A propos
radical chic

La droite a quand même gagné (ou : it’s the hegemony, stupid)

Le FN a marqué des points. A gauche comme à droite, on s’est empressé de comprendre et de consoler ses électeurs ; l’UMP s’est même permise d’aligner son programme sur leurs désirs supposés – puisqu’ils adhèrent à « tout et n’importe quoi » comme je l’écrivais ici – en mettant la frontière au cœur de son discours. Et cette campagne ultra réac n’apporte presque que des bénéfices ; les centristes et les (soi-disant) humanistes s’écrasent et Sarkozy, même probablement sorti, reste bien haut malgré son bilan déplorable.

Comme le note Raffaele Simone dans cet entretien passionnant, ce ne sont pas des phénomènes passagers, mais le produit d’un « air du temps » particulièrement favorable :

En ce sens, j'avance l'idée que cette droite nouvelle, consommatrice, people, médiatique, liftée, acoquinée aux chaînes de télévision, appelant à gagner plus d'argent, défendant les petits propriétaires, décrétant comme ringardes les idées d'égalité et de solidarité, méfiante envers les pauvres et les immigrés, est plus proche des intérêts immédiats des gens, plus adaptée à l'ambiance générale de l'époque, plus " naturelle " en quelque sorte. Et c'est pourquoi elle gagne.

Il a raison ; la droite va peut-être perdre cette élection, mais elle a gagné dans les têtes. Elle a gagné et elle pourtant elle continue à se présenter comme une idéologie de combat, victime, minoritaire, pour mieux s’affirmer insidieusement. Pour moi, elle est désormais en situation d'hégémonie culturelle, et notamment parce qu'elle se construit en permanence contre trois grandes figures, aux travers desquelles on peut lire tous ses discours : l'assisté, l'étranger et le bobo.

L’assisté : c’est le nouvel ennemi du système économique. On ne s’étonne même plus de trouver des gens qui ne gagnent presque rien, quand ils ne survivent pas eux-mêmes des aides sociales, et qui se plaignent des plus pauvres qu’eux ; ne pouvant louer le travail - toujours plus rare et plus dur – on a donc condamné l’absence de travail. Fatigués d’accuser la crise, le grand capital ou le système, on est revenu aux temps anciens où l’on blâmait les paresseux. L’assisté, le planqué, c’est toujours l’autre, et comme le travail est la ligne de partage entre le bien et le mal, alors tout travail est également vertueux, le patron qui s’engraisse ou l’ouvrier qui sue (et inversement). Bien sûr, cela n’est pas venu que du peuple : en témoigne la Welfare Queen de Reagan, mère de toutes les dénonciations.

On peut aussi y voir la conséquence de l’extension de la mentalité petite bourgeoise, telle que décrite par Barthes, pleine de calcul et d’égoïsme. Se mélange l'esprit TINA qui règne partout, l’idée que nous n’avons plus les moyens de la solidarité, la généralisation du calcul d’incitation – indemniser le chômeur, c’est l’encourager à chômer, enfin le sentiment que la générosité est un signe de faiblesse, que celui qui partage se fait voler par des ingrats, et qu’il vaut mieux être un petit malin, ou carrément un prédateur, pour s’en sortir.

L’étranger : Alors que tout le monde est de plus en plus identique, pense pareil, s’habille pareil, consomme pareil, la vision d’une différence elle aussi standardisée – les petites frappes de banlieues, incarnations de l’insécurité, ou les femmes voilées – est devenue insupportable ; au soupçon du trouble à l’ordre public mêlé d’assistanat, s’ajoute le diktat de l’intégration, pas tant à une supposée culture française qui ne tient plus que dans les merde télévisées populaires, qu’à un modèle identitaire de citoyens consommateurs (pas de voile, pas de djellabah, pas de survets, tous chez H&M).

D’ailleurs la question de l’ordre, évidement légitime, semble cependant limitée à un ordre matériel ; ne pas être en danger certes, être « respecté » aussi, mais surtout protéger ses biens. Ce n’est jamais un ordre moral : qu’importe les turpitudes de nos élites, corruption et arrangements, c’est leur problème. Qu’importe l’injustice pourvu qu’on ait la paix, et qu’on consomme tranquille.

Le bobo : le concept, flou, est bien pratique. Soit l’intellectuel ou le prof honni qui « prend la tête » et empêche de jouir tranquille de toutes les possibilité du divertissement, soit le donneur de leçon qui s’en prend aux 4x4 pour rappeler que l’écologie n’est pas une option, soit le journaliste au service du grand complot, camouflant la réalité du terrain ; soit surtout le traitre à sa classe, celui qui ne vit pas dans la violence des quartiers laissés aux assistés et aux étrangers (comme tout bourgeois) et qui pèche par angélisme au lieu d’être solidaire de sa classe et de garder sa thune pour lui.

Par définition alors, la gauche oeuvre pour ces trois catégories ; tout ce qu’elle propose est suspect. Tout ce qu’elle dit est soit creux, soit tortueux, faute de s’appuyer sur ces cadres de pensée évidents. Les grandes idées de solidarité et de justice sont battues en brèche, et le PS même (presque) vainqueur doit s'excuser d'avance de la moindre dépense.

