A propos
radical chic

Comment critiquer les films que l'on n'a pas vus ?

Ce n'est pas faute d'avoir prévenu, mais ma dernière sortie assumée contre un livre que je ne veux pas lire m'attire les critiques de ceux qui m'expliquent que vraiment, hein, il faut savoir de quoi on parle pour se faire un avis. Ce qui ouvre deux discussions ; l'une sur la capacité effective à juger sans se tromper quelque chose qu'on n'a pas vu ou lu, et l'autre sur la capacité effective de juger sans se tromper quelque chose qu'on a vu ou lu. "Se faire sa propre idée" est une sorte d'axiome à la con, comme si notre jugement était pur de toute influence, et suffisamment constitué pour ne pas s'égarer. Pour savoir si l'on aime ou pas, en effet, autant prendre connaissance de l'objet ; mais quant à sa qualité, le jugement individuel ne vaut pas grand chose - et l'enthousiasme démocratique pour l'expression individuelle ne me fera pas oublier que certains pensent et disent n'importe quoi, et que l'agrégation des opinions moyennes n'est que rarement un indice sûr de qualité.

Afin d'aller plus loin sur ce terrain miné, je voudrais dire (un peu) de mal d'un film que je ne suis pas allé voir, et que je n'irai surtout pas voir : les petits mouchoirs. Et contrairement à la dernière fois, je n'ai vu aucun film de Guillaume Canet - même si sa présence en tant qu'acteur dans des choses proprement effrayantes comme des adaptations d'Anna Gavalda ne m'incite pas à l'indulgence. Je me décide donc à trouver d'autres éléments de preuves, comme cette fort pratique fiche synthétique proposée par allociné :

C'est pas beau ? Non mais franchement ? En règle générale on peut séparer les critique en deux catégories grossières : les popu de droite et les intellos de gauche, avec quelques positions intermédiaires (le nouvel obs n'est ni franchement intello ni franchement à gauche, mais score mieux sur ces deux critères que le Parisien). En affectant un score à chaque média qui critique le film, on obtient la distribution suivante, assez amusante je trouve :

Bien sûr c'est biaisé, hein, mais in fine les opinions cinéma de Metro ou du JDD (qui avait courageusement refusé l'unanimité autour des hommes et des dieux, signalant clairement son manque élémentaire de goût) diffèrent de celles du Monde ou des Cahiers : les derniers ont une certaine exigence - tandis que les premiers vont vers un certain confort, privilégiant les trucs bien ficelés au risque de s'ennuyer un instant.

Et il y a donc 4 grilles de lectures possibles, suivant que les deux groupes ont aimé ou non. Ici la distribution est ideal-typique, il n'y a que les popu de droite qui ont aimé, et aucun des intellos de gauche ne s'est laissé prendre : c'est donc objectivement médiocre. Certes moins que si aucune critique n'avait aimé, mais bien pire que si le schéma était inversé - on aurait alors un film potentiellement chiant, mais probablement meilleur : affaire de goût. Par contre si la distribution était irrégulière (si les Inrocks et Chronikart aiment, mais pas les Cahiers par exemple), on ne pourrait pas en tirer de conclusion sérieuse, et il faudrait s'en référer, non pas à l'avis moyen, mais à l'avis d'un critique respecté. Voila au moins de quoi s'avancer, sans se risquer de perdre un peu d'argent et beaucoup de temps à subir une merde au cinéma, parce qu'il faudrait "se faire sa propre idée".

Le coup du patrimoine

Il est évident que l'urgence des urgences, c'est de réformer la fiscalité du patrimoine. La compétitivité franco-allemande ! L'erreur de "taxer le patrimoine" et non pas "les plus values du patrimoine" !! (Ah bon, les plus values sont pas taxées en France ??) Je rêve. Donc voila la réforme fiscale, pas celle de la TVA qui pèse plus lourdement sur les pauvres que sur les ménages aisés (z'ont qu'a épargner, les pauvres), pas celle de l'impôt sur le revenu dont les principales niches dites "VIP" ne seront toujours pas plafonnées (pardi, et mon bateau dans les îles ?), mais la seule qui compte, la suppression de l'ISF.

