A propos
radical chic

A Bercy avec Hollande

Il y a à lutter en permanence contre la tentation cynique. Cynisme du purisme politique, car forcément Hollande ce n'est pas assez de gauche - ou au contraire tellement dépassé d'étatisme ; croyez-moi, j'entends les deux à longueur de journée. Cynisme de l'électeur pragmatique, attaché à ses "vrais problèmes", souvent légitimes - essence, loyer, travail - que la politique ne peut connaître et ne peut changer. Cynisme du désengagement, car vois-tu ils sont tous pourris, et ils ne veulent ta voix que pour se faire élire, et basta - ce qui ne sera jamais complètement faux d'ailleurs, puisque c'est le pêché originel de la représentation.

Bref, il y a tant de raisons pour ne pas s'engager, surtout dans le confort bourgeois du centre-gauche, et de garder une distance salutaire d'avec le cirque politique. Et pourtant nous sommes venus, en modestes soldats du hollandisme, apporter nos voix à la clameur de Bercy, nous parmi la vingtaine de milliers qui se trouvaient dans ce chaudron plein à craquer, éclairé de bleu blanc rouge à en piquer les yeux, festonné de drapeaux partout. Rien à dire, il y a avait de l'ambiance.

Et après les amuse-gueules, voila ce que nous étions venus voir : un homme seul face à une foule de partisans, venu rappeler ses grandes orientations et ses valeurs, avec son verbe élégant, souvent drôle, parfois hélas ampoulé. Des phrases qui seront reprises, commentées, débitées pour les journaux télé, et dont on espère que le sens morcelé puisse encore faire son chemin dans la tête des indécis.

Le meeting donc, un moment où la fébrilité quotidienne dans laquelle me plonge, presque inexplicablement, cette campagne, trouve au moins matière à s'éprouver de façon tangible. Je suis finalement content de François Hollande auquel je ne croyais guère, pour lequel je n'avais pas voté aux primaires, et qui va sans doute l'emporter la semaine prochaine. Ses propositions sont utiles et réalistes, et il a tenu le cap dans une campagne devenue tout à coup très sale. Je ne souhaite plus que sa victoire.

(PS : j'ai créé ce blog en 2004 ; s'il vivote aujourd'hui, il a toujours été écrit dans le confort de l'opposition. Il est temps que cela change, et qu'on voie si je suis capable d'un peu d'indépendance.)

L'électeur FN, cet incompris

Ah, l'électeur FN ! A chaque élection, c'est pareil ; qu'il déborde de son lit fangeux et pourrisse un scrutin, comme aujourd'hui ou mieux en 2002 (merci d'avoir fait réélire Chirac, cher électeur antisystème) ou qu'il disparaisse soudain aspiré vers des espaces "respectables" comme en 2007, il est l'objet de toutes les attentions.

Bien sûr, c'est l'effet d'une caste médiatique coupée du terrain, et qui découvre toujours trop tard qu'on ne vote pas comme elle le demande ; mais pas seulement. Ce qu'on ne dit pas assez : l'électeur frontiste est incompris parce qu'incompréhensible, parce qu'au fond lui-même ne comprend même pas son vote.

Je ne parle pas de la base de cadres fachos qui structure efficacement le mouvement, ni même des frustrés qui emplissent les forums de leur vision du monde paranoïaque. Ceux-là savent parfaitement ce qu'ils font. Je veux parler des millions d'idiots qui "veulent envoyer un message". Précisons : pas des abrutis ou des imbéciles, des idiots au sens original du terme, des ignorants, des gens qui refusent de penser et qui ne savent pas ce qu'ils font (pardonnez leur, etc.).

Donc envoyer un message, est la motivation principale de l'électeur FN, qui soit souffre, soit craint de souffrir. Rencontrons cet électeur là, au hasard, qui me semble bien résumer tout ce que les témoignages expriment, à savoir un gloubi boulga atterrant. Oh, c'est un vote d'adhésion, mais d'adhésion à tout et n'importe quoi.

L'électeur FN trouve que les usines ferment trop, alors il vote pour un parti dont le programme économique est absurde, et achèvera de détruire ce qui n'a pas encore fermé. L'électeur FN dans sa version rurale se plaint de l'absence des services publics, alors il vote pour des poujadistes qui vont s'empresser de liquider l'Etat. L'électeur FN veut du pouvoir d'achat ? Il vote pour qu'on lui supprime le Smic. L'électeur FN est parfois agriculteur, alors il vote contre l'Europe qui le subventionne. Et ainsi de suite.

Il n'y a pas que ça, me direz vous : l'électeur FN se dit aussi que la civilisation française est menacée et qu'il y a trop d'Arabes, et là il est cohérent dans son vote - tout en choisissant de rajouter un peu plus de tension, histoire que ça devienne vraiment invivable. L'électeur FN est isolé, désocialisé, et il participe à la fabrique de l'isolement qui l'oppresse. L'électeur FN, c'est un comble, ne veut même pas toujours que Le Pen soit élue, mais seulement "pousser un cri", alors il pense son vote comme un acte individuel, parce qu'il a besoin que tout le monde ne fasse pas comme lui pour que sa plainte ne se transforme pas en catastrophe collective.