Alors autant en finir tout de suite avec la gauche morale : les couvertures de Libé contre le FN, les condamnation diverses et les comparaisons foireuses sont inutiles, et participent au discours victimaire de la droite. Après, reconstruire une idéologie nécessitera pour moi trois temps distincts. D’abord le recadrage : qui sont les assistés, vraiment ? Combien coûtent (ou en espèce rapportent) les étrangers ? etc. Ensuite la conquête du pragmatisme – l’efficacité contre le discours, tant en termes de sécurité que de pouvoir d’achat. Enfin la critique du "monstre doux" de Simone, soit le consumérisme et l’abrutissement, qui permettra de remettre les vraies priorités (santé, éducation, épanouissement) au cœur du débat.

A Bercy avec Hollande

Il y a à lutter en permanence contre la tentation cynique. Cynisme du purisme politique, car forcément Hollande ce n'est pas assez de gauche - ou au contraire tellement dépassé d'étatisme ; croyez-moi, j'entends les deux à longueur de journée. Cynisme de l'électeur pragmatique, attaché à ses "vrais problèmes", souvent légitimes - essence, loyer, travail - que la politique ne peut connaître et ne peut changer. Cynisme du désengagement, car vois-tu ils sont tous pourris, et ils ne veulent ta voix que pour se faire élire, et basta - ce qui ne sera jamais complètement faux d'ailleurs, puisque c'est le pêché originel de la représentation.

Bref, il y a tant de raisons pour ne pas s'engager, surtout dans le confort bourgeois du centre-gauche, et de garder une distance salutaire d'avec le cirque politique. Et pourtant nous sommes venus, en modestes soldats du hollandisme, apporter nos voix à la clameur de Bercy, nous parmi la vingtaine de milliers qui se trouvaient dans ce chaudron plein à craquer, éclairé de bleu blanc rouge à en piquer les yeux, festonné de drapeaux partout. Rien à dire, il y a avait de l'ambiance.

Et après les amuse-gueules, voila ce que nous étions venus voir : un homme seul face à une foule de partisans, venu rappeler ses grandes orientations et ses valeurs, avec son verbe élégant, souvent drôle, parfois hélas ampoulé. Des phrases qui seront reprises, commentées, débitées pour les journaux télé, et dont on espère que le sens morcelé puisse encore faire son chemin dans la tête des indécis.

Le meeting donc, un moment où la fébrilité quotidienne dans laquelle me plonge, presque inexplicablement, cette campagne, trouve au moins matière à s'éprouver de façon tangible. Je suis finalement content de François Hollande auquel je ne croyais guère, pour lequel je n'avais pas voté aux primaires, et qui va sans doute l'emporter la semaine prochaine. Ses propositions sont utiles et réalistes, et il a tenu le cap dans une campagne devenue tout à coup très sale. Je ne souhaite plus que sa victoire.

(PS : j'ai créé ce blog en 2004 ; s'il vivote aujourd'hui, il a toujours été écrit dans le confort de l'opposition. Il est temps que cela change, et qu'on voie si je suis capable d'un peu d'indépendance.)

L'électeur FN, cet incompris

Ah, l'électeur FN ! A chaque élection, c'est pareil ; qu'il déborde de son lit fangeux et pourrisse un scrutin, comme aujourd'hui ou mieux en 2002 (merci d'avoir fait réélire Chirac, cher électeur antisystème) ou qu'il disparaisse soudain aspiré vers des espaces "respectables" comme en 2007, il est l'objet de toutes les attentions.

Bien sûr, c'est l'effet d'une caste médiatique coupée du terrain, et qui découvre toujours trop tard qu'on ne vote pas comme elle le demande ; mais pas seulement. Ce qu'on ne dit pas assez : l'électeur frontiste est incompris parce qu'incompréhensible, parce qu'au fond lui-même ne comprend même pas son vote.

Je ne parle pas de la base de cadres fachos qui structure efficacement le mouvement, ni même des frustrés qui emplissent les forums de leur vision du monde paranoïaque. Ceux-là savent parfaitement ce qu'ils font. Je veux parler des millions d'idiots qui "veulent envoyer un message". Précisons : pas des abrutis ou des imbéciles, des idiots au sens original du terme, des ignorants, des gens qui refusent de penser et qui ne savent pas ce qu'ils font (pardonnez leur, etc.).

Donc envoyer un message, est la motivation principale de l'électeur FN, qui soit souffre, soit craint de souffrir. Rencontrons cet électeur là, au hasard, qui me semble bien résumer tout ce que les témoignages expriment, à savoir un gloubi boulga atterrant. Oh, c'est un vote d'adhésion, mais d'adhésion à tout et n'importe quoi.

L'électeur FN trouve que les usines ferment trop, alors il vote pour un parti dont le programme économique est absurde, et achèvera de détruire ce qui n'a pas encore fermé. L'électeur FN dans sa version rurale se plaint de l'absence des services publics, alors il vote pour des poujadistes qui vont s'empresser de liquider l'Etat. L'électeur FN veut du pouvoir d'achat ? Il vote pour qu'on lui supprime le Smic. L'électeur FN est parfois agriculteur, alors il vote contre l'Europe qui le subventionne. Et ainsi de suite.

Il n'y a pas que ça, me direz vous : l'électeur FN se dit aussi que la civilisation française est menacée et qu'il y a trop d'Arabes, et là il est cohérent dans son vote - tout en choisissant de rajouter un peu plus de tension, histoire que ça devienne vraiment invivable. L'électeur FN est isolé, désocialisé, et il participe à la fabrique de l'isolement qui l'oppresse. L'électeur FN, c'est un comble, ne veut même pas toujours que Le Pen soit élue, mais seulement "pousser un cri", alors il pense son vote comme un acte individuel, parce qu'il a besoin que tout le monde ne fasse pas comme lui pour que sa plainte ne se transforme pas en catastrophe collective.

