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radical chic

Travaux en cours

Blog et commentaires fermés, en attendant une mise à jour un peu solide. A bientôt les amis. Et bon réveillon.

Répugnantes campagnes caritatives

Je supporte de moins en moins les pubs pour les associations caritatives. Leur façon de me balancer des enfants à la gueule, de me provoquer pour accrocher mon regard ou de me culpabiliser un peu (pas trop, sinon ça braque le client) suffit à m'irriter, mais pas autant que cet usage débridé de la ruse publicitaire, doublement lâchée, parce que les mecs bossent gratos et se font plaisir, et surtout parce qu'ils portent l'onction de la Cause. Tiens, la dernière, vue tout à l'heure : alors Manon dessine sur les murs, mais - surprise, interpellation, publicité quoi - c'est pas elle qui a pourri ce logement incroyablement dégradé. Ah bon ? Sans blague ?

Cette petite astuce, cette plaisanterie méchante, sordide, c'est la pub dans ce qu'elle a de pire. On ne pouvait pas juste montrer une famille dans un logement pourri, il fallait ce contraste artificiel entre la mignonne bêtise de l'enfant et l'horreur théâtrale d'un lieu défoncé, souligné au pot de peinture par le slogan en mauvais français ("le reste, c'est pas elle"). Cette façon de caricaturer la réalité du mal logement avec ces enfants si mignons, et pas les familles maliennes entassées à 22 dans un hôtel meublé, c'est le principe habituel de la pub qui trafique le réel pour le rendre conforme aux merdes qu'elle souhaite vendre, dissimulant habilement les conditions de production dégueulasses des esclaves du tiers monde. Bref, tout ce qu'elle touche, produit, fait, est un mensonge répugnant.

Et c'est d'autant plus répugnant qu'évidemment la noblesse du produit, pardon de la cause défendue, stérilise d'avance toute opinion déviante. Comme pour le Téléthon, toute critique est une saloperie, puisqu'elle fragilise la machine à émotion. Haro sur Bergé donc - qu'il ait tort ou raison, haro sur le type d'Act Up qui flingue le Sidaction, haro sur MSF qui après le tsunami casse la belle solidarité des donneurs parce que ça ne sert plus à rien, se mettant à dos tout le charity business. Comme les marchands d'armes, les marchands d'émotion justifient sans problème de nous bourrer le mou, au nom de la réalité sordide de l'époque : si on ne rentre pas dans cette logique publicitaire, alors il n'y aura pas d'argent pour nous, alors l'argent ira aux autres. Quel responsable d'assoce pourrait, au nom de beaux principes, ne pas céder à l'exploitation des fichiers et à l'affichage, fragilisant ainsi son action ? La boucle est ainsi bouclée, jusqu'au jour où une affiche trop cynique, un slogan trop malin mettra à bas l'édifice.

Violence légitime, dernier recours

Image magnifique : des étudiants qui manifestent pour ne pas se retrouver criblés de dette pendant des années, et qui rencontrent par un hasard incroyable deux représentants d'un ordre poussiéreux et pourtant tout puissant, celui de la rente. Clash terriblement violent, pas tant dans la réalité des dégâts - une rolls cabossée, deux personnes âgées un peu secouées - que dans la confrontation qui n'aurait pas dû avoir lieu, entre le bas peuple et la classe possédante. Est-ce l'incompétence de la police qui les a mis au milieu d'une fin de manif, ou la volonté inconsciente de produire cette rencontre classique, shakespearienne entre toute, du roi nu et de ses sujets ?

On entend bien sûr les imbéciles expliquer que "la violence n'est jamais acceptable", ce qui est doublement faux ; parce qu'elle est souvent acceptée, y compris par ceux qui la dénoncent, mais sous des formes euphémisées qui ne la font pas disparaître, et parce qu'elle est toujours présente en tant que dernier recours. Et c'est bien un dernier recours que cette manifestation, contre une mesure qui impose une augmentation délirante des frais de scolarité (et même si ces frais ne sont pas des décaissements à proprement parler) des facs publiques, sous couvert d'un vote "démocratique" qui masque la trahison d'un parti de coalition assis sur ses promesses explicites. C'est la même histoire que celle des "Contis", ou l'abruti Pujadas refuse de regarder au delà des dégradations physiques.