Cela dit quelque chose de l'inanité terrible du débat politique en France. D'abord l'annonce, lâchée à la télé, décrite en 30 secondes. Passons sur le jeu qui consiste à abandonner le bouclier fiscal en supprimant l'ISF, tout le monde l'a compris, même l'interviewer lui demande, c'est dire. Mais justement, une fois encaissé le coup de "il touche au bouclier fiscal !" et "il touche à l'ISF !!", la critique cale. Elle se limite au symbole des dispositifs, en fait des totems et tabous qui finalement permettent de poser en courageux réformiste pour peu qu'on les brise. Et comme les électeurs aiment bien l'idée de "laisser quelque chose à leurs enfants", ils applaudissent des deux mains ces mesures faites pour les 1% les plus riches.

Le choix du patrimoine, c'est le choix de la mort par étouffement, avec de moins en moins de travail et de plus en plus d'accumulation sauvage de biens. Accumuler, surveiller, flipper puis crever, mais avec la satisfaction d'en laisser le moins possible à l'Etat, pour engraisser les descendants cyniques et incultes qui peuplent les beaux quartiers, et dont Jean Sarkozy est l'idéal type. Et comme on meurt de plus en plus vieux, enfin quand on a de la thune, on a mis en place ces pratiques donations qui ont été largement libéralisées depuis 2007, pour que les petits jeunes puissent quand même accéder à l'immobilier tandis que les autres iront s'épuiser dans le RER. Voila la fiscalité du patrimoine en France, et voilà ce que Sarkozy veut encore alléger au nom - comique - de la comparaison avec l'Allemagne, comme si le fait de pouvoir stocker du gras stimulait l'économie au lieu de l'étouffer.

Mauvais comme un prix Goncourt

On désapprouve généralement de ceux qui parlent des livres qu'ils n'ont pas lus ; cela ne fait que rajouter au plaisir du cuistre celui de la transgression. Voila bien l'un de mes sports préférés, noté ici, théorisé avec brio là, et tout ce bruit autour de Houellebecq m'y encourage davantage. Enfin l'on a tant décrit ce dernier opus, tant donné le sens qu'il fallait en retirer, qu'on peut considérer que l'expérience de sa lecture même n'y ajouterait pas grand chose.

Alors voici ; je pense que le dernier Houellebecq est mauvais. Non pas "mauvais" au sens d'un Marc Levy ou d'un Paolo Coehlo, car il s'agit encore sans doute de littérature, mais mauvais comme un livre ordinaire, mauvais comme un prix Goncourt. J'en sais quelque chose, à double titre : d'abord pour avoir lu la plupart des autres Houellebecq, avec un plaisir de plus en plus faible au mesure que j'avançais dans l"oeuvre", ensuite pour noter que le Goncourt salit souvent ce qu'il touche (regardez "Je m'en vais", le plus mauvais Echenoz et de loin, et le voila couronné).

Il y avait dans le premier Houllebecq un style marquant et une rage perceptible ; en s'avançant, et surtout dans l'affligeant "La possibilité d'une île" (que ce titre poétique est trompeur !) il ne reste plus qu'une affectation de style, et une rage transmuée en une misanthropie pathétique et répugnante, qui veut en plus faire système. D'où les fatigantes digressions sur les "futurs hommes", le tout si lourdement saupoudré de prétention naïve (Voyez ! Je suis un visionnaire !) qu'on en oublierait presque les narrations habituelles de la misère sexuelle qui sont la marque de fabrique du gars. Il ne suffit pas de noircir sa description du monde pour devenir un Céline, surtout quand on se pique d'écrire comme un rapport annuel. Un mélange de Barjavel et de SAS, voilà à peu près tout ce qui restait.

Alors quand j'apprends qu'il aurait en plus assagi ses histoires, et qu'on y trouve même plus les saloperies et les petites transgressions qui faisait, il faut bien le dire, une grande partie du plaisir de sa lecture, on se demande ce qu'il en reste. Il suffit enfin de voir à quel point tout le monde se précipite sur ce phare défaillant pour se douter que quelque chose ne tourne pas rond dans le petit milieu nécrosé de la littérature française, de plus en plus écartelé entre des grands stylistes réduits au minimalisme (Michon, Echenoz pour en citer deux) et ce reste du grand roman "ambitieux" piétiné par Houellebecq et ses potes, en passant par les écrivains aliénés au point de ne plus savoir se situer dans la culture française, comme le dernier Médicis.

Je le dis d'autant mieux qu'il est triste de voir un auteur décliner, que c'est bien le métier le plus difficile qui soit, et que ce travail même - et malgré la mascarade des prix - mérite largement notre respect. Je suis sûr qu'il pourrait faire mieux, je ne pense pas qu'il le souhaite.

