A propos
radical chic

100% pub, 100% presse de merde

C'est la fin du monde ou presque ; Free touche à la pub, et comme tout ce qui concerne de près ou de loin l'industrie moribonde et narcissique qu'est la presse, on ne parle plus que de ça. Les experts notent que Free n'a sans doute pas les mêmes motivations que l'antipub de base, l'internaute ingrat qui applaudit au filtrage, que tout ça c'est contre Google, que la neutralité du net gna gna (j'aime les arguments chics et incompris par la masse), et que surtout quand on s'attaque à la presse qui vit de la pub c'est vraiment pas gentil. Regardez Numérama et Freenews, les premiers à poser en victime : vous pourriez vivre dans un monde sans titres comme ça, vous ?

Comme toujours le débat se résume en un raccourci : "pas de presse sans pub, et pas de démocratie sans presse", asséné sur tous les tons, de la plate pédagogie à la leçon de morale. Comme toujours on rappelle combien les médias ont souffert du net, du méchant net, qui ne rapporte rien. C'est vrai, mais ça commence à lasser.

Personne sauf les cassandres genre Acrimed ne se demande si l'information dont on fait en gros la condition de la démocratie a encore une quelconque valeur. Quelle valeur, l'agenda tronqué et déformé qui focalise sur des faits divers, des drames isolés ou des affaires de pipole (entre le tweet de Treirweiler ou l'affaire Gégé) ? Quelle valeur, la machine à fabriquer de la généralisation sur tout ("l'islam", "la croissance", "les francs macs") ? Quelle valeur, la couverture de la politique sur le mode des rivalités internes ? Quelle valeur quand tout une frange du commentaire ou même de l'information brute se trouve autrement mieux servie par des blogueurs qui ne demandent rien en échange ? Quel valeur quand chaque fois qu'on connait bien un sujet on déplore la façon dont la presse en parle ?

Belle industrie qui se plaint du manque de pub, du manque de lecteurs, qui s'auto-exhorte en permanence à faire de la qualité et du fond, et toujours en vain ! Une industrie de râleurs et de donneurs de leçon (comme les blogueurs tiens) qui tout en produisant de la justification ne fait presque que de la merde, incapable de franchir le pas de la qualité parce qu'il y aura toujours une imprimerie de PQ pour distribuer partout des torchons genre "métro", parce qu'il faut faire du trafic sur la home du site en recyclant des dépêches AFP mal réécrites et remplacées toutes les six minutes, parce qu'il faut traiter ce que tout le monde traite, et enfin parce que la presse se débat dans un contexte de crétinisation - qu'elle a coproduit avec la télé - où au fond personne ne souhaite s'informer, mais seulement se repaître du drame des autres.

Bouffés par une concurrence tordue par les subventions - dont on parle peu par contre - et les sauvetages- rachats de danseuses par des milliardaires, la presse met du temps à mourir ou à se reconvertir en ligne, et à sortir de modèles foireux. Comme tout le monde j'adore les journaux en papier, et comme tout le monde - et encore - je ne les achète plus qu'une fois ou deux par semaine, parce que la qualité se paye d'un prix intenable. Le Monde papier c'est souvent très bien, mais à 1,80 euros, qui s'abonne hors les entreprises, d'autant qu'on n'a plus le temps de les lire ?

En torpillant le pseudo-modèle économique 100% pub qui signifie en majorité 100% contenus de merde, Free pourrait précipiter la reconversion forcée vers la qualité en ligne, qui devra être payante. L'avenir c'est la généralisation de modèle à la Médiapart ; faut-il s'étonner si l'un des rares quotidien grand public de qualité, le New York Times, a mis en place un péage ? Si la presse éco n'est jamais gratuite ? Donc que la presse arrête de se lamenter et qu'elle s'organise en vendant ce qui a de la valeur, et en abandonnant le reste.