C'est pourtant ce qui va finir de se passer ; l'électeur FN aura beau avoir observé qu'en 2002 cela n'a servi que le conservatisme le plus plat, il continue son oeuvre de sape, et il le fera jusqu'à obtenir une alliance avec la droite populaire, pour se retrouver comme un con le nez dans la merde qu'il aura voulu.

Est-ce mépriser les électeurs que d'attendre qu'ils fassent un meilleur usage de leur capacité à juger ? Surement pas. La démocratie ne vit pas toute seule. Elle nécessite un effort critique, que beaucoup d'ailleurs font en comparant les programmes avant d'aller voter. Mais l'électeur FN préfère chier dans la soupe, et le pire c'est qu'on l'écoute et qu'on le comprend justement - oh, deux semaines avant et deux jours après le scrutin, mais ça lui suffit. Se rend-il compte qu'on le méprise cent fois plus quand on prétend justement "le comprendre" comme un pauvre type, en s'assurant que son vote reste un acte émotionnel et irrationnel, plutôt que pour quelqu'un qui pourrait réfléchir parce qu'il en est capable comme tout le monde ?

Pour en finir avec le charisme

Disons le tout de suite : il avait bonne figure, not’président, hier à la télé ! Ça c’est du charisme ! Ça c’est un président ! Et disons le juste après : cette histoire de charisme, c’est un incroyable écueil. Après les gens qui s’épuisent à gagner le smic et qui flippent parce qu’on veut taxer les joueurs de foot millionnaires, voici les gens qui se font maltraiter - et qui en redemandent.

Gouvernez-nous ! Gardez-nous de la tentation de nous servir une retraite tant qu’on n’a pas bossé 45 ans derrière une machine ! Préservez-nous de l’étranger, des mahométans, des rouges, et de l’ennemi intérieur, les assistés et les chômeurs ! Enfoncez-nous dans l’austérité car nous avons trop dépensé, même si nous n’y sommes pour rien ! Et surtout protégez les riches, car ils sont le sel de la terre, et la fierté de la France. Bref, tant que vous ne touchez pas à nos détecteurs de radar, faites de nous ce que vous voulez.

Je vais vous le dire, je ne supporte plus ce peuple d’éternels mineurs qui en appellent lâchement à un chef. Je ne supporte plus ces frustrés qui veulent se venger de leur existence de plus en plus dure en espérant que la contrainte se porte sur les autres. Je ne supporte plus qu’on ait conquis le pouvoir pour mieux s’en débarrasser quand arrive le premier tribun venu.

Je ne comprends pas qu’on soit en république et qu’on continue à désirer un chef de clan, un roi vulgaire ou autres remugles bonapartistes. Qu’on en appelle encore à cette vieille lune de l’homme providentiel, ce vieux remord d’un peuple qui n’assume pas d’avoir décapité un (traitre) roi. Voilà bien le résultat de cette élection infantilisante, à laquelle nulle autre démocratie moderne ne se soumet.

Cette histoire de charisme qu’on entend partout reprocher à Hollande, c’est exactement ça : la peur des sujets devant l’inconnu, le cri des mineurs qui ne voient la politique que comme la projection de rapports familiaux fantasmés. Alors je commence à prendre toute la mesure de cette promesse de « président normal » à laquelle je ne prêtais jusqu’ici qu’une oreille distraite.

Je veux qu’on puisse débattre et décider sereinement, pas combattre des ennemis invisibles à chaque « réforme ». Je veux que le parlement soit autre chose qu’une armée de godillots. Je ne veux plus être le jouet de manipulateurs qui alternent appels à la pédagogie et excitation des vieilles peurs. Je veux qu’on se fasse confiance collectivement, comme le peuple majeur que nous sommes.

Guéant et notre fière civilisation

Guéant est certainement sincère quand il pense que tout ne se vaut pas. D'ailleurs je suis d'accord avec lui, tout ne se vaut pas. Une civilisation qui a mécanisé la guerre au point de broyer des millions de soldats, avant d'envoyer d'autres gens par millions dans des fours et des camps, est tout à fait en situation de donner des leçons de qualité aux autres. C'est d'ailleurs pour rester les seuls dépositaires exclusifs de l'horreur récente qu'on empêche les iraniens de chopper la bombe atomique, car eux ne sauraient en faire bon usage.

Bien sûr tout ça c'est le passé, maintenant on est le pays des droits de l'homme et surtout de l'égalité hommes / femmes. On est bien nous les occidentaux vraiment, et qu'est ce qu'on se sent mieux, qu'est ce qui fait mieux oublier la crise, le chômage et l'espèce de nihilisme consumériste dans lequel nous nous enfonçons chaque jour un peu plus, que le spectacle de ces barbares qui non seulement ne savent pas tuer en masse comme nous, mais imposent en plus à leur femmes des coutumes traditionnelles débiles ? Sans compter leurs vieilles télés pas plates !

Qu'on ne se méprise pas : je ne vais pas défendre l'excision ou le port du voile imposé, ni faire fi des brimades subies par ceux qui vivent hors d'un état de droit ; mais il y a quelque chose d'insupportable dans la manière dont certains prennent appui sur des traditions - forcément discutables - ou des retard de développement pour se gargariser de notre évidente supériorité.

