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Pauvre vérité, diamant fragile

Oh, la vérité, ce diamant fragile ! Ira-t-on jusqu'à citer Gandhi pour défendre Zemmour ? Dont acte, entrent Zemmour et sa vérité, "dure comme le diamant et fragile comme la fleur de pêcher". C'est pas beau ? C'est pas émouvant ? Merci le patron du CFJ ! Pas du genre à envoyer ses étudiants asticoter Meluch, l'a mieux à faire, lui, avec sa vérité.

Où l'ont voit d'abord que les journalistes français sont bien pervertis. Les journalistes, ce sont les types qui proclament la religion du fait (le fait, ami de la vérité, diamant fragile) mais qui dans la pratique devraient plutôt confesser les péchés que sont, primo, la diarrhée éditoriale et le pensum balancé d'en haut (maladie bien connue aussi des blogueurs, n'est ce pas), et deuzio, l'obsession du scoop de merde. C'est sans doute parce que la vérité est un diamant fragile qu'il ne fait pas trop s'en approcher ? Ou alors c'est dans le balancement ambigu entre "fait" et "scoop de merde" qu'on construit son éthique, comme Libé tout fiérot de ne pas parler des rumeurs de chiottes sur le couple Sarkozy ?

Le fait, objectif, antichambre de la vérité, ensuite. Mais justement, en quoi le "fait" de Zemmour nous intéresse ? En quoi est-il un gage d'une meilleure compréhension de notre société ? Mieux, qui l'ignore seulement ? Tout le monde sait à quoi ressemble un petit délinquant en France aujourd'hui ; ne pas lourdement rappeler ses "origines" ne vise pas à la dissimulation d'une causalité (laquelle ? celle de la race du crime, ou celle de la pauvreté ?) mais juste à éviter d'étendre le stigmate à ceux qui ont les mêmes origines et viennent des mêmes quartiers, mais qui ne prennent pas cette voie là. Ce n'est peut-être pas très utile, mais je me demande en quoi une presse qui dirait enfin non au supposé "politiquement correct", comme le souhaitent ardemment les fans de Zemmour, changerait quelque chose. Ca soulagerait, peut être ? On pourrait enfin arrêter avec la prévention et l'angélisme et envoyer les hélicos en banlieue ?

Le "fait" de Zemmour, ce diamant fragile, n'a de sens que dans sa logique argumentaire. Le fait de Zemmour n'est pas une invite à voir la vérité en face, c'est une invite à fermer sa gueule devant la force de l'évidence, et ergo à avaliser le fait que les contrôles au faciès, qui sont théoriquement illégaux, sont une pratique bien naturelle et tellement normale. Le "fait" ne sert qu'à cacher, par la force de la couleur de la peau, l'autre évidence sociologique de la pauvreté, et la réalité de parcours individuels quelques peu heurtés (mais suffit, pas de "culture de l'excuse"). Le "fait" sert enfin à clore le débat et à défendre la ligne du pouvoir en place. Ainsi Zemmour, gentil trublion, victime peut-être des raccourcis que la forme télévisuelle impose à sa pensée si complexe, n'est au fond qu'un auxiliaire du pouvoir, qui prépare nolens volens sa stratégie 2012. Je vois toujours pas ce que fout Gandhi là dedans.

Manger de la merde, ou de la merde hallal ?

Tiens, je ne savais pas que les restaurants Quick étaient devenus des services publics ! Il faut vraiment en arriver là pour être d'accord avec Fadela Amara ! Avec Quick, on s'éloigne de l'ordinaire du fast food qui, à l'instar des nombreux "Hallal Chicken" de l'avenue de Clichy, peuvent vendre ce qu'ils veulent à qui veut bien le manger. Non, chez Quick un client devrait pouvoir trouver de la nourriture laïque, avec ou sans porc, avec ou sans abattage rituel. L'accès à la série limitée Strong Bacon c'est un droit, c'est promis par la pub, et l'absence de bacon vaut discrimination.

Où l'ont voit que les habituels pourfendeurs de la malbouffe, les rois de la gastronomie ont tout à coup annexé l'assez infâme Quick à la saine culture occidentale qu'il s'agit de préserver contre l'envahisseur sarrasin. Et si cela continue comme cela, nous dit-on, bientôt tous les Quicks seront hallal, sauf celui de Neuilly ! Mon dieu ! Quelle angoisse.

Il manque juste un élément de contexte, dans cette affaire : le Quick, c'est dégueulasse. Le MacDo aussi (putain, c'est le lundi des dures vérités sur Radical Chic.) Comme tout le monde, j'en ai parfois envie, de ces pulsions qui vous prennent d'on ne sait où et qu'on accepte un peu honteusement, en se disant que peut-être on échappera au même sentiment de trop plein un peu écœurant après ; et inévitablement, les premières bouchées passées, on se dit qu'on n'aurait pas dû. Rien de grave, certes, sauf ce goût saumâtre dans la bouche qu'on garde pour le reste de la journée. Tient ce week-end encore dans le métro je me suis retrouvé à humer la trace odorante laissée par un bouffeur de mac do. Faites l'expérience, cette odeur vaguement appétissante dans le restaurant lui-même devient nauséabonde dès qu'on ne s'y est pas préparé.