Répugnantes campagnes caritatives

Je supporte de moins en moins les pubs pour les associations caritatives. Leur façon de me balancer des enfants à la gueule, de me provoquer pour accrocher mon regard ou de me culpabiliser un peu (pas trop, sinon ça braque le client) suffit à m'irriter, mais pas autant que cet usage débridé de la ruse publicitaire, doublement lâchée, parce que les mecs bossent gratos et se font plaisir, et surtout parce qu'ils portent l'onction de la Cause. Tiens, la dernière, vue tout à l'heure : alors Manon dessine sur les murs, mais - surprise, interpellation, publicité quoi - c'est pas elle qui a pourri ce logement incroyablement dégradé. Ah bon ? Sans blague ?

Cette petite astuce, cette plaisanterie méchante, sordide, c'est la pub dans ce qu'elle a de pire. On ne pouvait pas juste montrer une famille dans un logement pourri, il fallait ce contraste artificiel entre la mignonne bêtise de l'enfant et l'horreur théâtrale d'un lieu défoncé, souligné au pot de peinture par le slogan en mauvais français ("le reste, c'est pas elle"). Cette façon de caricaturer la réalité du mal logement avec ces enfants si mignons, et pas les familles maliennes entassées à 22 dans un hôtel meublé, c'est le principe habituel de la pub qui trafique le réel pour le rendre conforme aux merdes qu'elle souhaite vendre, dissimulant habilement les conditions de production dégueulasses des esclaves du tiers monde. Bref, tout ce qu'elle touche, produit, fait, est un mensonge répugnant.

Et c'est d'autant plus répugnant qu'évidemment la noblesse du produit, pardon de la cause défendue, stérilise d'avance toute opinion déviante. Comme pour le Téléthon, toute critique est une saloperie, puisqu'elle fragilise la machine à émotion. Haro sur Bergé donc - qu'il ait tort ou raison, haro sur le type d'Act Up qui flingue le Sidaction, haro sur MSF qui après le tsunami casse la belle solidarité des donneurs parce que ça ne sert plus à rien, se mettant à dos tout le charity business. Comme les marchands d'armes, les marchands d'émotion justifient sans problème de nous bourrer le mou, au nom de la réalité sordide de l'époque : si on ne rentre pas dans cette logique publicitaire, alors il n'y aura pas d'argent pour nous, alors l'argent ira aux autres. Quel responsable d'assoce pourrait, au nom de beaux principes, ne pas céder à l'exploitation des fichiers et à l'affichage, fragilisant ainsi son action ? La boucle est ainsi bouclée, jusqu'au jour où une affiche trop cynique, un slogan trop malin mettra à bas l'édifice.

Spécial pauvres

Ahh, quel soulagement. Sur le fond, je ne change rien à ce vieux billet de 2007. Pour retrouver les quatre exemplaires originaux de cette saga pathétique, allez voir chez Marianne.

L'Iran, Twitter et moi

C'est quand même un peu délirant ce barouf sur l'Iran et Twitter, non ? Certes ce n'est pas inintéressant, mais enfin merde c'est pas Twitter qui fout des centaines de milliers d'iraniens dans la rue quand même ! Les comptes les plus suivis ont quelques milliers de "followers", pas plus. Et si par solidarité factice, j'ai modifié mon compte pour dire que j'habitais à Téhéran, un réseau aussi public, aussi facile à fliquer ne peut pas être un outil de mobilisation fiable dans un état si répressif.

Notez qu'à chaque nouvel évènement on nous fait le coup de Twitter : les attentats de Bombay, le coup des moldaves en colère, l'airbus dans la flotte à New York, au point que je cherche encore le dernier twitt de l'équipage du vol AF447. La où ça devient délirant, c'est quand le niveau d'excitation sur le média Twitter remplace l'analyse du phénomène lui-même. Personne ne sait si la fraude est avérée ou non (ce qui est normal), personne ne comprend rien à l'Iran et à son système politique ultra complexe, mais tout le monde se regarde le nombril et s'émerveille sur le pouvoir des nouvelles technologies.

