A propos
radical chic

Blog endormi

Ca se voit, y'a rien de nouveau depuis un bail, et là franchement vous entretenir des éternels assauts de notre cherprésident sur le travail du dimanche, et autres joyeusetés d'avant vacances, ça ne me dit rien. Je me réveillerai quand le niveau d'énervement nécessaire à l'exercice du blog aura retrouvé son étiage habituel. D'ici là, occupez donc les commentaires.

Les injonctions contradictoires du travail mal fait

"(...) Mais nous qui sommes dans les ateliers de production, dans les hôpitaux, avons toutes les raisons de penser que les mêmes causes peuvent produire les mêmes effets dans le monde industriel et celui des services : il n’y a à peu près plus aucun rapport entre ce qui se passe au plus près des situations de travail et les discours généraux que nous entendons sur la bonne marche de l’entreprise ou de l’établissement. Il n’y a à peu près aucun rapport entre les tableaux de bord informatisés que remplissent les managers et la réalité du fonctionnement des services.

"L’essentiel des chiffres sont bidons par nature, par déficience conceptuelle, et d’autres sont bidonnés pour cadrer avec les attentes. Nous voyons toutes les semaines des situations d’extrême désordre dans les ateliers et les services, d’extrêmes difficultés des salariés pour assurer la production, régulées par les salariés et le management de proximité, mais couvertes par un discours lénifiant sur les orientations de l’entreprise, qui est supposée être sous contrôle, et garantie de l’être par les divers consultants et auditeurs qui se succèdent les yeux fermés et la bouche ouverte.

"(...) les risques psychosociaux sont les risques qui découlent de la confrontation entre le fonctionnement social, celui de l’organisation, et le fonctionnement psychique, celui de la personne. Aujourd’hui, du côté du fonctionnement social, l’individu pris comme un rouage interchangeable, la prescription d’une qualité pour le marché, les injonctions contradictoires entre le respect des procédures et l’incitation à bâcler, le mépris de l’intelligence et des savoirs locaux, les ratios de gestion avec la monnaie comme équivalent général, et les évaluations personnelles sans rapport avec la difficulté du travail, qui détruisent les collectifs, mettent en compétition et isolent les travailleurs.

"Du côté des personnes, le fonctionnement psychique, qui suppose de ne pas être pris pour un objet mais pour une personne, de disposer d’une certaine autonomie, de pouvoir mettre en œuvre les compétences qu’on a développées à partir de la fréquentation quotidienne de la variabilité, d’apprendre des choses nouvelles, de pouvoir influencer son environnement, de pouvoir délibérer sur les contradictions quotidiennes entre efficacité et éthique, de tisser des liens d’entraide et de solidarité avec son entourage, de débattre avec les collègues des règles de métier.

"Lorsque les exigences de ces deux fonctionnements sont contradictoires, les salariés souffrent, les conflits se multiplient. Mais l’impossibilité de les comprendre dans leur relation avec le travail conduit à les attribuer à la personnalité des autres : le harceleur c’est le chef ou c’est le collègue. Pas l’organisation du travail. Chacun est isolé dans son affrontement à l’absurde, car la honte du travail mal fait n’est pas un sentiment qui se partage.(...)"

François Daniellou, La crise sert à tester jusqu’où on peut aller dans la flexibilité, sur Basta (comme dit sur twitter, un article qui mérite vraiment qu'on s'y attarde, malgré quelques raccourcis à la Diplo - le Diplo théoricien qui dénonce les "complots" des Think tanks, pas le Diplo des reportages)

La croyance en l'inégalité

"Ce qui abrutit le peuple, ce n'est le défaut d'instruction mais la croyance en l'infériorité de son intelligence. Et ce qui abrutit les "inférieurs" abrutit du même coup les "supérieurs". (...) Or l'esprit supérieur se condamne à n'être point entendu des inférieurs. Il ne s'assure de son intelligence qu'à disqualifier ceux qui pourraient lui en renvoyer la reconnaissance (...)"

"Mais cette croyance à l'inégalité intellectuelle et à la supériorité de sa propre intelligence n'est point le seul fait des savants et des poètes distingués. Sa force vient du fait qu'elle embrasse toute la population, sous l'apparence même de l'humilité (...)"