En conséquence, si l'hallalisation des Quicks pouvait accélérer leur disparition, je ne les regretterais pas. En attendant, je les évite autant que possible.


Note en passant : l'histoire du fameux Franprix Hallal d'Evry est différente. Celui là refusait de vendre du sauciflard, soit, mais aussi du vin ; et étant le seul supermarché à la ronde, on pouvait considérer qu'il avait, de facto, une sorte de mission de service public de distribution de briques de villageoise. Cela ne tient pas une seconde juridiquement, mais cela se défend.

Retour sur "le niveau baisse" : la sanction des compétences

Il y a quelque chose de gênant, au fond, à s'arrêter au constat que le "niveau baisse" comme je viens de le faire. Il ne s'agit pas seulement de dire, comme Montaigne, que les nouvelles générations sont toujours regardées d'un mauvais œil, depuis l'Antiquité ; il s'agit plutôt de se demander en quoi on fait du niveau de français, de la capacité à écrire correctement, non pas un savoir mais une "compétence". Car c'est la réduction de la connaissance à des outils, utiles pour s'exprimer mais surtout pour se faire accepter dans le monde du travail, qui stérilise cette connaissance. En transformant le rapport à la langue (seul vecteur tangible de notre supposée "identité nationale" soit dit en passant - et c'est pour cela que de nombreux africains sont plus français que nous), d'un plaisir partagé à un "condition", on fait de la langue et de l'écrit une corvée nécessaire.

Devenue "condition", que reste-t-il de l'apprentissage du français ? Il n'est plus que le support d'une compétition ou d'un rejet ; compétition pour la meilleure maîtrise dans les familles à fort capital culturel, afin de réussir les concours, et rejet d'un obstacle dont elles voient bien qu'il est destiné à les piéger dans les familles les plus démunies. Dans les deux cas, le savoir est instrumentalisé. Et si certains élèves parviennent à y trouver un plaisir, malgré la purge des heures de grammaires et le laminoir du Bescherelle (quelle horreur quand j'y pense), ils passent légitimement pour des bouffons, traitres pour les enfants de prolos et gros naïfs pour les fistons.

La volonté exprimée partout d'un renforcement du régime disciplinaire de l'école, d'un retour à l'apprentissage par l'effort sans jamais imaginer qu'on puisse et qu'on doive apprendre autrement est une fuite en avant qui ne va, effectivement, que reproduire les inégalités de niveau, et reproduire surtout la conception des titres scolaires comme sanction (au double sens du terme) d'un apprentissage voulu comme fastidieux. Bref, c'est le pire rôle de l'école, une machine à fabriquer une disposition au travail salarié. Sauf bien sûr pour les plus privilégiés, qui auront appris que l'école ne récompense au fond non pas l'effort mais le "don" (c'est à dire le capital culturel accumulé), et qui pourront reproduire cette heureuse disposition dans leur travail ; ceux là sont heureux à l'école comme au travail, puisqu'ils peuvent effectivement exprimer quelque chose d'eux-même.

Enfin l'école redevant sanctuaire est une vaste blague ; arrimée à un savoir qu'elle ne sait plus défendre sauf par la sanction de la "compétence", comment l'école pourrait-elle lutter contre la société qui valorise évidemment le plaisir - mais un plaisir stérile, conditionné à la consommation et surtout au "mérite", au fait qu'il ait été obtenu par l'assiduité au travail, ce qui explique que la plupart des salariés ne semblent vivre qu'en se projetant dans leur week-end ou leurs vacances. L'absence de gratuité du rapport à la langue à l'école, du rapport au savoir qui n'est qu'une compétence sanctionnée fait d'ailleurs miroir à l'absence de gratuité des loisirs vus comme temps juste bon à faire accepter la soumission à l'ordre du travail.

Le niveau baisse

Au fil du temps, l’école devient de plus en plus inégalitaire. Les acquis en lecture des élèves de CM2 analysés sur vingt ans montrent que le score des enfants d’ouvriers a été divisé par deux entre 1997 et 2007. Alors que celui des fils de cadres a légèrement progressé.

Dans les 254 collèges ambition-réussite (soit les plus difficiles), remplis aux trois quarts par des enfants d’ouvriers ou d’inactifs, un quart n’y maîtrise pas les compétences de base en français à l’arrivée et un sur deux à la sortie, selon les données de la dernière livraison de l’état de l’école.

A propos du dernier livre de Dubet, dans le Monde

Que s'est il passé à l'école, en si peu de temps ? Je pensais jusqu'ici qui si le niveau moyen des programmes n'avait cessé de baisser, suivant la démocratisation (hum) de l'enseignement, on pouvait au moins espérer que le niveau moyen d'une classe d'âge augmentait. Même pas. On le sait bien, l'école a changé. Sur le modèle des casernes, elle pouvait extraire quelques gamins méritants, élevés à coup de trique, pendant que la majorité retournait aux champs, mais avec un bon niveau de français. Aujourd'hui, c'est une autre affaire.