Pire, la question de fond, à savoir que Mahmoud A. l'ennemi de l'occident est malgré tout soutenu, outre l'appareil d'Etat, par la majorité des classes populaires, est entièrement occultée. Je suis persuadé qu'il a grugé car les incohérences sont nombreuses, mais pourquoi ne s'intéresse-t-on pas plus au soutien réél que reçoit ce pouvoir ? Que fait-on de la piétaille du régime, ces gardiens de la révolution qui viennent des provinces pauvres et qui croutent grâce à la répression, ces petites gens qui aiment le style austère et populo ("il vit comme nous") du chef et apprécient ses subventions (merci les cours du pétrole) ? Pourquoi ne peuvent-il pas faire en toute conscience le choix d'un régime conservateur, comme nos petits vieux votent Sarkozy ?

Les trois journalismes

De mon point de vue il existe trois formes de journalisme qui déterminent 3 "produits" d'information dominants, au moins pour la presse et sur le web.

1 - Un journalisme de "faits" et de "gros titres", fondé à coup de dépêches AFP "batonnées", donnant une grande importance au "timing" de l'info, aux "exclu" (quand par miracle ce n'est pas une source AFP / AP / Reuters), à son renouvellement dans la journée sur les supports "d'info continue", et aux "titres" pour le JT et les gratos du lendemain matin. Dans ce cas, l'info "brute" qui n'apprend au fond rien du tout est d'autant plus valorisée qu'elle est considérée, à tort, comme objective - alors que la sélection des faits et la façon de les rapporter construisent évidemment une vision qui pour être consensuelle n'en est pas moins bien orientée. Témoin la mode des comptes-rendu de violence scolaire, qui s'enchaînent tout à coup, ou encore l'affreuse séquence autour du crash du vol AF, aujourd'hui spécial "que deviennent les cadavres repêchés ?".

2 - Un journalisme "d'analyse et de synthèse" que l'on retrouve aussi bien dans les - souvent catastrophiques - éditos de libé, où il faut absolument pontifier sur le fait du jour, que dans les papiers signalés comme tels dans les quotidiens ou encore dans les marronniers des hebdos. A chaque fois on propose un résumé orienté des faits, suivi d'une tentative de généralisation hative en "tendance de fond", reflet d'une société sarkozyste à gauche ou d'un individualisme débridé post-68 à droite, tendance dont on s'inquiète avant de pointer quelques signes contraires (les "résistances" à gauche ou les "chefs d'entreprises qui innovent quand même" à droite) afin de conclure sur une note plus légère.

3 - Un journalisme engagé et subjectif, que l'on trouve bien rarement en France. Ce sont les articles de XXI qui sur dix pages creusent un sujet, les papiers du New York Times Magazine qui perpetuent la tradition du gonzo, certains très rares reportages radiophoniques, et encore quelques blogs qui prennent le temps de fouiller une thématique ou de laisser les spécialistes s'exprimer aussi longuement qu'ils le souhaitent. Dans tous les cas ce journalisme nous apprend quelque chose de l'époque en partant non de "faits" ou "d'analyses" creuses mais d'une expérience subjective et présentée comme telle, d'un point de vue sans promontoire bidon, et de rencontres patientes.

Pas besoin de vous dire ce qui m'intéresse, vous l'aurez compris, ni de préciser que je sombre souvent corps et bien dans la tentation de "l'analyse et de la synthèse" (on dirait une offre de stage). Reste que le récent foutoir de "l'information" autour du crash de l'airbus A330, entièrement réduite à l'enchaînement hystériques de "faits" le plus souvent absents et comblée par une "analyse" obsessionnelle, montre bien quelles sont les attentes d'un public qui préfère se divertir plutôt que de comprendre ce qu'il se passe vraiment ou de faire sienne une vision sensible du monde. Que le public ait été façonné par l'offre, ou que l'offre dicte au public sa façon de "s'informer" ou de se distraire par l'information importe peu, mais je crois qu'il reste une grande place à prendre pour l'info du troisième type, comme le montre d'ailleurs le succès de XXI dont je dois encore me procurer le dernier numéro (yeah).