"Ainsi va la croyance en l'inégalité. Point d'esprit supérieur qui n'en trouve un plus supérieur pour le rabaisser; point d'esprit inférieur qui n'en trouve un plus inférieur à mépriser. La toge professorale de Louvain est bien peu de choses à Paris. Et l'artisan de Paris sait combien lui sont inférieurs les artisans de province, qui savent, eux, combien les paysans sont arriérés. Le jour où ces derniers penseront qu'ils connaissent, eux, les choses, et que la toge de Paris abrite un songe-creux, la boucle sera bouclée. L'universelle supériorité des inférieurs s'unira à l'universelle infériorité des supérieurs pour faire un monde où nulle intelligence se reconnaîtra dans son égale. Or la raison se perd là où un homme parle à un autre homme qui ne peut lui répliquer".

Jacques Rancière, Le maître ignorant (pp 68-70)

Décidemment, le web c'est la mort de l'humour

Ceux qui perdent leur temps sur twitter, comme moi (mais je n'essaye pas d'expliquer que c'est trop fort pour suivre l'actu en continu, hein) n'auront pas manqué ces petites blagues du premier avril. Mais comme on est sur internet, il n'est pas question de laisser subsister la moindre ambigüité. Ainsi des messages au caractère indiscutablement farceur (par exemple, le fantôme de Mitterrand : "Je salue le sens du devoir de Ségolène Royal qui renonce enfin à ses puériles ambitions présidentielles") sont à chaque fois suivi d'une url menant vers un poisson, ou la page wikipedia "april's fool".

C'est ainsi, le fake Mitterrand doit quand même signaler ses plaisanteries ! On peut écrire de la merde en continu dans les blogs, les commentaires et les twits, raconter qu'on a enfin réussi à se garer ou vraiment pas envie de bosser ce matin là, trop pas cool, mais dire un truc d'apparence sérieuse sans immédiatement signaler l'affaire serait vraiment trop risqué.

Une expression autrement radicale du premier avril aurait consisté à pousser la blague au maximum, et laisser la désinformation circuler. J'aurais adoré voir une fausse interview de Royal retournant au désert du Poitou... Sur le modèle de ce faux Financial Times, en fait. Mais non. Comme si paradoxalement l'apparence de sérieux était la dernier rideau qui séparait l'expression web "officielle" des puérilités au second degré dont raffole l'époque.

Et comme je n'ai pas le temps ni d'ailleurs l'envie d'écrire (et que mon billet sur Hadopi n'est vraiment pas prêt), j'en profite pour recopier mon propre blog, époque 2005, où le même sujet avait déjà été abordé, avec le brio de la jeunesse :

(...) Du coup je me retrouve moi-même obligé de me censurer en permanence pour éviter de me faire flinguer, voir à user du smiley pour que mes intentions ironiques soient claires et connues de tous. Mais c'est quand même dommage de voir ce plaisir de l'ambiguïté menacé ainsi, d'être obligé de se déclarer, attention ici on est sérieux (...)

En passant... (3)

"Dans le roman de Russell Hoban, « Riddley Walker », les descendants de survivants d’un holocauste nucléaire cherchent au milieu des décombres la clé pour retrouver leur civilisation perdue. Ils finissent par être persuadés que la réponse est de réinventer la bombe atomique. Cette histoire m’est revenue à l’esprit lorsque j’ai pris connaissance des nouveaux plans du gouvernement (britannique) pour nous sauver de la crise du crédit. Il a l’intention – aux dépens d’un public estomaqué – de persuader les banques de recommencer à prêter, à des niveaux similaires à ceux de 2007. N’est-ce pas ce qui a déclenché le problème en premier lieu ? Des niveaux insensés de crédit sont-ils réellement la solution à une crise provoquée par des niveaux insensés de crédit ?"

Voila un article du Guardian (traduit par un site au charme conspirationniste (!), trouvé via Rezo) met directement le doigt sur une contradiction qui me taraude ; si la crise vient d'un usage immodéré des instruments financiers spéculatif liés au besoin de faire crédit à des gens qui ne pouvaient pas rembourser, réinjecter de la thune dans ce circuit semble assez fou.

Bien sûr, comme c'est ça ou le déluge, il faut maintenir à grand frais (pour les Etats, qui vont avoir de plus en plus de mal à se refinancer) le système bancaire existant. Reste qu'on aurait pu aller plus loin, sans doute, soit en recréant des banques nationalisées, soit pourquoi pas en se passant de la monnaie comme le suggère l'article cité (même si cela semble irréaliste sauf inflation façon Allemagne 1923 ou Zimbabwe- le souvenir des assignats ?), ou au moins en punissant plus lourdement (à coup de taxes) la spéculation.