J'ai du mal à accuser la méthode globale, le "pédagogisme", le fait d'avoir mis l'élève au centre, etc. J'y vois plutôt le produit d'un désinvestissement des questions éducatives - un choix rationnel, pour ceux qui n'ont pas grand chose à y gagner - et des questions de langage.

Qui sont ces enfants d'ouvriers dont parle Dubet ? Des enfants d'un prolétariat privé de l'aufklärung marxiste, coupés de tout projet d'éducation populaire, pâtissant probablement à l'école de vagues origines étrangères. Des mômes lâchés devant TF1 ou W9, et qui investissent leur intelligence ailleurs, dans une culture de la survie, du détournement et de la réaction rapide. Vifs, mais vites lassés, pas tant incultes que totalement décomplexés par rapport à leur absence de culture : pour quoi faire ?

Quant à la langue : l'écrit n'est plus au centre de notre vie, sauf sur internet - et plus pour longtemps. Je suis désolé de passer pour un vieux con, mais traverser un TGV entier et voir les trois quart du train vautré devant un divX me fout les boules. Le temps du voyage comme retour sur soi, l'évasion avec un bon roman, que dalle - plutôt le moment où l'on peut, enfin tranquille, rattraper la télé du soir. Quel besoin de parler français correctement, alors ? Pour écrire des critiques pathétiques sur Allociné ? La belle affaire.

Curieusement, la gravité du problème n'en fait pas pour autant un véritable sujet politique. Le ministère sabre les programmes et essaye de supprimer le plus de profs possibles chaque année, économie oblige, mais sans aucune remise en cause autre que la mantra des "apprentissages fondamentaux" - avec moins d'heures de cours. Le seul truc qui intéresse le pouvoir, au fond, c'est de préparer les enfants au travail, et il se satisfait sans l'avouer de voir se constituer une armée de réserve de "non méritants" qui n'aura pas d'excuse pour refuser des jobs de merde. En face, le corps enseignant, livré à lui même, prisonnier d'un syndicalisme passablement conservateur, réclame des moyens (certes), et hésite entre pédagogisme ou retour au bon vieux temps. Enfin les parents en sont réduits à compter sur eux, pour ceux qui savent comment faire, ou à baisser les bras.

Que cache l'hystérie anti-foulard ?

Vous remarquerez qu'à chaque fois qu'on aborde ce putain de sujet du "voile" ou du foulard, sans parler de la burqa, pour peu qu'on veille exprimer une position qui sort de la confortable condamnation au nom du féminisme et de l'occident éclairé, il faut proclamer qu'on fait bien partie de la communauté. Donc, si cela va mieux en le disant, je n'ai aucune sympathie pour les religions en général et je réprouve le voile en tant que symbole qui distingue la femme de bonne mœurs de la pute en puissance (et qui réduit les hommes à des porcs lubriques).

Maintenant, si je n'aime pas le voile en tant que symbole, je n'éprouve plus tellement de gêne à l'égard des femmes voilées, tant qu'on voit leur visage (quand même). Est ce la force de l'habitude, ou du simple bon sens, mais ce n'est plus un truc qui me "saute à la gueule" comme au début, plutôt un indicateur parmi d'autres de la personne assise en face de moi dans le métro, comme pourraient l'être un chewing-gum mâché la bouche ouverte ou, au contraire, la lecture d'un bon livre. Les femmes voilées, d'odieux symbole de l'oppression islamo-machiste, sont redevenues... des femmes.

Cela suffit à vous laisser deviner ce que je pense de cette hystérie déchaînée contre cette jeune candidate du NPA. Ce que fait le NPA ? Il va chercher des militants de "quartier", et pas seulement des fils de profs passés à la moulinette trotskyste. Et curieusement, dans les "quartiers", beaucoup de gens sont musulmans, et finissent par l'affirmer. Je ne sais pas ce qui, de l'influence d'un retour à la tradition que l'on observe dans tous les pays musulmans ou d'une résurgence identitaire suite à une trop forte stigmatisation, conditionne le développement du port du voile, mais c'est ainsi, le voile est là. Et donc la jeune fille qu'on accueillerait les bras ouvert au prétexte de la "diversité" et autres conneries de "minorités visibles" devient une paria, parce qu'elle porte le voile ? Et comme elles des milliers de femmes seraient condamnées à se cacher dans la sphère privée ou à se dévoiler pour avoir le droit d'exister en politique ? Mais qu'est ce que c'est que ces conneries ?

La laïcité n'a jamais consisté en la suppression des religions, mais en la séparation de l'église (des églises, devrait on dire aujourd'hui) et de l'Etat. Si, une fois élue à la région, ce qui est semble-t-il impossible d'ailleurs, mademoiselle Moussaïd devenait la voix du culte musulman, cela serait intolérable ; mais si elle représente ses administrés, et les citoyens de la région, si elle suit la ligne du parti qui l'a faite élire (d'où le paradoxe d'une incompatibilité entre le féminisme et l'islam, ce qui serait intéressant à creuser), en quoi son voile nous dérange-t-il ? Et si elle recrache la vulgate pro-palestinienne qui a le don de m'énerver, elle ne s'éloigne pas là dessus de l'habituel "antisionisme" réflexe de nos amis du NPA.