Le média de la peur

Merci le Figaro, voila du journalisme de qualité. Après avoir pisté "les voyous qui écument la capitale" par un "travail de bénédictin" (c'est vrai que c'est compliqué, excel), on apprend que "le franchissement du périphérique est devenu un sport habituel pour les malfaiteurs venus de banlieue ou de province" (...) "Paris importe donc plus de la moitié de ses délinquants."

L'angoisse. Bon, et il faut tirer des "enseignements", vite : "C'est devenu un truisme que de constater que les délinquants profitent du développement des transports en commun pour disperser leur activité et mieux se mouvoir dans l'agglomération, note un analyste" (on ne connaitra pas le nom de ce professionnel). Cela dit, soyons juste, "À Paris, (...) quelques secteurs périphériques comme les XIXe, XXe, XIIIe ou encore XVe «produisent» leurs propres délinquants, notamment en raison des ensembles sociaux qui s'y trouvent". Et conclusion du flic en chef de l'Elysée : "C'est naturellement sur ce bassin (parisien) que s'exerce sans frontière une délinquance mouvante"

Importation de malfaiteur. Délinquance mouvante. Sans frontière. Production locale dans les ensembles sociaux. Tiens ça ne rappelle rien ? Bien sûr la suite de l'article (commandé par Alliot-Marie ?) insiste sur la "coordination" des services de police et toutes les autres mesures visant à éviter "l'importation" de délinquants. Curieusement il n'est pas encore question de fermer les transports en commun et d'interdire le franchissement de périph' aux bagnoles marquées du sceau de la banlieue (et des autres, puisque 22,5% des délinquants recensés sont provinciaux ou étrangers), mais on voudrait bien que les racailles restent parquées chez elles.

Bien sûr le fait de raisonner à l'échelle de Paris intra-muros ne vaut que quand on parle de la "délinquance mouvante", pas de la coordination de la police. Grand Paris pour les flics, assignation à résidence pour les délinquants "étrangers" à la ville. Comme si l'on ne faisait pas que de constater et l'élargissement des limites de la ville, et l'enrichissement du centre-ville. Parce que s'il faut bien "lutter" contre la délinquance, on se demande en quoi traquer les malfaiteurs comme les vaches va faire progresser la sécurité de tous, et pas seulement des parisiens du centre.

Police partout...

Que des flics cognent sur des sans-papiers, c'est déjà inacceptable. Mais qu'un simple citoyen, après avoir écrit à son parlementaire qui a saisi la (discrète) Commission nationale de déontologie de la sécurité, subisse une plainte pour dénonciation calomnieuse de la part des policiers incriminés, puis - sous l'aimable recommandation du procureur - des pressions pour s'excuser et carrément indemniser les flics à l'honneur bafoué, et qu'il finisse par raquer plutôt que de subir un procès coûteux et probablement partial, voila qui rabaisse la France au rang d'une république bananière.

On devine que la plainte devait permettre à la police de se couvrir définitivement, et qu'importent les examens médicaux qui corroborent la version du témoin, dans ce cas c'est "ma parole (de flic) contre la tienne", et tant pis si l'on exerce des pressions jusqu'à ce que le témoin batte sa coulpe et paye pour rémunérer des flics qui ont cogné un type devant lui. Ce n'est même pas un classement sans suite (bon j'y connais rien, il faut sans doute l'intervention d'un juge pour ce faire), c'est un déni de justice flagrant, brutal, arrogant, c'est la suspension temporaire de l'état de droit, sans le moindre recours possible.