Guéant travaille pour le sans grade cher au lepénisme, qui va enfin se sentir exister en se souvenant que quand même, dans les colonies, on leur apportait les chemins de fer et les hôpitaux (les mêmes travaux que font chez nous les immigrés issus de ces anciennes colonies d'ailleurs). Il parle à ceux qui se réjouissent au fond de voir des islamistes se faire élire après les révolutions arabe, comme ils l'avaient prédit - quelle surprise, vraiment, les seuls qui se sont opposés à ces dictatures pendant 40 ans accèdent au pouvoir - bien content que nous soyons les seuls à pouvoir pratiquer la vraie démocratie, celle avec un FN à 20%, mais pas plus.

Guéant flatte le gros con qui cogne sa femme - combien y-en-a-t-il dans notre beau pays de l'égalité des sexes ? tout en se félicitant qu'elle puisse sortir en minijupe, elle. Guéant rappelle à tous les imbéciles qu'ils devraient être fiers de leur haute culture tellement raffinée, et que ce ne sont pas des barbares qui auraient enfanté Racine, même si faut pas non plus aller jusqu'à se faire chier pour le voir.

En fait Guéant est un préposé au narcissisme national, et la gauche qui voit le loup mais hurle par réflexe pavlovien devrait en tenir compte plus finement - ne pas désespérer Billancourt, quoi.

En finir avec la gauche morale !

C'est bien beau de dénoncer la droite, mais encore faut-il le faire efficacement, en se mettant un peu à la place des cibles du discours UMP. Cela permettrait peut-être d'éviter deux arguments, toujours les mêmes, terriblement contre-productifs : 1/ "C'est dégueulasse de stigmatiser (les pauvres / les étrangers / les fonctionnaires / etc) 2/ "C'est comme l'extrême droite / ça fait monter le FN" Ce discours est éculé et pathétique, et surtout il est depuis très longtemps intégré dans la stratégie rhétorique d'en face. Il ne dénonce rien, il sert la droite.

Ainsi à chaque provocation droitière répond cette petite levée de bouclier, exactement attendue, et qui permet l'usuel tour de passe-passe : faire croire qu'une proposition inutile, parfaitement dans l'air du temps égoïste et paranoïaque, est l'expression courageuse d'un tabou à faire sauter ! La preuve : toute la "bien-pensance" se ligue contre elle.

Il faut peut-être revenir à la genèse de ces arguments moralisateurs, qui sont globalement (ok je simplifie) issus d'un contexte idéologique favorable : quand la gauche est passée d'une structuration marxiste à une avant-garde anti-raciste et anti-fasciste - au moment où il y avait un racisme institutionnel et individuel à combattre, et où ce combat était - pardonnez moi le raccourci - "cool". Etre antiraciste, c'était être moderne. De même pour la défense des pauvres, qui se justifiant dans un contexte où la pauvreté etait encore perçue comme un produit du système économique.

Aujourd'hui le contexte est bien différent, le racisme individuel progresse et l'idée que les pauvres sont responsables de leur merde (et pas question de payer pour eux !) est de plus en plus forte. Quant au FN, ce n'est plus un épouvantail, mais la nouvelle avant-garde unissant prolétaires désaffiliés et petite-bourgeoisie flippée par le déclassement. L'idéologie du moment est totalement dominée par des idées de droite.

Mieux, cette idéologie parvient à se dissimuler, au prétexte des euphémismes des médias, et à se faire passer pour un discours minoritaire, courageux. Une idéologie de combat, en lutte pour son acceptation - qui n'a jamais été aussi totale. Il suffit de voir comment le moindre fait divers est lu par des malades de l'ethnicité : s'il n'y a pas le nom du délinquant, on crie à la censure bien pensante ; si le nom est étranger, on le souligne lourdement, et si jamais c'est un bien d'chez nous, on rappelle que c'est une exception. CQFD, facile d'avoir toujours raison.

Si la gauche veut gagner, il faut qu'elle comprenne qu'elle doit reconstruire sa légitimité à la base. En commençant par changer d'argumentation. C'est pour cela que je trouve (j'en parlais l'autre jour avec Vogelsong) la couv de libé de mardi contre-productive. Dire "Guéant = Le Pen", c'est rendre service à Guéant.

Que faire ? Abandonner pour l'instant le terrain de la morale, pour celui du fait. Sur la sécurité typiquement, il faut dénoncer l'inefficacité de la répression, pas dire "c'est dégueulasse" ; la prévention, ce n'est pas de l'angélisme, c'est ce qui fonctionne. Sur l'immigration, deux arguments : le pays ne tournerait pas sans étrangers pour bosser, et le fait que 99% des immigrés et enfants d'étranger ne posent aucun problème. La fiscalité, c'est dire que la droite a fait le choix d'un transfert de la charge fiscale vers les classes moyennes. Bref, arrêter de croire qu'on mobilise sur la morale !

(Et l'autre réponse, c'est l'outrance symétrique : à la caricature, répondre par la caricature. On y reviendra). (Oui ce blog devait fermer, mais là ça m'énerve tellement ce gaspillage que bon voila).

2 milliards de cadeaux fiscaux : quand y'a d'la gêne y'a pas d'plaisir

Allez, reconnaissons-le, il y avait urgence à soulager les contribuables les plus aisés de 2 milliards d'ISF. Les pauvres, écrasés sous une telle pression fiscale, obligés de choisir entre le gros turbodiesel et l'intérieur en cuir ! Et ces 50 paysans victimes de la spéculation foncière, qu'on ressort à chaque débat, c'est pas un vrai scandale ? Et l'odieux bouclier fiscal, qu'on va supprimer suivant un principe simple, étendre son bénéfice à tous les redevables ou presque. Voila qui est juste !