Il y a dans le rejet non pas du voile, mais des femmes voilées, une logique de bouc émissaire qui me fait gerber. Pendant qu'on se refait une bonne petite identité de progressiste bon teint, pendant qu'on se fait la voix des femmes opprimées (mais pas des femmes tuées par les coups de leurs conjoints, qui ne sont pas toujours voilées pourtant ?), pendant qu'on se gargarise contre la barbarie arabo-musulmane (rien à voir avec les lumières de notre belle Europe, qui n'auraient jamais engendré un truc comme le nazisme), que cherche-t-on, sinon à s'éprouver, tous bons français ensemble, et contre les hordes bougnoules, comme une saine communauté ? Qu'est ce qui nous soude, au delà des clivages politiques, sinon cette injonction "assimilationiste" qui veut bien des arabes mais sans voile ni casquette, bref comme nous mais plus polis encore car ils ne sont pas chez eux ? Comment s'étonner ensuite de replis identitaires grossiers chez la troisième ou quatrième génération d'enfants d'immigrés ?

De la même manière le "débat" sur la burqa, qui ne règle absolument rien, et qui ne laisse le choix que de hurler avec les loups sous fond d'injonction identitaire, ou d'être considéré comme la cinquième colonne de la "barbarie" salafiste, obéit aux mêmes fonctions "religieuses" au sens de Durkheim : nous faire sentir ensemble, beaufs tfistes ou bobos connardos, contre les "autres".

Enfin, pendant ce temps, notre cher gouvernement s'occupe des choses sérieuses : un coup de cadeaux fiscaux pour les riches et les grosses boites (20 milliards d'exonération de plus-values, elle a bon dos l'attractivité du territoire), un coup de lois liberticides fourre-tout pour contrôler les foules, à chacun selon son mérite !

Le débat sur les grandes écoles

Que retenir de cette polémique pitoyable ? Pas grand chose. Voir Descoings parader en héraut de la justice sociale ou entendre minc & pinault brocarder le "conservatisme" des grandes écoles me fait autant gerber que les hurlements épidermiques des anciens diplômés qui, 30 ans après, se pignolent toujours sur leurs diplômes.

Et qu'on se place du côté des "anti-quotas" et leurs arguments de merde (le plus bourrin tenant à la comparaison football / grande école où "30% de boursiers" deviennent "30% de footballers issus de la division d'honneur", entérinant élégamment le lien entre origine sociale et médiocrité scolaire ou sportive) ou des "pro-quotas" (toutes catégories aussi grossières que la polémique) qui font disparaître entièrement la question du niveau ou de la sélection au nom de la justice sociale, on voit surtout que personne n'a envie de dépasser le débat de cour de récrée.

Déjà, notons l'hypocrisie d'ensemble ; les mêmes qui voudraient avoir autant de boursiers à HEC ou à l'ENA que dans le reste de la population étudiante sont probablement ceux qui se battront bec et ongles pour assurer à leurs rejetons ces places d'excellence scolaire qu'ils ont souvent occupées. Tout comme ceux qui proposent, comme Descoings, de régler le problème en prenant 30 ou 50 gamins méritants dans 50 lycées choisis on ne sait comment, en choisissant à la main, dossier sous les yeux et de façon encore plus arbitraire que les concours habituels.

Par contre, si on s'écharpe sur l'accès aux filières, on n'entend rien sur ces filières elles-mêmes. Seul ce filou de Minc note qu'elles ont intérêt à changer leur recrutement pour ne pas se faire balayer par ces nouvelles exigences démocratiques.

D'abord, pourquoi le système économique continue à distinguer les diplômes des dizaines d'années après leur remise ? Pourquoi les carnetistes du Point, quand ils présentent l'état major d'une boite, soulignent-ils toujours les diplômes des vieux qui la dirigent ? Sans doute parce qu'outre le niveau scolaire - qui n'est en rien une garantie d'efficacité au travail d'ailleurs, l'avantage de départ n'est jamais vraiment rattrapable par ceux qui n'ont pas les mêmes titres, car ils commencent toujours plus bas - le diplôme vaut comme statut de prestige. De même, au départ, pourquoi les boites payent-elles plus cher des étudiants de toute façon difficiles à recruter et à fidéliser ? Parce qu'au delà du niveau, on ne reprochera jamais aux recruteurs d'avoir choisi un diplômé AOC.

Ensuite, pourquoi s'acharner à effacer les origines sociales inacceptables des boursiers ? Comment ne pas voir le lien entre Morano et ses leçons de bonne tenue à usage des jeunes musulmans, et le louable programme de "mise à niveau culturelle" du fameux "une grande école pourquoi pas moi" de l'X ou d'autres ? Résultant d'une sociologie qui fait du manque de capital culturel hérité la raison de la moindre performance scolaire, ils ne visent pas à changer le système mais à mettre sur le dos des dominés la faute de leur échec via le manque d'intégration - c'est d'ailleurs la même histoire entre acceptation par la bonne France et accès aux grandes écoles.