Bien sûr, la violence policière en elle-même est déjà odieuse, mais tant que la question des rapport de la police avec la population, y compris ses franges basanées et clandestines, ne fera pas l'objet d'une prise de conscience politique (PS, es-tu là ?), rien ne changera. De même pour l'usage des dénonciations justement calomnieuses par certaines forces de l'ordre : un problème, allez hop outrage et rébellion, ça fera oublier les coups de la garde à vue. Mais quand ce genre de choses sont soumises à enquête par une autorité indépendante, quand elles remontent jusqu'au Ministère de l'intérieur, en général elles appellent rapidement réparation et excuses. Là aussi, mais c'est le témoin qui s'excuse et qui raque (tiens, je voudrais bien la voir cette lettre d'excuse). Non seulement on ne peut plus l'ouvrir quand dans l'avion des policiers "maîtrisent" un expulsé, mais on risque même de devoir se prosterner devant ceux qui frappent si jamais on les trouve trop brutaux.

La CNDS n'avait pas beaucoup de moyen de se faire entendre, et la publication du compte rendu de l'affaire au JO ressemble fort à une bouteille à la mer. Grâce aux blogueurs (Romanis puis grâce à lui Eolas - dont le commentaire est éclairant) ont remarqué cette publication presque confidentielle, quelques médias l'ont vu passer, mais à part une brève reprise dans le monde.fr, dans l'Obs et dans la Dépeche (le seul qui semble avoir été imprimé), il ne s'est rien passé. Ce genre d'affaire aurait fait grand bruit dans n'importe quelle démocratie, mais pas en France (allez, sûrement pas en Italie non plus). Libertés publiques, voire liberté tout court ? On s'en branle.

Ils en parlent aussi : Autheuil & Vérel.

Etats généraux de la presse : et ?

A force de privilégier le "concret" ("assez de baratins, des actes" crie le choeur antique), l'opération déjà controversée des Etats Généraux de la Presse tourne en eau de boudin. Si - à l'instar des contributions du PS - l'introduction du rapport et des grandes thématiques montrent que les enjeux sont compris, comment trouver un sens à la pluie de proposition qui, aspects techniques mis à part (voir les travaux du pôle 2), ne changent rien ?

Gratter de la TVA sur les magazines de tuning, payer deux jours de formation aux journalistes non issus des grandes écoles de la profession, installer un ambassadeur pour les moins de 25 ans (?), créer un statut d'éditeur de presse en ligne... En dehors de la technique, voila qui est maigre ; du coup reviennent les contradictions de l'organisation, cette presse qu'on voit un peu vite à la botte du pouvoir qui est "sauvée" par un gouvernement ami des grands groupes de média, au point que le site de l'opération est une copie conforme de celui de l'Elysée ; la suspicion du départ rejoint la futilité de l'arrivée.

Marrant d'ailleurs comment ce rapport et sa réception reflète le mal être de la presse : on est très fort sur les pages opinion et débat, au risque d'une pensée toujours spacieuse et un peu coupée des réalités à force de généralité, et très fort également sur les résumés des rapports de cent pages en dix lignes - ce que le grand public retiendra de ces états généraux, à savoir les quelques propositions plus marquantes ou surtout plus folkloriques.

Mais du fond, rien ou presque. Pourquoi de moins en moins de lecteurs payent pour lire la presse ("crise de confiance", comme c'est joliment dit) ? On connait les suspects habituels, le web qui banalise l'info (et qui habitue à payer l'infrastructure, pas le contenu), la concurrence - pourtant récente - des gratuits, les "coûts de fabrication et de distributions" (des ouvriers trop payés, en sorte), et au-delà les évidents bouleversements des modes de vie.

On ne saura pas pourquoi, par contre, nos journaux dits sérieux comptent moins de pages, et des articles plus courts et plus vite torchés, que les autres grands journaux européens, américains ou (me dit-on) asiatiques. Comme si la presse, à force de craindre de perdre des lecteurs, faisait progressivement la course avec les gratuits ou avec la télé, produisant finalement la perte qu'elle redoutait. C'est sûr, on peut compter sur elle pour reprendre, tous les six mois, la comptine de la "qualité", de la "distance d'avec les faits", du "recul" (comme elle le fait encore dans l'introduction du rapport), ce qui ne l'empêche jamais de revenir aux gros titres et aux simili-dossiers sur les derniers faits divers. A ce jeu là, elle n'a aucune chance contre les verrues type "le post" et la cohorte des gratos.