Cela étant, pourquoi ne pas contenter ses électeurs ? Personne ne proteste ! Tout le monde s'en branle, de la fiscalité. Le PS râle mais a du mal à embrayer, et les médias n'aiment plus que les faits divers. Du coup on peut dire et faire n'importe quoi ; expliquer en même temps que l'impôt décourage la croissance et qu'il taxe injustement l'immobilier ; faire des comparaisons internationales en isolant l'ISF, sans parler de succession ou de niches fiscales. On est entre experts, on fait ce qu'on veut, le peuple regarde ailleurs.

J'attends maintenant que nos amis députés de droite - dont on ne saura pas combien d'entre eux ont bénéficié directement de la mesure - enchaînent avec leurs protestations de bonne gestion et de rigueur fiscale. En commençant par les couilles molles centristes qui ravalent poliment leurs amendements avant de voter comme on leur demande. Et la dette ? Quelle dette ?! C'est pas la Grèce ici ! D'ailleurs on va faire quelques économies sur le dos des assistés, notre cancer.

Le plus fort, c'est qu'on trouvera toujours des prolos et des bonnes gens de la classe moyenne pour revoter Sarkozy, et de sortir encore leurs mouchoirs en entendant le grand discours du sacrifice qu'ils ne manqueront pas d'entendre dès juin 2012 ! La dette creusée à coup de cadeaux fiscaux pour la classe rentière, qui va la rembourser, hein, sinon les connards de travailleurs ? Qui va se prendre une hausse de la TVA ? Qui va voir les classes de ses mômes fermer faute de profs ? Ils l'auront voulu - maigre consolation.

En finir avec l'homme providentiel

Dans un monde pré-Sofitel j'aurais, comme beaucoup de crypto-militants socialistes, un œil sur les sondages et un autre sur la stature du gars, donné mon pouvoir au boss du FMI, pressé de dégager Sarkozy et confiant dans la politique de centre-gauche qui en aurait découlé. Mais comme Royal en 2007, ce que je n'ai toujours pas digéré, il aurait fallu se ranger directement derrière une personnalité, avec ses frasques, ses défauts, ses envies d'indépendance, ses mauvais calculs pour faire le malin à la télé. Et tout ça pour quoi ?

Pour cette saloperie d'élection présidentielle, héritage empoisonné de toutes les gloires de l'histoire de France, passé à la moulinette de la bêtise télévisuelle, relents monarchistes, bonapartisme chauvin et courbettes devant l'homme providentiel. Et le doux plaisir de se voir courtisé, chaque fois plus grossièrement (encore un coup de république irréprochable ? mmhh ?), ne peut cacher longtemps que ce vote est acte de minorité, de sujétion, et comme toutes les dépendances, trop souvent renouvelé. Reste donc l'homme providentiel de droite, le même qu'avant, au plus bas des sondages et pourtant voyant s'ouvrir un boulevard devant lui, du fait de cette élection de merde, de ce plébiscite sur les grandes gueules, et pour les tronches qu'on connait ; après avoir chié sur Johnny, on en fait un dieu vivant, alors Sarkozy...

Ah oui me direz-vous, on connait l'analogie entre la monarchie et la Ve République, et puis la démagogie hein, c'est bon zyva avance. Oh oui on la connait ; on s'en repait même, on la cite à longueur de journée, mais quand on est face à l'urne, on cherche le Bonaparte du moment ; on dénonce, mais au moment d'agir, on se range derrière le mieux noté, et on bouffe aussi sa merde.

Mais cela va peut-être changer. Car désormais, il n'y a plus personne à gauche ; Hollande ou Aubry, voila tout : "normal", joli euphémisme pour le manque complet de charisme du père Hollabnde, et qui ne le démarquera guère de sa concurrente. Et pourtant, on se souvient que le meilleur gouvernement de ces vingt dernières années était celui de Jospin, dont la séduction protestante était pour le moins discrète. Jospin le relou frisé, sérieux et chiant, assez largement battu en 95, revient deux ans plus tard par la grâce d'une élection démocratique, c'est à dire un choix de programme et non pas de gueule de l'emploi ; Jospin qui perd assez logiquement après avoir bêtement souhaité "inverser le calendrier" et mettre la mère de toutes les élections, la présidentielle, à sa juste place. CQFD.

Les chances de victoires s'étiolent, et paradoxalement une campagne réussie à gauche ferait bien plus que de changer (tranquillement) la donne politique ; elle contribuerait à nous faire entrer dans l'age de la majorité politique, le moment où l'on vote pour un programme et pas pour une gueule, des promesses vaines ou des rêves d'amour vaches (n'est ce pas Le Pen fille ?). Le moment où nous désignons des représentants, des techniciens du pouvoir, et pas des semi roitelets braillards. Cela peut sembler délirant au moment où l'hyper personnalisation de la com permet de fabriquer une nouvelle Le Pen, et pourtant je pense qu'on n'est pas loin du mouvement de reflux, et du retour à des principes sains. Rêvons un peu.

Le cynisme contre-révolutionnaire

Ce qui se passe en Egypte est magnifique ; seule la neutralité de l'armée sépare les manifestant de Tahrir de ceux de Tien An Men, et nous devrions tous nous prosterner devant le courage inoui qu'il faut pour affronter les polices secrètes, les milices et les nervis du pouvoir - certains armés de battes cloutées - pour enfin changer de régime. Constat banal, me direz-vous, et il l'est. Moins cependant que le constat affreux des cyniques et des calculateurs qui bien planqués dans leur fauteuil, raisonnent de travers depuis le début et n'attendent que de voir les frères musulmans au pouvoir pour nous faire la leçon du "j'vous l'avait bien dit" et réduire le soulèvement à la "menace islamiste".