Enfin, un point annexe : quel est le sens de choisir à 18 ans une filière quasi-professionnalisée qui engage pour le restant de sa vie ? Pourquoi faut-il absolument que les gens apprennent à 20 ans la théorie fumeuse du marketing, après s'être cogné plein de matières creuses en prépa histoire d'être sûr qu'ils n'en retiendront rien passé les concours ? Comment expliquer que partout ailleurs la valeur de la sélection porte également sur l'établissement, mais jamais sur les filières, et qu'on peut être diplômé d'anthropologie à Cambridge et bosser à la City ?

L'Amérique que j'aime

No comment. Marrant comme on n'arrive pas à s'habituer à certains clichés.

La distribution d'argent qui tourne mal...

Est ce qu'une "distribution d'argent" pouvait bien tourner ? Est ce que dans l'obscenité de ce moyen publicitaire et dans l'avidité du public rassemblé, notamment sa composante voyou, il y avait une chance que les choses se passent bien ?

Le porc qui a eu cette bonne idée, tout fiérot de sa logique tordue (quitte à dépenser de l'argent en pub, autant filer le blé aux gens, hein kesten pense coco ?), tente maintenant de mettre son échec sur le dos de la préfecture qui doit, parait-il, assurer la sécurité des rassemblements qu'elle n'interdit pas. Mieux, il pond le couplet du risque inhérent aux entreprises nouvelles : "On essaie d'aller plus loin, de faire de grandes choses, ça implique des responsabilités, ça implique des risques". Qui n'épouve pas d'envie de meurtre en lisant cela ?

Grande chose, en effet, que ce mouvement circulaire dans lequel la pornographie des francs-tireurs du marketing induit et réveille dans tout un peuple de consommateurs obsédés par la bonne affaire la promesse du coup "malin", pour peu qu'on offre son temps et qu'on fasse masse pour servir les intérêts de la pub, le tout encouragé par une presse tellement pauvre qu'elle ne saurait vivre sans faire la promo de ce genre de bouffonneries. A la crasse d'une certaine élite et de son rapport décomplexé à l'argent répond la crasse de crevards partagés entre l'ennui et l'avidité.

Heureusement, il n'y avait pas de précédent, et il n'y aura pas de suite : voila au moins une consolation.

(En passant) Sur l'affaire NDiaye / Raoult

Raoult dit n'importe quoi et le fait délibérément. Il déterre des propos tenus en aout, passés inaperçus dans le flot de la rentrée littéraire et rapportés dans un journal qui écrit la même chose dix fois par semaine. Il évite bien sûr de préciser qu'ils venaient d'un écrivain non encore primée, afin de donner plus de poids à la charge. Il invente un "devoir de réserve" qui "n'existe pas et n'existera jamais" comme le dit bien Pivot. Bref, il fabrique une polémique ; sans son intervention, personne n'aurait prêté attention à cette interview.

Peu m'importe ce que dit Marie NDiaye : c'est son opinion, proche de la mienne certes, et elle peut s'argumenter. Peu importe également que le ministre de la culture réponde à cette interpellation bouffonne - ce qu'il se garde d'ailleurs de faire. Enfin, que l'écrivain réponde, tout le monde s'en fout, sauf la frange minoritaire qui lit la presse sérieuse et jauge bien de la grossièreté de l'accusation. Seule demeure cette polémique imbécile et démago.

Que se passe-t-il dans la vraie vie ? Les médias généralistes présentent l'affaire, comme le dirait Godart, avec "dix minutes pour les nazis, dix minutes pour les juifs", refusant d'arbitrer alors que la provocation est patente. Ceux qui se méfient des intellectuels et des écrivains, noirs qui plus est, trouvent que quand même, la France tu l'aimes ou bien (et elle l'a quittée !), et faut pas exagérer, surtout "après" un prix équivalent à une AOC pour les livres. Faut pas cracher dans la soupe - ils n'entendront rien d'autre.

A qui profite le crime ? A Raoult, qui sort de l'oubli justifié dans lequel il était tombé. Et à la démagogie, qui permet à un gros @*$* de se refaire sur le dos d'un écrivain, en d'en tirer parti encore. C'est répugnant, et tellement prévisible.

Mélissa Theuriau et les racailles antiflics

Jolie polémique le week end dernier; a priori une petite chose de rien, une anecdote même pas digne d'un entrefilet, mais à y regarder de près, une trainée de boue qui nous rappelle le chemin qui reste à parcourir pour échapper à cette médiocrité française.

Anecdote, donc : Mélissa Theuriau, journaliste et people de M6, reçoit Hortefeux. Surprise, là où on aurait dû s'attendre à un numéro de communication politique (brief à l'avance, questions vagues et sans droit de suite, toutes choses bonnes pour dérouler un speech), on découvre une jeune journaliste qui fait son travail ! Elle connait son dossier, pose des questions précises et ne laisse pas trop le ministre changer de sujet. Voilà tout le scandale, au point qu'un syndicat de gardiens de la paix en vienne à se plaindre, dans un courrier surprenant d'aigreur et de méchanceté, de sa "haine non dissimulée de la Police". Bref, tout y est : journalistes qu'on préfère aux ordres, corporatisme indécrottable, sexisme et fond raciste latent. Une belle Alliance, en sortes.