Ce n'est peut-être pas le rôle de tels ateliers que de rentrer dans le contenu même de "l'offre de presse", mais alors les mesures évoquées n'agiront qu'à la marge, et ne freineront pas la poubellisation de la presse, toujours moins rentable et toujours moins lue.

Le retour de la propagande light

A part l'essence, le pouvoir d'achat, Carla B.-S. et son impact sur la cote de qui on sait, il n'y a en plus que pour ça : cette injustice, ce martyr et l'irruption scandaleuse du pouvoir dans la sphère pourtant libre des médias, j'ai nommé la chute de PPD(A), dans chaque épisode depuis l'Annonciation de Roland-Garros jusqu'au couronnement de la reine cruelle est vu, revu, disséqué et commenté par la suite infinie des magazines télés et pipoles.

Au début je m'en foutais royal, mais c'était avant de voir les couvertures, l'autre jour à la gare. Deux des ingrédients les plus efficaces de la presse populaire en un seul endroit, le people et le programme télé, comme ça fait mal, quel spectacle que ces rangées d'images granuleuses et sur-colorées, homme chauve et femme blonde, l'une ou l'autre en médaillon selon que le rédac' chef a voulu faire pleurer ou donner envie.

Bon, comme tous les anti-sarkos fatigués, je n'ai même plus envie de savoir si notre parrain a réellement comploté pour dégager l'homme-tronc, ou s'il s'est - plus probablement - contenté d'apposer son imprimatur au recrutement de la petite nouvelle. Mais force est de constater que cette décision, anodine pour les acrimédiens qui continueront à dénoncer information spectacle et mainmise du capital, a quelque chose de vitale pour la France.

Avec PPDA, dont on lira le bon portrait par libé ici, c'était l'information sérieuse, la messe en latin, le bréviaire du pater familias : fausse interview mais pas de mélange des genres. Avec Ferrari, on vogue vers la propagande light, l'impertinence puis la légèreté et le rythme pour tout faire avaler. Alors je m'étonne qu'on fasse d'elle une journaliste objective, et je crois que Sarkozy a raison de compter sur cette apparence d'indépendance style "je pose les questions qui dérangent" pour mieux passer son message du jour, ton complice et regard sincère en sus.

Poncifs (II)

Sarkozy s'adresse aux Français. Il va tenter de remonter la pente. Il va parler de réformes. Il va essayer de renouveller un format télévisuel traditionnel. Et on voit des tonnes d'articles qui commentent, non l'action de l'Elysée, non même la stratégie de comm' de l'Elysée, mais les milliers de détails comme le plancher lumineux monté pour l'occasion, le choix du réal, les journalistes qui vont interroger (le terme est trop fort) le président, etc.

Seul libé mentionne le coût de l'affaire : 280 000 euros, à la charge des deux télés qui se retrouvent dans une situation un peu étrange : obligées de raquer pour une émission qu'ils produisent aux ordres, sans la moindre liberté, tout le monde étant "casté" par le chateau. A tout prendre, je préfère que ce soit les télés qui payent plutôt que les contribuables, mais combien d'années allons nous tolérer encore ce mélange des genre ? A part chez Poutine ou Burlusconi, quels pays voient le chef de l'état s'inviter à la télé et poser les règles ? Est-ce si différent de l'émission de Chavez, le fameux "allo président", kitsch latino en moins ?

On nous soûle de détails inutiles, demain on commentera la "performance" (ou son absence), mais personne pour souligner combien tout ça pue la république bananière. Et pas la peine de me dire en commentaire "ah bah, ça t'étonne, mais c'est comme ça depuis toujours", c'est bien parce que tout le monde trouve ça normal que ça ne change pas.