C'est pourtant ce qui va finir de se passer ; l'électeur FN aura beau avoir observé qu'en 2002 cela n'a servi que le conservatisme le plus plat, il continue son oeuvre de sape, et il le fera jusqu'à obtenir une alliance avec la droite populaire, pour se retrouver comme un con le nez dans la merde qu'il aura voulu.

Est-ce mépriser les électeurs que d'attendre qu'ils fassent un meilleur usage de leur capacité à juger ? Surement pas. La démocratie ne vit pas toute seule. Elle nécessite un effort critique, que beaucoup d'ailleurs font en comparant les programmes avant d'aller voter. Mais l'électeur FN préfère chier dans la soupe, et le pire c'est qu'on l'écoute et qu'on le comprend justement - oh, deux semaines avant et deux jours après le scrutin, mais ça lui suffit. Se rend-il compte qu'on le méprise cent fois plus quand on prétend justement "le comprendre" comme un pauvre type, en s'assurant que son vote reste un acte émotionnel et irrationnel, plutôt que pour quelqu'un qui pourrait réfléchir parce qu'il en est capable comme tout le monde ?

L'exploitation selon LO (rumination)

Dans cette société d'exploitation, la vie n'a jamais été rose pour celles et ceux qui n'ont ni capitaux ni rentes et n'ont que leur travail pour vivre. L'injustice fondamentale de cette société est que ce sont précisément ceux qui produisent, qui font tout fonctionner, qui vivent le plus mal, pendant que de riches parasites, qui ne font rien d'utile et, au contraire, ruinent la société par la spéculation, amassent des fortunes de plus en plus grandes. (dans la profession de foi de Nathalie Arthaud).

Que cela soit caricatural, c'est l'évidence - où est passée la classe moyenne ? Les riches sont-ils tous des rentiers spéculateurs ? Et que cette formule maladroite soit proprement inaudible aujourd'hui tant la vulgate marxiste qu'on trouvait partout il y a 40 ans s'est décomposée, c'est tout aussi évident.

Mais j'ai beau les trouver irréels et dangereux, ces mots me touchent. Après tout ils disent une réalité de la société tellement ancrée que personne ne prend plus la peine de la rappeler. Nous avons amélioré infiniment la condition des travailleurs, certes l'école est gratuite et on a la sécu (pour l'instant), mais derrière le voile de la consommation il reste le partage des destins entre une seigneurie toujours renouvelée et des paysans au goût du jour, versé d'abord dans les usines puis aujourd'hui les open space, et surveillés par les bataillons d'une classe moyenne elle-même de plus en plus famélique. En témoigne, parmi tant d'autre, ce récit de Florence Aubenas.

D'autres trouvent cela normal ; ils insisteront sur l'anthropologie de l'inégalité, sa nécessité, la contribution de ceux qui s'enrichissent, le démérite de ceux qui sont trop paresseux pour s'élever ; ils ne voient même plus le problème, et la comparaison est leur meilleure alliée ; ainsi va le monde, nous répètent-ils, et encore nous avons de la chance, tiens regardez la Chine. C'est bien le propre d'une pensée de droite.

Mais cela n'est qu'une phrase ; voter LO ne sert évidemment à rien, et ils le disent eux-mêmes, seule la révolution changera quelque chose, soyons patients. Quant à la réalité de l'exploitation, j'ai bien peur qu'elle soit celle du péché originel, et qu'il n'y ait pas de si grande richesse cachée qui, répartie autrement, puisse sortir tout le monde de la misère. Mais cela ne doit pas nous empêcher d'essayer de réduire ces inégalités, en commençant par user du bon vieil outil fiscal, et de garder à l'esprit cette exigence.


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Voila aussi une question fondamentale qui ne fera pas débat, trop profonde pour qu'on s'y arrête sérieusement. Pour moi, cette formule caricaturale et inaudible, donc, contient cette part de vérité qui donne à penser, et représente finalement la chance de cette campagne relativement terne, que beaucoup voudraient réduire aux principaux acteurs, en s'autorisant un peu vite des conneries racontées sur Mars.

Ainsi des médias, qui bannissent toute curiosité si elle n'est pas liée à la distraction, et qui rejettent ce qui ne leur ressemble pas. Tous les BFMTV se foutent de la gueule d'Arthaud, parce qu'ils sont les agents abrutis de la reproduction du système à l'identique, et ne sont pas capable de lire ce qu'écrit LO, d'entendre ce que dit Arthaud, comme tout ce qui ne leur ressemble pas, et ne peuvent même pas se hisser au niveau de débat d'une secte anachronique. C'est dire.

Tiens Pascale Clarke, toujours fine, bouffée par des préjugés de classe en bonne représentante de la bourgeoisie journalistique, demande à Arthaud si "elle aimerait être riche". Je ne sais pas ce qu'Arthaud a répondu, mais je sais que son utopie est justement l'abolition de la richesse au profit d'une richesse de l'essentiel, pour tous ; peut etre a-t-elle même dit qu'elle était déjà riche, et elle l'est, puisqu'elle a tout ce dont elle a besoin.

Le rêve de richesse de Pascal Clarke, par contre, c'est le retour du rêve du rentier derrière le paravent de l'entrepreneur, ceux qui ne travaillent pas ou ne voudraient que commander, avachis comme des empereurs romains ; c'est le rêve vendu par la Française des jeux, de ne rien changer sauf sa situation individuelle, et qui ne marche justement que par la persistence des inégalités.