Sur ce point, une pensée nauséeuse pour les marchands de peur du Point, dont la dernière couve destinée à faire trembler les notaires gâteux enkystés dans leur patrimoine se pare d'un ridicule cache sexe, "fantasmes et réalité" - côté fantasme, ils savent faire au Point. Et une autre pensée pour tous les rentiers de la démocratie, le cul derrière leur clavier (et moi donc) qui à la façon de BHL dans le même torchon, voudraient des révoltes parfaites, des foules éduquées et efficaces, de préférence sur Facebook et Twitter (c'est tellement moderne !), surtout pas islamisées (bah, en Egypte, hein), et qui fautent de la perfection des révolutions de couleur, finissent en Machaviel au petit pied, préférant la "stabilité" au désordre.

C'est oublier bien vite que le propre d'une révolution, c'est d'être sale. Pas forcément en ses premiers moments, et la dignité courageuse des manifestants égyptiens doit être saluée encore, mais dans ses conséquences. Après 89 vient 93, et Napoléon encore, et il nous a fallu presque un siècle pour enfin devenir une république solide et démocratique, d'ailleurs en partie construite sur le sang de la Commune. Si les Frères Musulmans arrivent au pouvoir en Egypte, et s'ils le font de façon légale et légitime, ce sera l'expression de la voix du peuple, tout aussi imparable et déplaisante que celle qui ici - toute proportion gardée - vote Sarko. La démocratie ne se discute ni ne se décrète, elle prend du temps à s'installer et il en faut peu pour la chasser. Alors de grâce, qu'on arrête avec "le péril islamiste".

Populisme, quand tu nous tiens

Cette fois-ci c'est le dessin imbécile - et comme souvent, pathétiquement littéral, aussi subtil qu'un morceau de viande - de Plantu qui ne passe pas. Tant mieux. Il faut voir l'absurdité. D'un coté on se lamente en permanence de la coupure entre le peuple et les élus. Ah si le bon peuple s'intéressait un peu à la politique ! Ah, s'il allait voter au lieu d'aller à la pêche le dimanche ! De l'autre, dès que quelqu'un fait l'effort de parler au "peuple", l'élite qui se croit centriste (et qui penche lourdement du côté de la rente contre le travail, du côté du 4x4 contre la megane d'occasion) le fustige immédiatement de l'affreux mot de populisme.

Le populiste serait celui qui flatte l'électeur, lui raconte ce qu'il veut entendre, et le prend pour un con. D'une c'est assez amusant de voir les supporters du pouvoir actuel, qui se vautrent dans la fange la plus abjecte de la démagogie, l'oeil rivé sur la courbe des sondage, utiliser ce mot ; de l'autre la frange pédagogique est encore plus insupportable. Combien d'imbéciles énarquisants sont au fond persuadés que si les gens se coupent de la politique qu'on leur propose, s'ils rejettent la mondialisation et l'évidence écono-centrique du marché libre, c'est parce qu'ils ne comprennent pas ? L'ouvrier qui voit son usine fermer et qui sait parfaitement qu'il ne trouvera plus jamais de boulot s'il a un certain âge, ne comprend pas l'intérêt, en plus, de l'éloigner encore un peu de la retraite ? Personnellement je pense qu'il comprend très bien qu'il se fait baiser, et il se tourne vers lesdits "populistes".

Enfin chose curieuse, c'est qu'il suffit de lire le long et souvent fastidieux blog de Mélenchon pour voir qu'on est très loin du simplisme. Un édito d'Apathie, un papier cul du JDD, sans parler de l'hideuse presse gratuire, en voila de la merde simpliste. Mais là ? Je pense que Melenchon se trompe sur pas mal de choses, et que comme le NPA il est surtout le porte étendard de petits fonctionnaires désaffiliés à force de s'être fait chier dessus par tous les gouvernements - gauche compris, dans une moindre mesure, mais je dois lui reconnaitre deux choses ; d'abord qu'il l'ouvre avec raison contre une caste d'éditorialistes qui pensent comme ils mangent du foin, avec des oeillères, méprisant les petits candidats tout en se couchant devant les hiérarques de l'UMP, ensuite qu'il fait justement l'effort d'expliquer ses choix sans prendre les gens pour des singes, à coup de raccourcis et de gros clins d'oeil au bon sens.


PS : blog toujours en travaux, mais ça me prend un temps fou et je suis nul. Donc réouverture temporaire, mais chialez pas si un jour les commentaires disparaissent.

Sarkozyques (I) : la preuve par l'absurde

On débat généralement du fond, bien moins de la forme. Pourtant, je suis convaincu que la forme sarkozyenne, celle qui énerve tant ses détracteurs, est presque la seule garante de l'absence de fond. Il ne s'agit pas tant de se préoccuper des "petites phrases" ni de faire du "désintox" que de voir comment s'opère la conviction qui, bon an mal an, emporte encore un gros tiers de Français pas bégueules, et notamment lors de ces interventions télé toujours bien suivies de ses électeurs.