La violence est une arme à double tranchant ; nécessaire pour faire plier le pouvoir qui se moque bien des défilés sages (au nom de la transcendance des urnes), elle sert bien sûr à délégitimer les manifestants. Maintenant, combien de temps va-t-il falloir aux anglais pour voir en face ce que cette rencontre d'un soir veut dire ? Que la même société juge normal d'avoir à sa tête symbolique cette famille de milliardaires oisifs, tout en demandant à ceux qui veulent apprendre ou s'élever un peu dans l'échelle sociale de cracher toujours plus de blé ? Qui sont les vraies victimes, les vioques chahutés, ou les barbares qui protestent ?

Sarkozyques (I) : la preuve par l'absurde

On débat généralement du fond, bien moins de la forme. Pourtant, je suis convaincu que la forme sarkozyenne, celle qui énerve tant ses détracteurs, est presque la seule garante de l'absence de fond. Il ne s'agit pas tant de se préoccuper des "petites phrases" ni de faire du "désintox" que de voir comment s'opère la conviction qui, bon an mal an, emporte encore un gros tiers de Français pas bégueules, et notamment lors de ces interventions télé toujours bien suivies de ses électeurs.

Comme en plus les journalistes se couchent plus ou moins proprement devant lui, acceptant pleinement de se faire rouler dans la farine pour donner la réplique à notre comique national, je me suis dit qu'un petit guide, fait avec les moyens du bord, ne serait pas inutile pour mieux comprendre le style du patron. En commençant par la preuve par l'absurde, sur le modèle de ces questions rhétoriques qu'il utilise tout le temps ; à chaque fois les "journalistes" se font piéger, à chaque fois la vérité souffre (mais Mitterrand c'était pareil, disent alors les gens de droite, dans cette constante comparaison biaisée qui mérite un autre billet), et à chaque fois l'attaque est la même : "vous voyez, vous imaginez".

Exemple 1, la fameuse réponse à la thèse du juge Trévidic avec "la douleur des familles et des trucs comme ça"

"On est dans un monde où tout se sait, où la notion de secret d’Etat n’existe plus. 14 ans après vous venez me poser la question : ’est-ce que vous êtes au courant de rétrocommissions qui auraient pas été versées à des Pakistanais dans le cadre de la campagne de Monsieur Balladur ? Et vous, vous étiez pas au courant non plus, non ? Vous, vous, vous étiez peut-être journaliste à cette époque… "

Exemple 2, sur la question du financement de sa campagne par Bettencourt, lors de ce fameux tête-à-tête avec Pujadas :

"Vous m’imaginez venant à un diner, devant les convives à table, et repartant avec de l’argent ?"

Exemple 3, plus récemment, à propos des ordinateurs volés aux journalistes bossant sur le sujet Karachi :

"Vous imaginez que c'est moi qui organise le cambriolage de l'ordinateur portable de votre confrère ?... Est-ce que c'est ce que vous pensez ? Non ? Parfait"

Exemple 4 : à propos de son éventuelle implication dans l'affaire Karachi, lors du fameux off

"Vous voyez le ministre du Budget qui va signer un document pour donner son aval à une société luxembourgeoise ?"

Notez que ces propos ne sont presque jamais retranscrits tels quels ; cette langue relâchée, mutilée, lourdement orale, régressive et - en un mot - décomplexée ne peut être écrite sans provoquer un certain dégoût. Lors des synthèses AFP émaillées de bribes d'interprétation, intitulées "temps forts" ou "points clés", on réécrit toujours, et les citations s'arrêtent au syntagme, presque jamais à la phrase, par pudeur sans doute. On a les grammairiens qu'on mérite.