Déjà le corporatisme : au prétexte, paraît-il, d'élections professionnelles à venir, voilà tout un contre-pouvoir rangé derrière le patron. Au nom de quoi ? Est-ce être "antiflic" que de rappeler qu'il y a aussi des bavures, et qu'elles sont parfois bien peu sanctionnées, comme le rappelle la journaliste ? Comment peut-on avoir une réflexion sur la sécurité si on n'est pas capable d'envisager que la police ne fonctionne pas toujours bien ? Ce n'est pas Mélissa Theuriau qui "salit l'ensemble des policiers", ce sont les mauvais éléments couverts par les syndicats, au nom d'une union sacrée dont on ne sait pas à quoi elle peut bien servir. Le jour où les journalistes parleront de la police comme ils parlent des autres fonctionnaires, alors on pourra peut-être questionner leurs biais, mais pour l'instant c'est bien timide.

Voilà pour l'évidence. Mais le plus répugnant est ailleurs. Parce qu'il s'agit, au fond, d'une femme qui n'a pas su tenir sa place. Mélissa Theuriau, petite chérie des français, toute clairchazalesque en herbe, aurait dû en rester à ce qui fait vendre Voici. Et comme par hasard, une fois encore, c'est une jeune femme qui prend le risque d'aller au charbon à la télé. Comme Audrey Pulvar, Theuriau, considérée à l'avance comme une potiche, joue autrement plus sérieusement sa crédibilité qu'un Pernaud ou un Pujadas qui se contentent de leur arrogance naturelle et d'une façon bien couillue de froncer le sourcil. Et croyez-moi, si un Pernaud (hypothèse comique, je sais) avait conduit la même interview, Alliance n'aurait pas parlé de "l'acte isolé d'une jeune présentatrice qui ne paraît pas à la hauteur de la charge qu'elle a à assumer".

Et le plus crade : c'est évidemment parce que Mélissa Theuriau est mariée avec un humoriste "issu de la diversité" qu'elle se ramasse ce courrier dégueulasse. Au fond, Alliance ne dit qu'une chose : Mélissa T. est une femme sous influence, une gentille petite en apparence, mais qui a été retournée par les "ennemis" des flics, la société racaille de Trappes, ce qui expliquerait sa (sans doute) "haine non dissimulée" de la police. Si Alerte Chabot (hypothèse comique, je sais) avait posé ces questions, Alliance aurait été plus neutre et n'aurait pas pris la défense d'un ministre qui aurait préféré, on s'en doute, en rester là. Mais là, il s'agit de la menace insidieuse que fait peser sur l'image de la police l'idéologie de la banlieue qui, horreur, pourrait gagner nos bonnes classes moyennes ! C'est du propre.

Bouvard et Pécuchet se penchent sur l'aéronautique

Enfin merde cette affaire Air France / Airbus, quand même, quel bon révélateur de "l'info" d'aujourd'hui ! Résumons nous. Non seulement nous n'en savons toujours que peu sur les motifs du crash, mais force est de constater que nous avons été baladés d'hypothèses en hypothèses par les médias, au gré des rumeurs ou de ce qu'ils ont pu comprendre, assurant un équilibre précaire et parfois spectaculaire entre la spéculation à page ouverte et la quasi-omerta des sources "officielles".

Au fond, le seul domaine sur lequel l'info grand public est incontestable, c'est le traitement de l'émotion : les proches qui pleurent, celui qui voulait prendre l'avion mais qui l'a raté, et (le top !) celle qui a raté l'avion mais qu'est morte quand même une semaine après dans un accident de voiture ! Ca c'est de l'info ! Ca permet même d'éditorialiser sur la force du destin qui ne rate jamais sa cible (mais qui doit s'y prendre à deux fois, faible destin quand même).

Heureusement, il nous reste cette avalanche de commentaires, où parmi les réactions compassées et les polémiques stériles, on trouve de plus en plus d'interventions délirantes. La propension à parler de choses que l'on ne connait pas est normale, voire parfois souhaitable, mais il faut quand même sauver les apparence ! Or là, l'anonymat aidant, on se lance ! C'est presque touchant de voir nos internautes spéculer comme des ingénieurs aéro, en s'aidant avec les moyens du bord type gros bon sens, liens wikipédia et démonstrations par l'absurde.

Ainsi au début, quand les médias nous servaient la foudre, on se battait pour savoir si les avions modernes faisaient cage de Faraday ou non, et on s'élevait contre les matériaux composites ! Ensuite il a bien fallu constater que la recherche des boites noires serait ardue, sinon impossible, permettant à un commentateur de proposer des "boites noires éjectables et insubmersibles" (sic). Enfin maintenant que la mesure de vitesse est sur la sellette, on s'emporte contre un dispositif inventé au XVIIIeme siècle, et pourquoi pas par GPS comme pour ma bagnole (ah, ça existe déjà), et qu'est c'qu'ils foutent les ingénieurs ? Enfin sur le sujet inépuisable du contrôle informatique du vol, on oppose prestement l'homme et la machine, ah que ne peut-on faire confiance à nos fiers pilotes tandis que les ordinateurs plantent toujours, d'ailleurs avec Windows on voit que..

Comme Bouvard et Pécuchet, l'ambiguité règne : la plus merveilleuse des curiosité, le plus sain besoin de comprendre, se combine avec la plus étroite des conneries. Mais quel spectacle, vraiment.

