A propos
radical chic

Bullshit et conséquences

"Un survival hallucinogène sous haute tension". (20 minute ou Première ou autre, à propos de 127 heures, sur l'affiche)

"Vivante jusqu'à la brûlure. Vivante dans sa part lumineuse" (Raphaëlle Rérolle, le Monde des Livres, à propos de Françoise, dans une publicité)

Aux "œuvres" inintéressantes du moment correspondent presque toujours des critiques trop emphatiques dans leur jugement comme dans leur expression ; de plus en plus courtes et superficielles, elles empilent les formules toutes faites comme si celui qui les écrivait voulait prouver qu'il faisait bien autre chose que de paraphraser les dossiers de presse.



Rien d'étonnant alors que ce "matériel" revienne alimenter en flux tendu bandes annonces, introductions aux bonnes feuilles, et affiches et encarts de pubs des objets chroniqués, bref toute la cohorte promotionnelle dont les médias se sont depuis longtemps emparés. Vous noterez que jamais la publicité culturelle n'a autant fait appel à ces extraits choisis, et que jamais ces critiques n'ont autant semblé les résultats d'une commande, au point qu'on se demande quelle est la rétribution du petit effort servile des "critiques" qui s'assurent, par l'habileté publicitaire de la tournure, la place de choix sur ladite affiche.

Mais le mot de critique est encore trop fort ; à force d'être continuellement haï par ceux qui voudraient se trouver dans un rapport immédiat au tombereau de merde qui leur passe des yeux au cerveau reptilien, les journalistes commis à l'évaluation de l'industrie culturelle ont abandonné depuis longtemps l'idée de comprendre "l’œuvre" (et peut-être parce qu'il n'y a plus rien à comprendre ?) pour s'ingénier à ce qu'on pourrait appeler le "partage d'envie", l'impératif de rajouter du désir sur le désir publicitaire pour qu'évidemment les "spectateurs" ou "lecteurs" (ou ce qu'il en reste) consomment et se fassent - graal de l'individualisme contemporain - leur "propre opinion" ; propre opinion que l'internet recycle à l'envie, par contre, appelant partout aux commentaires et vivant du flux de trafic commis par les imbéciles.

Alors on tombe régulièrement sur des crétins chiant sur un livre ou un film trop compliqué pour eux, comme des pigeons sur une statue se moquent bien de qui elle représente ; heureux de salir Proust (un exemple parmi tant d'autres) parce qu'ils n'ont "pas pu dépasser 50 pages" ou, pire, qu'ils l'ont "lu jusqu'au bout" pour vraiment nous confirmer que c'était une œuvre vaine.

Le cynisme contre-révolutionnaire

Ce qui se passe en Egypte est magnifique ; seule la neutralité de l'armée sépare les manifestant de Tahrir de ceux de Tien An Men, et nous devrions tous nous prosterner devant le courage inoui qu'il faut pour affronter les polices secrètes, les milices et les nervis du pouvoir - certains armés de battes cloutées - pour enfin changer de régime. Constat banal, me direz-vous, et il l'est. Moins cependant que le constat affreux des cyniques et des calculateurs qui bien planqués dans leur fauteuil, raisonnent de travers depuis le début et n'attendent que de voir les frères musulmans au pouvoir pour nous faire la leçon du "j'vous l'avait bien dit" et réduire le soulèvement à la "menace islamiste".

Sur ce point, une pensée nauséeuse pour les marchands de peur du Point, dont la dernière couve destinée à faire trembler les notaires gâteux enkystés dans leur patrimoine se pare d'un ridicule cache sexe, "fantasmes et réalité" - côté fantasme, ils savent faire au Point. Et une autre pensée pour tous les rentiers de la démocratie, le cul derrière leur clavier (et moi donc) qui à la façon de BHL dans le même torchon, voudraient des révoltes parfaites, des foules éduquées et efficaces, de préférence sur Facebook et Twitter (c'est tellement moderne !), surtout pas islamisées (bah, en Egypte, hein), et qui fautent de la perfection des révolutions de couleur, finissent en Machaviel au petit pied, préférant la "stabilité" au désordre.

C'est oublier bien vite que le propre d'une révolution, c'est d'être sale. Pas forcément en ses premiers moments, et la dignité courageuse des manifestants égyptiens doit être saluée encore, mais dans ses conséquences. Après 89 vient 93, et Napoléon encore, et il nous a fallu presque un siècle pour enfin devenir une république solide et démocratique, d'ailleurs en partie construite sur le sang de la Commune. Si les Frères Musulmans arrivent au pouvoir en Egypte, et s'ils le font de façon légale et légitime, ce sera l'expression de la voix du peuple, tout aussi imparable et déplaisante que celle qui ici - toute proportion gardée - vote Sarko. La démocratie ne se discute ni ne se décrète, elle prend du temps à s'installer et il en faut peu pour la chasser. Alors de grâce, qu'on arrête avec "le péril islamiste".