Belle manipulation

En effet, elles sont gênantes, ces images montrant une frêle athlète handicapée attaquée par des brutes tibétaines ! Pas étonnant que les chinois s'en émeuvent, eux qui sont si sensibles à la violence. Sarkozy a bien fait de s'excuser en notre nom, et il reste à espérer que cela fera taire les mécontents qui sont prêt à se priver de Carrouf par patriotisme.

Ce n'est rien de dire que les Chinois ont été déçus par cette violence ; ils avaient pourtant laissé la (pas encore) célèbre Jin Jing évoluer sans défense, tant il était inimaginable qu'on puisse tenter d'éteindre une torche réfugiée dans les bras d'une femme en fauteuil roulant. Confiants dans la bonne nature parisienne, ils ont non seulement replié leur gardes en blanc et bleu, mais aussi offert une pause aux policiers en rollers, ne laissant que deux-trois CRS pour ne pas troubler le paisible cortège.

Ce qui devait arriver arriva, et les manifestants purent approcher bien près de la flamme. Les images spectaculaires qui en résultent, soigneusement coupées, donnent bien l'impression de la dernière sauvagerie (voir sur le film de Rue89). Une fois mises en boites, il ne restait qu'à rappeler la troupe puis éteindre la torche (voir sur ces images de France 2, à 1'30''), torche qui - heureusement pour elle - n'est plus jamais sortie sans protection (voir LCI, 2'50'').

Piqure de rappel

Puisqu'il faut quand même en parler, évidemment, l'habituel Schneidermann du vendredi fournit un résumé fort pratique de tous les sujets chiants dont les médias nous font gentiment grâce. Qu'il en soit remercié :

Et sous la triple icône lumineuse de la sainte Trinité du mois (Ingrid Betancourt, le dalaï-lama et Dany Boon), silence, comme d’habitude, sur la mort d’un sans-papiers qui s’est jeté dans la Marne alors qu’il était poursuivi par la police, silence sur l’échec de la politique d’encouragement aux heures supplémentaires du «paquet fiscal» révélé par un rapport parlementaire, silence sur les caisses vides, silence sur la fin de la carte famille nombreuse (à l’heure où ces lignes sont écrites, l’opération étouffoir semble pourtant avoir échoué, et l’embrasement menace), silence sur les repas sautés, silence sur l’impuissance, silence sur le crissement sinistre du rabot à économies, partout à l’œuvre.

Misère du newsmagazine

Et si on f'sait un papier, genre, qui dirait que la ville, quoi, quand même, qu'on l'veuille ou non, c'est pas mal ? Tu vois, faudrait p'têt réhabiliter, ouais j'ai pas peur des mots, réhabiliter la ville, passque le bistrot, le restal, la vie dehors quoi c'est quand même bien, j'veux dire on a d'la chance, à l'Express, de bosser à Paris et de pouvoir déjeuner dehors après le bouclage. J'vois bien l'papier, ça s'appellerait Eloge de la ville et on pourrait même faire une accroche comme ça : "Et si l'on cessait de les critiquer? Plus écolos, plus conviviaux et plus dynamiques que jamais, les grands centres urbains vivent une révolution. Et continuent de nous fasciner."

Et je peux vous dire, chers lecteurs, que le papier est à l'avenant. Introduction qui pose les grandes problématiques avec largage de noms d'écrivains qui ont écrit sur la ville - oui, il y en a, c'est dire si c'est bien la ville, stats sur la croissance de Bombay et liste de blogs qui parlent de la ville, si si c'est raccord. Ensuite transition : "Et pourtant, rien à faire, la ville traîne une sale réputation. Elle serait trop polluée, trop stressante, trop bruyante, trop congestionnée, trop dangereuse." Ah, merde, quand même. Heureusement, c'est le signal pour balancer tous les clichés, de "la ville c'est la rencontre des autres" aux assoces de quartier et autres excursions urbaines (à Tokyo, de préférence, ou la nuit à Paris "pour les plus fauchés").