Comme en plus les journalistes se couchent plus ou moins proprement devant lui, acceptant pleinement de se faire rouler dans la farine pour donner la réplique à notre comique national, je me suis dit qu'un petit guide, fait avec les moyens du bord, ne serait pas inutile pour mieux comprendre le style du patron. En commençant par la preuve par l'absurde, sur le modèle de ces questions rhétoriques qu'il utilise tout le temps ; à chaque fois les "journalistes" se font piéger, à chaque fois la vérité souffre (mais Mitterrand c'était pareil, disent alors les gens de droite, dans cette constante comparaison biaisée qui mérite un autre billet), et à chaque fois l'attaque est la même : "vous voyez, vous imaginez".

Exemple 1, la fameuse réponse à la thèse du juge Trévidic avec "la douleur des familles et des trucs comme ça"

"On est dans un monde où tout se sait, où la notion de secret d’Etat n’existe plus. 14 ans après vous venez me poser la question : ’est-ce que vous êtes au courant de rétrocommissions qui auraient pas été versées à des Pakistanais dans le cadre de la campagne de Monsieur Balladur ? Et vous, vous étiez pas au courant non plus, non ? Vous, vous, vous étiez peut-être journaliste à cette époque… "

Exemple 2, sur la question du financement de sa campagne par Bettencourt, lors de ce fameux tête-à-tête avec Pujadas :

"Vous m’imaginez venant à un diner, devant les convives à table, et repartant avec de l’argent ?"

Exemple 3, plus récemment, à propos des ordinateurs volés aux journalistes bossant sur le sujet Karachi :

"Vous imaginez que c'est moi qui organise le cambriolage de l'ordinateur portable de votre confrère ?... Est-ce que c'est ce que vous pensez ? Non ? Parfait"

Exemple 4 : à propos de son éventuelle implication dans l'affaire Karachi, lors du fameux off

"Vous voyez le ministre du Budget qui va signer un document pour donner son aval à une société luxembourgeoise ?"

Notez que ces propos ne sont presque jamais retranscrits tels quels ; cette langue relâchée, mutilée, lourdement orale, régressive et - en un mot - décomplexée ne peut être écrite sans provoquer un certain dégoût. Lors des synthèses AFP émaillées de bribes d'interprétation, intitulées "temps forts" ou "points clés", on réécrit toujours, et les citations s'arrêtent au syntagme, presque jamais à la phrase, par pudeur sans doute. On a les grammairiens qu'on mérite.

Le coup du patrimoine

Il est évident que l'urgence des urgences, c'est de réformer la fiscalité du patrimoine. La compétitivité franco-allemande ! L'erreur de "taxer le patrimoine" et non pas "les plus values du patrimoine" !! (Ah bon, les plus values sont pas taxées en France ??) Je rêve. Donc voila la réforme fiscale, pas celle de la TVA qui pèse plus lourdement sur les pauvres que sur les ménages aisés (z'ont qu'a épargner, les pauvres), pas celle de l'impôt sur le revenu dont les principales niches dites "VIP" ne seront toujours pas plafonnées (pardi, et mon bateau dans les îles ?), mais la seule qui compte, la suppression de l'ISF.

Cela dit quelque chose de l'inanité terrible du débat politique en France. D'abord l'annonce, lâchée à la télé, décrite en 30 secondes. Passons sur le jeu qui consiste à abandonner le bouclier fiscal en supprimant l'ISF, tout le monde l'a compris, même l'interviewer lui demande, c'est dire. Mais justement, une fois encaissé le coup de "il touche au bouclier fiscal !" et "il touche à l'ISF !!", la critique cale. Elle se limite au symbole des dispositifs, en fait des totems et tabous qui finalement permettent de poser en courageux réformiste pour peu qu'on les brise. Et comme les électeurs aiment bien l'idée de "laisser quelque chose à leurs enfants", ils applaudissent des deux mains ces mesures faites pour les 1% les plus riches.

Le choix du patrimoine, c'est le choix de la mort par étouffement, avec de moins en moins de travail et de plus en plus d'accumulation sauvage de biens. Accumuler, surveiller, flipper puis crever, mais avec la satisfaction d'en laisser le moins possible à l'Etat, pour engraisser les descendants cyniques et incultes qui peuplent les beaux quartiers, et dont Jean Sarkozy est l'idéal type. Et comme on meurt de plus en plus vieux, enfin quand on a de la thune, on a mis en place ces pratiques donations qui ont été largement libéralisées depuis 2007, pour que les petits jeunes puissent quand même accéder à l'immobilier tandis que les autres iront s'épuiser dans le RER. Voila la fiscalité du patrimoine en France, et voilà ce que Sarkozy veut encore alléger au nom - comique - de la comparaison avec l'Allemagne, comme si le fait de pouvoir stocker du gras stimulait l'économie au lieu de l'étouffer.

Remaniement, piège à rien

Il est vraiment des actualités dont on se passerait. Tiens, le remaniement. Franchement. Le remaniement, quoi. Le nom même, usé, ringard, pathétique torchon de novlangue cinquième république, n'annonce rien de bon. Quant à sa promesse ! On a vu gonfler le ballon Borloo, ministre indolent, quidam passé par là, jeté sans le vouloir dans l'arène, presque sympathique d'être si inactif et si loin des dossiers qui font le sarkozysme ; il y a deux semaines, il n'y avait que lui. Puis quelqu'un a sifflé la fin de la récrée, mais sans enterrer cette attente imbécile d'un changement.

Car voila le remaniement ; créer du neuf avec du vieux, dans la plus pure tradition de la IVème république qu'on fait mine d'abhorrer dans le culte du gaullisme officiel (pauvre de Gaulle, être récupéré par un tel cloporte, s'il savait...) ; remplacer un baron par un autre, et attendre que les commis des médias interprètent l'oracle de l'Elysée, côté "social" ou côté "dans la gueule des bougnoules". Les copains récompensés, les porteurs de casseroles sacrifiés, quelle surprise vraiment, tout cela va changer la politique française.