La machine à culpabliser

Ouh qu'elle est jolie la Terre vu d'hélico, ouh qu'ils sont méchants les hommes qui polluent, surtout le monde occidental qui s'approprie les ressources. Heureusement Luc Besson, ce grand humaniste, bosse gratuitement pour diffuser la bonne parole, PPR offre des séances de ciné pour sensibiliser les petits nenfants au désastre écolo à venir, et peut-être que grâce à cette prise de conscience globale - même en Chine ! - les méchants humains respecteront plus la gentille Terre.

Mon cul, oui. Quels que soient les mérites esthétiques du film, qui valent sans doute la consommation délirante des milliers d'heures de vol d'hélico (ça commence bien), je ne vois pas comment cette "prise de conscience" va donner autre chose que le mauvaise conscience, et encore un peu de grain à moudre pour les "anti" qui préparent un gros backlash anti écolo, et expliquent que le réchauffement climatique est un délire... Préparons nous aux discours type "ça suffit de faire chier là, j'ai envie d'une grosse voiture, d'une grande maison chauffée et de produits bien emballés et fabriqués ailleurs, et que pour ce que ça changera vu que les autres polluent encore plus", etc. Ou la version alternative spécial lutte des classes "le bio c'est pour les riches". Que de bonnes excuses.

La mauvaise conscience et la culpabilité ont leurs limites. La seule solution passe par des règles plus contraignantes, à coup de fiscalité écologique, de taxation du C02 ou des emballages non recyclables, d'interdiction de certains pesticides, etc. (désolé pour les copains de Tarnac, c'est aussi une extension du contrôle). Les jésuites façon "une peu de prise de conscience en plus ne peut pas faire de mal" se trompent probablement et nourrissent le backlash ; les leaders n'ont pas besoin de ce film pour savoir ce qu'ils doivent faire - et refusent de faire au nom de la croissance, et l'opinion publique n'aura quant à elle droit qu'à un peu plus de greenwashing pour apaiser sa culpabilité (cette boite de pop corn XXL était elle bien nécessaire ?)

La spirale capitaliste selon Jean Pierre Coffe

Je trouve que Jean-Pierre Coffe est une image séduisante de notre nouveau capitalisme. Il suffit de le voir s'afficher ainsi, avec ses lunettes ridicules, pour faire la pub de la bouffe industrielle de Leader Price sur le thème "c'est bon et c'est moins cher" pour comprendre que quelque chose ne va pas, qu'un cran supplémentaire a été passé.

Ce n'est pas un problème de "cohérence" entre le Coffe d'avant et le Coffe publicitaire. Il n'est pas non plus question de la qualité Leader Price, quelles que soient nos expériences avec leurs produits au dépouillement extrême, pas plus que d'une affaire de classe ("et alors, pourquoi pas défendre LP plutôt que les parfums Dior ?"). Il s'agit d'un problème de business : comment rester crédible sur la niche Coffe (bons produits frais achetés au marché) si on se retrouve enchaîné à LP ?

Vous allez me dire que vous vous en foutez de savoir à qui Coffe se vend, mais pas moi. Car l'essentiel, c'est qu'il se vende. A n'importe qui, probablement au plus offrant, alors qu'il n'a pas besoin d'argent. Ce type gagne des centaines de milliers d'euros par an, au bas mot, à force de cumuler cachetons et droits d'auteurs, et il lui faut encore plus ? Il doit du blé au fisc, il entretient une danseuse, il a un vice qui lui coute cher comme le jeu ? Peut-être, mais je ne le crois pas.

Ma théorie (donc) est qu'il continue à se vendre sans besoin, parce qu'il peut gagner plus sans faire d'effort supplémentaire (une photo en costume Coffe, c'est un coût marginal nul), parce que l'argent appelle l'argent, parce que la spirale enclenchée une première fois le conduit inexorablement à aller au bout de son capital d'image, de la même façon qu'on essayera toujours de faire suer le dernier euro d'un capital investi. Le tout au risque de tuer la poule aux oeufs d'or, puisqu'il menace son image, comme des actionnaires rapaces ou simplement suiveurs en demandent toujours plus sans trop se préoccuper de l'avenir des boites qu'ils ponctionnent.

Bref, Coffe est un révélateur. J'attends sa prochaine incarnation pour savoir jusqu'où le système ira.

Ignoble feuilleton

Il faudrait quand même se demander au nom de quel droit un drame peut être transformé en feuilleton à succès par les médias. Entre "l'avion ne répond plus", les "flammes" ou autres "tâches oranges" pour finir par les "débris d'avions repêchés", le tout pimenté d'une bonne dose de voyeurisme autour des "proches des victimes" puis nappé des commentaires de milliers de professeurs Tournesol qui spéculent sur la résistance d'un avion à la foudre, la coupe est franchement pleine.

Bien sûr, tout cela au nom de "l'information". Or d'information, il n'y en a pas, ou si peu : un avion est tombé, on ne sait pas pourquoi. Point. C'est un drame, c'est - forcément et affreusement - spectaculaire, mais comme on ne sait rien, ce n'est plus qu'un ignoble feuilleton complaisamment exploité en "heure par heure" par des médias maquereaux qui haranguent un peuple de voyeurs pervers.