Vous allez me dire, on s'en branle. Et je serais d'accord, si ce papier n'était pas un concentré de la misère des newsmagazines français. C'est toujours la même chose, de la grande théorie venteuse au début, de l'agrégation de n'importe quoi avec un peu de pipole si possible et quelques bonnes trouvailles du web, des bribes d'interviews de quatre personnes qu'on a rencontré par des copains et dont on ne retiendra que ce qui illustre la thèse de départ - et jamais l'inverse, et si possible le tout emballé avec une touche d'optimisme. Le gloubi boulga sauce clichés qui résulte de cette méthodologie éprouvée ne pose pas problème sur un sujet aussi vain, mais le même traitement sur la politique ou l'insécurité fait des ravages dans les salles d'attente des dentistes.

Mon journal de la semaine

Chaque samedi depuis au moins dix ans Libé donne la parole à un écrivain, un artiste ou un intellectuel, invité à raconter la semaine écoulée en une pleine page, écrite comme un journal intime. J'en viens à penser que c'est la meilleure rubrique de libé : en sortant de la litanie des faits ou des éditoriaux en écriture automatique, il suffit d'un regard inspiré et quelque peu oblique pour faire ressortir ce qui compte vraiment.

Ce qui compte : la formule est sentencieuse, il ne s'agit pas toujours de grandes leçons. Tiens par exemple, le jogging de Sarkozy, vu par Patrice Lelorain :

Ces dernières années j'ai croisé quelque fois Sarkozy s'échinant à courir dans les allées du bois. Un morphotype inadapté bien sûr, peu d'amplitude donc, mais pas de rythme non plus, aucun dynamisme, fessiers à la traîne, paresse du genou, pied de plomb, en un mot rien ne va. Aussi, la mise en scène de ses footings présidentiels me pose-t-elle question. En s'exposant dans un domaine où il est franchement ridicule, Nicolas Sarkozy n'expie-t-il pas cette réussite qu'une part de son inconscient juge extravagante ?

Plutôt que la énième critique de la mise en scène de Sarko en joggueur, trois lignes qui vont au fond et, au moins pour moi, se superposeront à toutes les prochaines images de Rayban et t-shirt NYPD, avant même que les stratèges de l'Elysée ne décident qu'elle ne collent plus avec le nouveau style chiraquisé du mari de Carla.

Je vous recommanderais bien de lire la suite tant ce billet est bien amené, presque une leçon d'écriture pour diaristes et blogueurs ; j'aurais même parlé de Jérome Ferrari il y a deux semaines - "les publicitaires et les producteurs télé sont devenus nos directeurs de conscience", et d'autres encore (mais pas de Virginie Ovaldé la semaine dernière, trop cucul), mais il est impossible de retrouver ces textes sur le site. Quelle ironie, tout le journal surnage en ligne sauf ces billets, qu'on nous ressert seulement, refroidis et ramassés ensemble, bref rendus indigestes, une fois par an. Amis de libé, faites un geste, rendez-nous les journaux de la semaine !

Carla est vraiment trop classe

Carla Bruni est beeeeeeelle. Carla Sarkozy est claaaaaaasse. Rendez-vous compte, on l'attendait plus ou moins nue, comme dans le journal, et elle vient habillée !! Et décente, avec ça, les petites ballerines rondes, assise les genoux bien serrés avec un sac même pas ostentatoire. Quel choc ! Du coup, on n'a parlé que d'elle.

Il faut dire que côté pipole-politique, on a des leçons à recevoir des Anglais, qui ont choisi de ne voir dans une visite d'état que l'arrivée de la nouvelle Diana ou la future Jackie O. A côté, les couvertures de magazine avec Sarko en gros plan, le visage grimaçant, barré par "le doute", "au fond du trou" ou "bientôt la fin" en grosse lettres jaunes ressemblent presque à de l'analyse politique.