Remaniement, piège à rien

Il est vraiment des actualités dont on se passerait. Tiens, le remaniement. Franchement. Le remaniement, quoi. Le nom même, usé, ringard, pathétique torchon de novlangue cinquième république, n'annonce rien de bon. Quant à sa promesse ! On a vu gonfler le ballon Borloo, ministre indolent, quidam passé par là, jeté sans le vouloir dans l'arène, presque sympathique d'être si inactif et si loin des dossiers qui font le sarkozysme ; il y a deux semaines, il n'y avait que lui. Puis quelqu'un a sifflé la fin de la récrée, mais sans enterrer cette attente imbécile d'un changement.

Car voila le remaniement ; créer du neuf avec du vieux, dans la plus pure tradition de la IVème république qu'on fait mine d'abhorrer dans le culte du gaullisme officiel (pauvre de Gaulle, être récupéré par un tel cloporte, s'il savait...) ; remplacer un baron par un autre, et attendre que les commis des médias interprètent l'oracle de l'Elysée, côté "social" ou côté "dans la gueule des bougnoules". Les copains récompensés, les porteurs de casseroles sacrifiés, quelle surprise vraiment, tout cela va changer la politique française.

Il n'est pourtant pas si dur de retracer le sillage de ce bateau ivre (mais laid) qui nous gouverne. A l'étranger, on se couche devant Khadafi puis les Chinois, tout en tançant l'Afrique ; en Europe, on fait des courbettes devant les banquiers, et en France on chouchoute les rentiers et on baise les pauvres, surtout basanés. Je simplifie, mais j'attends qu'on me prouve le contraire. Et qu'est ce que de nouveaux pions, tout guindés de l'air des ministres serviles battant le pavé de Matignon, vont changer à l'affaire ? Rien.

Seule consolation peut-être, le supplice des ambitieux menés en bourrique par le bouffon qui est leur maître. Obligés de faire des courbettes à ce type instable qu'ils détestent, anxieux de grappiller le bon fromage en cas de sortie, et de ne pas se faire rétrograder trop brutalement dans le protocole des chenilles. Qu'ils en crèvent, tiens.

La vie des morts

Rien de plus facile que d'ironiser sur ces jeunes qui se mobilisent pour la retraite. Comment, lycéens, étudiants, n'ont ils pas commencé à vivre qu'ils se préoccupent déjà de leur vulgaire sécurité de fin de carrière - d'autant plus vulgaire qu'au contraire des porcs de droite qui se goinfrent, ils n'auront rien, eux. On voudrait, comme Bruckner dans sa pathétique et commune tribune du Monde, qu'ils soient des aventuriers, que leur jeunesse soit celle de l'invention. Entendre : qu'ils se démerdent.

Par contre, quand un certain président veut faire de la France un "pays de propriétaires", personne ne se rengorge. Ni les "essayistes" assermentés qui trouvent que tout à coup, la propriété est une aventure qui se pose là ; fonctionnaires non, retraités surtout pas, mais bien à l'abri dans leur patrimoine, ça oui.

Bref le jeune qui manifeste est conservateur, mais pas comme on le voudrait. C'est que la jeunesse pour la droite et l'idéologie dominante n'est pas tant un âge d'invention qu'un âge de trouble ; l'âge dangereux, pour en paraphraser certains. Cette jeunesse a plutôt intérêt à bosser dur à la fac, avant de trouver un emploi mal payé dont elle n'aura pas intérêt à se plaindre. Et de loin en loin, faire sa place dans l'économie, et devenir propriétaire, vite, avant que ça ne monte trop. Qu'elle vieillisse vite !

Et la droite est maline. Les plus vieux, les plus morts sont aussi ces encore jeunes qui une fois passé les troubles et les incertitudes de leur vie étudiante se précipitent à leur tour pour porter le fardeau du crédit immobilier. Ils sont les premiers à communier dans le patrimoine ; ils participent activement à cette culture de la mort qui écrase la vie sous des obligations de servitude, au nom de la peur de se retrouver "sans rien", et qui marque de son empreinte stérile les villes entières, en changeant les commerces en agences immobilières ou en boutiques déco.

Du besoin légitime de sécurité, on fait une fin ultime et nécessaire qui ne passe plus que par l'accumulation individuelle. C'est à ce moment qu'on se prend à rêver d'une bonne crise qui ravage les patrimoines et retourne les valeurs, et qui restaurera peut-être un peu de jeunesse aux nouveaux morts.