Sans parler du pouvoir toujours prompt à ramener sa fraise devant les caméras, au nom d'une "compassion" bien putassière ; il serait même capable de pondre un projet de loi comme après chaque fait divers.

A propos de "L'insurrection qui vient"

Quelques remarques au passage, suite à la lecture, d'ailleurs plaisante et facile, du livre-pièce à conviction (en ligne ici). Il commence par 70 pages un rien ambitieuses - puisqu'elles ne visent pas moins à la déconstruction finale du sujet cerné par la "gestion de soi" à la civilisation occidentale, en état de "mort clinique", et se termine par un petit et amusant manuel de l'insurgé qui semble avoir été écrit pour tester les limites de la liberté d'expression ; amusant, car on y trouve aussi bien l'éloge du guet-apens anti-flic façon cité chaude que la miraculeuse et spontanée (spontex ?) révélation collective de l'action nécessaire et évidente par l'échange horizontal et anti-hiérarchique de l'information (ont-ils rencontré Dieu ?), permettant de faire l'économie des AG, des votes et autres manipulations trotskardes. Et c'est pourtant un opuscule sérieux.

Pour résumer salement l'hypothèse du texte, disons que l'extension et l'incorporation de l'économie et du "contrôle" à toute la sphère du vivant, qui caractèrise la dernière phase du capitalisme, produit une sorte de vie mutilée. Ainsi un des modèles-type de la société actuelle (la "métropole") c'est un marché de Noël (!) où derrière la vente de babioles se profile le quadrillage des flics et des réseaux de caméras de surveillance. C'est aussi la jeune fille (la Jeune-Fille, plutôt) qui n'existe qu'à travers la gestion obsessionnelle de sa propre "valeur" ou de ses différents "capitaux". Enfin le "bio" en prend pour son grade, la "bioéconomie" (façon "biopouvoir" n'est-ce-pas) étant le dernier prétexte pour l'extension du contrôle de chaque geste sous les auspices d'un capitalisme qui joue sa survie en changeant de forme et qui voudrait reconstruire ce qu'il a détruit, et ce qu'il a aliéné (car il n'y a pas d'environnement sans qu'il soit factice, sans qu'on postule une séparation d'avec "le monde" de "l'expérience" - d'ailleurs Rancière parle à propos de la critique du théâtre de la "vision romantique de la vérité comme non-séparation", c'est semblable).

Evidemment cette noirceur se paye d'un certain schématisme, le premier et le plus évident étant qu'on postule l'extension absolue du "contrôle", nécessitant rien de moins que de fuir et de s'organiser entre sujets libres en "communes", dont on nous dit qu'elles doivent se construire à partir des exemples existants du détournement du contrôle. Or quand les ouvriers détournent leurs outils, font la grève du zèle ou sabotent carrément la production, c'est bien la preuve que le contrôle n'est jamais absolu. Le comité invisible, comme le "contrôle", postule des sujets complètement assiégés et un rien débiles (au contraire des rédacteurs éclairés du livre) alors qu'on pourrait tout aussi valablement dire qu'à chaque extension du contrôle il y a une mutation de la vie qui s'organise autrement. De même, quand tout le monde est surveillé en permanence, que surveille-t-on encore ? Qui peut regarder tous les écrans de vidéo surveillance ?

Enfin, la fin n'est pas du goût de tout le monde, et sûrement pas du mien (mais bon, je suis dans le système de la métropole, moi). La seule issue, et qu'on ne dise pas qu'on ne "propose rien", c'est "l'ensauvagement", la constitution en communes donc, auto administrées sans hiérarchie, et sur le modèle des espaces échappant justement au contrôle, là où la vie peut reprendre. Trivialement, cela peut être un "immeuble privé de courant", où en effet (et pour cause) les voisins vont se parler, une grève des transports (je suis d'accord), mais plus sérieusement c'est la situation de déprise qui a caractérisée les zones évacuées de la Nouvelle Orléans, ou les émeutes de novembre 2005.

Ah, les émeutes, tellement radicales, qu'on en oublierait qu'elles ont fini par se ramollir et pas forcément sous le coup du couvre-feu. Au fond le délire de destruction fait penser à ces rituels de la fin du monde décrit par Eliade, sauf que ces rituels violents n'abolissent l'ordre social que pour mieux le reconstruire. Comme après juin 1848, la Commune ou mai 1968, c'est bien l'ordre qui fonde la société et le désir d'ordre qui jette les citoyens dans les bras d'un pouvoir qui les surveille.

L'insurrection qui vient, c'est un peu la face cachée (et torchée) de la philosophie politique, au moins on sait pourquoi on en finit par là. Vu comme cela, à force de faire des "quartiers de relégation" les modèles de l'ensauvagement, on a du mal à croire que la libération horizontale de la parole et de l'information protégera les sujets-rendus-à-la-vie de la loi de la jungle. Belle alternative en sorte, le contrôle de plus en plus étendu (et personne ne peut nier qu'il l'est), ou la sauvagerie libératoire (mais pour combien de temps ?)

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