En passant ... (2)

"La fameuse photo où se trouvent réunis Brassens, Brel et Ferré. Les images d’archives de Deleuze, de Foucault… Les visages et les corps de ces hommes attestent d’une franche présence au monde, tandis que l’on dirait faits de meringue et de crème fouettée ceux de nos actuelles célébrités, intellectuels ou artistes. Jamais ils ne nous donnent cette même sensation d’une réelle incarnation sans boursouflure, sans garniture de paille, de vent, de chiffons. Pourquoi ?"

In L'Autofictif de l'écrivain Eric Chevillard. Tout le monde en a déjà entendu parler, mais je le trouve encore meilleur sur la fin, il gagne à quitter un certain hermétisme ou à décrire plus franchement ce qui le touche. Et son humour, alors ? Allez, encore une :

"Il reconnaît Robert Hue dans la rue. Très excité, il rentre chez lui : je viens de croiser Robert Hue ! La nouvelle ne suscite pas une émotion à la hauteur de son attente. Dans l’après-midi, au travail, il le raconte pourtant à chacun de ses collègues : ce matin, j’ai croisé Robert Hue ! Haussements d’épaules en retour. Il fait encore quelques tentatives les jours suivants : figurez-vous que j’ai croisé Robert Hue ! Mais décidément, l’événement semble ne passionner personne. J’ai dû me tromper, se dit-il alors, ce n’était sans doute pas Robert Hue."

Pub ciblée

Joli l'avion de chasse qui survole les ruines de Gaza, non ? 3 jours que cette bannière flash de merde tourne sur tous les sites d'actus ; bravo le CIC, c'est vraiment bien vu.

Une très bonne année...

... serait une année sans Sarko. En attendant qu'il disparaisse des écrans, bonne année quand même.

Prud'hommes : qui vote quoi demain ?

Pas le temps de faire un vrai billet, mais voila l'occasion d'une petite discussion d'actualité : pour qui voter demain ? Je pars du principe que j'irais voter (pas forcément gagné vu les chiffres de la participation), et qu'ensuite je ne vote pas tant pour la politique général d'un syndicat (vrai dur, moyen dur ou raclure réformiste) que pour sa capacité à effectivement défendre les salariés face à leurs patrons. "Effectivement", cela signifie une forte capacité d'empathie pour la cause des salariés (quitte à leur être trop favorable), mais aussi et surtout une connaissance parfaite du droit du travail, histoire d'avoir la capacité de convaincre le collège d'en face.

Du coup, je ne vois que deux choix : CGT ou CFDT. Je penche pour la Cégèt'. Et vous ?

Discussion libre

Pas le temps. Cependant, j'aime assez cette interview de Todd dans le dossier de Libé consacré à la marginalisation de la Cimade :

Il faut revenir à l’équation fondamentale du sarkozysme qui est de taper sur les faibles pour faire oublier qu’on est copain avec les forts. L’irruption du sarkozysme, ça a été la récupération de l’électorat du Front national suivi des avantages fiscaux pour les plus riches. Dix-huit mois après l’élection, il est clair que cette présidence est désastreuse sur tous les fronts économiques, que ce soit la baisse du niveau de vie - ou, comme on dit pudiquement de nos jours, du pouvoir d’achat - ou la hausse du taux de chômage. La tentation est donc grande, pour le sarkozysme, de se ressourcer dans son domaine d’excellence : la désignation de boucs émissaires. Il est vraisemblable que le gouvernement se moque éperdument des résultats concrets, au demeurant tout à fait marginaux, de sa politique d’expulsion de personnes sans papiers. Le but de l’opération apparaît bien plutôt de montrer à l’électorat du Front national qu’on pense à lui et qu’à défaut de faire du bien aux Français, on peut quand même faire du mal aux étrangers en situation irrégulière.

Tout est dit

"Nous ne supportons plus de voir nos jeunes croupir dans ces écoles de merde dont ils sortent contestataires, fainéants, incultes, le cerveau matraqué de propagande gaucho-socialisto-marxiste."

Fallait pas toucher au nom du collège... l'occasion de lire un beau concentré de pourriture régionalo-fasciste.

(à part ça, pas le temps de raconter des trucs, désolé).

