Pauvre vérité, diamant fragile
Par Guillermo, le mardi 6 avril 2010 :: La vie moderne
Oh, la vérité, ce diamant fragile ! Ira-t-on jusqu'à citer Gandhi pour défendre Zemmour ? Dont acte, entrent Zemmour et sa vérité, "dure comme le diamant et fragile comme la fleur de pêcher". C'est pas beau ? C'est pas émouvant ? Merci le patron du CFJ ! Pas du genre à envoyer ses étudiants asticoter Meluch, l'a mieux à faire, lui, avec sa vérité.
Où l'ont voit d'abord que les journalistes français sont bien pervertis. Les journalistes, ce sont les types qui proclament la religion du fait (le fait, ami de la vérité, diamant fragile) mais qui dans la pratique devraient plutôt confesser les péchés que sont, primo, la diarrhée éditoriale et le pensum balancé d'en haut (maladie bien connue aussi des blogueurs, n'est ce pas), et deuzio, l'obsession du scoop de merde. C'est sans doute parce que la vérité est un diamant fragile qu'il ne fait pas trop s'en approcher ? Ou alors c'est dans le balancement ambigu entre "fait" et "scoop de merde" qu'on construit son éthique, comme Libé tout fiérot de ne pas parler des rumeurs de chiottes sur le couple Sarkozy ?
Le fait, objectif, antichambre de la vérité, ensuite. Mais justement, en quoi le "fait" de Zemmour nous intéresse ? En quoi est-il un gage d'une meilleure compréhension de notre société ? Mieux, qui l'ignore seulement ? Tout le monde sait à quoi ressemble un petit délinquant en France aujourd'hui ; ne pas lourdement rappeler ses "origines" ne vise pas à la dissimulation d'une causalité (laquelle ? celle de la race du crime, ou celle de la pauvreté ?) mais juste à éviter d'étendre le stigmate à ceux qui ont les mêmes origines et viennent des mêmes quartiers, mais qui ne prennent pas cette voie là. Ce n'est peut-être pas très utile, mais je me demande en quoi une presse qui dirait enfin non au supposé "politiquement correct", comme le souhaitent ardemment les fans de Zemmour, changerait quelque chose. Ca soulagerait, peut être ? On pourrait enfin arrêter avec la prévention et l'angélisme et envoyer les hélicos en banlieue ?
Le "fait" de Zemmour, ce diamant fragile, n'a de sens que dans sa logique argumentaire. Le fait de Zemmour n'est pas une invite à voir la vérité en face, c'est une invite à fermer sa gueule devant la force de l'évidence, et ergo à avaliser le fait que les contrôles au faciès, qui sont théoriquement illégaux, sont une pratique bien naturelle et tellement normale. Le "fait" ne sert qu'à cacher, par la force de la couleur de la peau, l'autre évidence sociologique de la pauvreté, et la réalité de parcours individuels quelques peu heurtés (mais suffit, pas de "culture de l'excuse"). Le "fait" sert enfin à clore le débat et à défendre la ligne du pouvoir en place. Ainsi Zemmour, gentil trublion, victime peut-être des raccourcis que la forme télévisuelle impose à sa pensée si complexe, n'est au fond qu'un auxiliaire du pouvoir, qui prépare nolens volens sa stratégie 2012. Je vois toujours pas ce que fout Gandhi là dedans.