Il n'est pourtant pas si dur de retracer le sillage de ce bateau ivre (mais laid) qui nous gouverne. A l'étranger, on se couche devant Khadafi puis les Chinois, tout en tançant l'Afrique ; en Europe, on fait des courbettes devant les banquiers, et en France on chouchoute les rentiers et on baise les pauvres, surtout basanés. Je simplifie, mais j'attends qu'on me prouve le contraire. Et qu'est ce que de nouveaux pions, tout guindés de l'air des ministres serviles battant le pavé de Matignon, vont changer à l'affaire ? Rien.

Seule consolation peut-être, le supplice des ambitieux menés en bourrique par le bouffon qui est leur maître. Obligés de faire des courbettes à ce type instable qu'ils détestent, anxieux de grappiller le bon fromage en cas de sortie, et de ne pas se faire rétrograder trop brutalement dans le protocole des chenilles. Qu'ils en crèvent, tiens.

Irresponsables mais pas coupables

Dénoncer la "manipulation" de pauvres lycéens fragiles quand on est le parti de la propagande, c'est vraiment l'hôpital qui se fout de la charité. Le gouvernement a dépensé des millions d'euros pour "préparer" et "faire la pédagogie" de la réforme des retraites ; les médias Bouygues-Lagardère relaient en continu le message de la réforme inéluctable et intangible que des armées de ministres-aboyeurs et de députés godillots rabâchent jusqu'à la lie.

Mais malheur à ceux qui ne sont pas d'accord ! Ceux là se rangent en deux catégories :

- les imbéciles manipulés : ceux qui n'ont "pas compris" les choix difficiles à faire (= se coucher devant le Medef et en filer plus aux assurances privées), souvent parce que (concède le pouvoir) les "efforts de pédagogie" étaient insuffisants. Ce sont ces pauvres lycéens qui ont des avis vraiment trop tranchés sur un sujet pourtant aussi lointain. La preuve ce jeune effronté qui ose répondre à l'apparatchik Lancar, venu lui expliquer qu'il fallait remercier papa de lui coller deux ans de boulot en plus dans la gueule : "vous nous prenez pour des cons". Effectivement.

Que les actuels retraités (ceux qui nous ont gratifié de Sarkozy soit dit en passant) puissent avoir un avis sur une réforme qui ne les concerne absolument pas, c'est légitime. Que ceux qui vont bientôt payer pour eux et qui risquent effectivement de ne pas toucher grand chose puissent avoir à redire, c'est qu'ils n'ont rien compris. Bref le coup de "l'équité inter-générationnelle" qui consiste paradoxalement à dresser les jeunes contre les vieux-qu'on-tout-pour-eux est assez risible au vu de la réforme proposée.

- les irresponsables : les pires ! Ce sont ces représentants qui encouragent la manifestation au lieu de respecter le jeu des institutions républicaines (= le parlement saturé de députés aux ordres, lieu du "débat") ! En plus ils manipulent ces pauvres lycéens ! Déjà qu'ils aiment bien se foutre en grève et bloquer leurs lycées plutôt que d'aller en cours, alors si en plus les adultes les encouragent, où va-t-on ma bonne dame ? Hein ? Par contre quand "l'UMP Lycée" communique, ce n'est pas de la manipulation irresponsable sur le "dogme archaïque des 60 ans", c'est de l'information. CQFD.

En mon nom

Quand les grèves sont peu suivies, c'est un succès pour le gouvernement, c'est la preuve que cette réforme de merde en mode TINA ("There is no alternative") est forcément voulue par le bon peuple. Et quand à force de mépris et de concessions minables on finit par parler de grève reconductible, c'est la preuve que les syndicalistes sont irresponsables et veulent couler la France qu'a ben b'soin d'croissance, et prendrenotage les usagers. Pile je gagne, face tu perds.

Je remercie solennellement les CGTistes et les sudistes de faire grève en mon nom, et de perdre une journée de salaire pour ma retraite. Non je ne suis pas gréviste, mais il se trouve que seules les "prises d'otage" c'est à dire les grèves qui bloquent le nerf de la guerre, la circulation des biens et des travailleurs, ont le pouvoir de faire reculer ce gouvernement : dont acte. Comme il n'y a pas de culture du dialogue social en France mais juste cette insulte de la "pédagogie" où un type archi-cramé comme Woerth, qui baigne littéralement dans la thune, prétend incarner la "justice", il faut bien qu'on en arrive là.

Qu'il faille faire évoluer le système, sans doute, tout le monde en est persuadé. Que cette évolution ne se fasse qu'à coup de cotisations rallongées et de pensions diminuées, pendant que les députés UMP se pignolent en imaginant supprimer l'ISF, beaucoup sentent qu'il y a de l'arnaque dans l'air - sauf les imbéciles expat des commentaires du Monde qui se goinfrent en exploitant la misère des travailleurs chinois et bandent à l'idée de faire bosser tout le monde jusqu'à la mort, sauf les auto-exploités petits patrons et freelanceurs et autres ravis de "c'est la loi du marché, cong".

Quant aux prisenotage qui habitent loin et vont piétiner dans les gares sous le regard compatissant de Jean Pierre Pernaut, que vaut-il mieux : trois jours bousculés, ou deux ans de plus à pointer au chômage en fin de carrière avant de toucher une pension minable ?