Citation du samedi

Je trouve Pierre Marcelle très en forme ; c'est toujours un plaisir que de trouver le mot juste dans le bavardage ambiant, surtout concernant ce "silence" aussi prévu que calculé, et tellement rebattu :

Il se tait

A considérer les lieux où s’énonce l’information, c’est une étrange angoisse qui étreint de n’y plus trouver tout à fait toujours et partout la trace scintillante du président tout, ce fil rouge d’une constitution déglinguée. Avant la mise en œuvre de sa stratégie de «reconquête de l’opinion», il n’était pas de matin qu’on ne se levât bon pied, bonne plume à la perspective de l’entendre énoncer encore une menterie éhontée, une initiative échevelée, une saillie plaquée or, dans l’exhibition de son dantesque et dentu bras de fer avec le réel, qui résistait. Quand le «moi-je» de Nicolas Sarkozy structurait, son relatif silence désormais délègue. D’autres voix, dont - hormis celles de ce «G7» concassant Matignon - on perçoit mal ce qui les autorise, installent dans le paysage d’incertaines perspectives. Bertrand y orchestre la liquidation du code du travail tout comme Copé celle du service public audiovisuel. En ce brouillage, l’opposition (quelle opposition ?) politique et syndicale court comme un canard sans tête et déjà plumé. Elle ne «comprend pas» les modalités de démantèlement des 35 heures, et s’asphyxie à pleurnicher dans des bacs à sable.

Ainsi, abasourdi, la découvrit-on mardi partie en croisade contre l’éviction de Patrick Poivre de TF1…

A lire, évidemment.

Valeur travail (II)

Pour expliquer sa concentration retrouvée, Monfils a ajouté gravement : "J'évolue dans ma vie d'homme." Exemple ? "Au lieu de jouer à la PlayStation 5 heures d'affilée, je n'y joue plus que 4 h 30, dit-il. La concentration vient avec le travail. Avant, au bout d'un quart d'heure, je n'écoutais plus ce que me disait Thierry (Champion, son entraîneur). Là, j'arrive à tenir 20 minutes, et sur le terrain (en match) ça m'aide."

A ce compte-là, on peut gager que sa marge de progression est encore considérable.

Soit Gaël Monfils se fout "grave" de la gueule de la journaliste du Monde, soit il aurait bien besoin de s'inscrire au master Lagardère de Descoing. En tous les cas, la conclusion vaut.

"Rendre les Sarkozy impossibles"

On pourrait résumer 68 en un seul objectif : rendre les Sarkozy impossibles. Les jeunes défilaient dans la rue avec des slogans du genre : «Nous ne voulons pas être les exploitants de demain, nous ne voulons pas être les servants de l’exploitation.» En fait d’incarnation de 68, Sarkozy est un personnage du XIXe siècle, un jeune homme qui désire «arriver», comme le Rastignac de Balzac ou le Frédéric Moreau de l’Education sentimentale. Il représente la coïncidence de ce désir puéril du pouvoir pour le pouvoir avec la logique globale de ce que j’appelle police : la gestion des affaires communes comme ensemble de problèmes à remettre aux soins des gens compétents, par opposition à la politique comme exercice de la capacité commune à tous. L’esprit de 68, c’est qu’il faut être crétin pour vouloir devenir président de la République. C’est celui de la politique comme invention collective et non comme prise de pouvoir. C’est une période où on a presque oublié qu’il y avait des ministres et des députés.

Tout l'entretien avec Judith Revel et Jacques Rancière, qui s'exprime ainsi en réponse à la question "Certains font de Sarkozy justemment un produit de 68", est passionnant, surtout quand on refuse de réduire mai 68 à une sorte de fiesta d'enfants gâtés avant qu'ils ne se fassent rattraper par la crise et l'individualisme triomphant.

Par ailleurs la distinction de Rancière entre "police" (ou la gestion technique déléguée au une minorité) et "politique" est extrêmement riche, j'en reparlerai quand j'aurais du temps (j'adore ces promesses que je ne tiens jamais).

En passant

J'étais jamais allé à Paris, chose bizarre, c'est seulement à ce moment-là que je m'en rends compte. Je visite la ville. Jacquie est blasée. On va au Trocadéro, pour le Musée de la Marine et le Musée de l'Homme et au Palais de la découverte. Jacquie, elle abandonne en chemin, elle s'emmerde trop.

Moi, je suis fasciné, je le dis. Tout ce que la civilisation a produit. C'est impressionnant de richesse, et par contrecoup, la pauvreté de l'existence est impressionnante aussi. Quand je dis pauvreté de l'existence, je ne parle pas des marchandises. J'ai tout ce que je veux, moi par exemple, en fait de voiture, machine à laver la vaisselle, etc... Ou du moins, j'ai ce qu'il me faut. Une découverte pour draguer, et de l'électro-ménager pour les petits travaux quand par hasard j'ai lieu de bouffer chez moi. Par pauvreté de l'existence, je veux dire le point auquel on s'emmerde. C'est extraordinaire, le point où on s'emmerde.

J.-P. Manchette, L'affaire N'Gustro, folio (p. 79)

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