier sont au service d'une seule thèse : les blogs, c'est facile, donc c'est de la merde. CQFD. Ainsi, avoir l'outrecuidance de s'autoriser à publier ses opinions comme ça, gratuitement, sur le réseau, c'est bien la preuve d'un narcissisme intolérable : « le doute, la honte de soi, ne sont pas permis ». Autant le dire tout de suite, c'est comme la télé-réalité. Et encore pire (si, c'est possible), comme les blogs traitent parfois de sujets sérieux, c'est le royaume de l'équivalence relativiste, « la pensée d'un Gilles Deleuze (c'est rare) et la brève de comptoir de Lucien Mercier : même droit ».

Et les vagues nuances apportées trahissent le même préjugé : « aux Etats-Unis certains bloggers très respectables fournissent un travail remarquable et ont même leur rubrique dans les grands médias ». S'ils sont journalistes, alors ça vaâ€Ã‚¦ Mais ne parlons pas des « scribouillards virés » « qui se défoulent à coup de pensées et d'opinions sérieusement hilarantes » et ne savent pas retenir leur « tentation à pisser de la copie » (putain je me sens visé là ).

Le problème de Thoret, c'est qu'un blog n'a pas d'éditeur, que chacun peut y poster n'importe quoi ; pas besoin d'avoir de carte de presse, d'être passé par le CFJ, d'avoir enchaîné trente stages à 1800 balles avant de trouver une pige régulière dans Charlie. « un blog, c'est gratuit, c'est facile à faire ». Que ceux qui n'ont pas prouvé par leur souffrance leur capacité a survivre dans la précarité se taisent !

L'autre problème de Thoret, c'est qu'il construit évidemment tout son raisonnement avec le même genre d'amalgames grossières qu'il dénonce ailleurs ; si seuls quelques blogs sérieux trouvent grâce à ses yeux, il se sert tranquillement du fait qu'on dit « blog » comme on dit « presse », mélangeant Charlie, Le Figaro, les annonces de cul d'Union et le Nouveau détective (personnellement, quand je dis « presse », je pense « presse sérieuse », mais je devrais être plus précis). Croire que les gens ne sont pas capable de faire la différence entre Deleuze et blaireau-man, c'est ignorer tout le travail de sélection, de différentiation, qui se fait naturellement, mais sans patron de presse.

Et bien sûr, Thoret préfère ne pas voir ce qui saute aux yeux de tout bloggeur qui se respecte : ce qu'il fait, c'est du blog sur papier. Une chronique régulière, structurée, intelligente si l'on veut bien oublier que le sujet est grossièrement ignoré, et non dénuée d'une certaine complaisance, d'un contentement de soi pour cette analyse dont on sent bien qu'il la trouve brillante ; bref une opinion un peu vaniteuse, qui ne nous informe pas mais nous permet d'être au fait de la dernière mode, et de ne pas aborder les dîners parisiens à poil. La concurrence est rude.