Des concurrences identitaires
Par Guillermo, le mardi 26 octobre 2010 :: La vie moderne
Le constat est partagé : l'Europe comme la France rentrent dans une phase de haine anti-étrangers, sous couvert de refus de l'islamisme. Tout s'organise suivant le cycle de la provocation : dénonciation d'une quelconque manifestation du communautarisme (burqa, quick hallal, n'importe quoi en fait), qui à son tour alimente la concurrence identitaire des dits musulmans, donnant donc lieu à de nouvelles critiques sur le communautarisme, etc., jusqu'à renforcer le cliché de la guerre des civilisations. Peu importe que les Français d'origine étrangère soient nombreux et majoritairement bien "intégrés" ("intégrés" au sens ethnocentrique, au sens de "plutôt en jean qu'en djellaba" et "peut-être pratiquants mais pas barbus") ; ceux-là ne nous intéressent plus.
On préfère s'en prendre aux deux manifestations les plus dérangeantes de la différence, version caillera (où l'on pointera malicieusement qu'ils sont tout aussi racistes puisqu'ils se différencient des "céfrans") ou version barbiche/burqa, avec en tête de gondole le parfait boucher polygame de Nantes. On refuse de comprendre les causes parce que comprendre, c'est excuser. On s'enferme dans la concurrence identitaire, au risque de faire basculer les "modérés" (otages de la rhétorique médiatique qui a besoin de quelques "bons musulmans" pour mieux stigmatiser les autres) dans l'outrance. Et tandis qu'on dénonce à juste titre le prosélytisme, on fait tout ce qui est possible pour l'encourager.
Bien sûr, cette cascade de la défiance n'appelle aucune solution. Aucune solution quand Sarko raconte qu'on subit les conséquences de "cinquante ans d'immigration insuffisamment régulée", aucune solution dans les appels à "l'humble discrétion" quand on est musulman, aucune solution quand on vise 500 ou 1000 intégristes sectaires qui s'enferment ou sont enfermées sous des burqas, aucune solution quand on fait flipper les gens sur les bandes de cailleras tout en votant des lois inappliquées et inapplicables, aucune solution quand on célèbre l'assimilation à laquelle aucun "bon français" ne se soumettrait jamais nulle part, aucune solution même avec les propositions du FN qui veut juste fabriquer plus de clandestins qu'on ne pourra jamais en expulser, au grand profit des exploiteurs. Parce qu'on ne veut pas de solution, ni de "vivre ensemble", mais juste réaffirmer notre fierté de peuples riches et gras sur le dos des nouveaux pauvres pas comme nous - pour mieux oublier notre déclin.
La gauche morale est la première cocue : allez appeler au dialogue entre les cultures, allez prendre le thé pendant le ramadan : vous êtes un naïf, un "dhimmi" ou alors un comploteur mondialiste. Vous vous couchez devant l'ennemi, tellement plus malin, qui lui a un plan pour nous soumettre tous. Répondez que les musulmans veulent juste pratiquer leur religion tranquillement et on vous citera les 300 exemples réels ou savamment grossis d'abus et de déni de laïcité qui, tissés ensemble, dessinent la trame de la soumission à l'ordre étranger de ceux qui ont "la haine de la France". Répondez que les causes de la violence dans les banlieues sont sociales, et on vous accusera de complicité avant de pointer les études foireuses qui font tout dériver d'une supposée culture. Dans tous les cas, on vous dira que l'intégration a foiré (ce qui est statistiquement faux) et qu'il faut (enfin) sortir du communautarisme - parce que la France, c'est l'universalisme, bien sûr.
Évidement les "bon français" peuvent pavoiser sous les couleurs de la défense de leur belle culture, qui se résume pour eux au couple saucisson-pinard (culture que je partage d'ailleurs avec enthousiasme, mais s'il n'y avait que ça), et se sentir représentés par le ministre affreux qui dit tout haut qu'il ne laissera rien passer, que ça suffit hein. Le reste du temps, ils applaudissent benoitement l'entreprise de démolition de la culture française, à commencer par la langue maltraitée, saccagée par les imbéciles télévisés, les élites minables dont nous nous sommes dotés, et au delà l'incapacité structurelle de l'école à éduquer des gamins vautrés dans le cynisme, juste bon à balancer 300 SMS par jour. C'est au moment où la culture s'effondre sous les coups de boutoir de l'industrie culturelle, qui crache en flux continu nanards globalisés (baston proto-hollywoodienne ou saloperies intimistes à la française), expositions standardisées et livres imprimés sur du PQ (que Houellebecq et son style abominable soit le "phénomène" actuel en dit long sur la misère de la littérature), que l'on tient absolument à construire une "identité" qui transforme le patrimoine en totem (ah le beau clocher roman bien de chez nous, quel contraste avec ce minaret menaçant) pendant qu'on rêve surtout de maisons phénix. Je caricature?
Voyons donc arriver 2012 et sa cohorte de haines recuites, prêtes à être réchauffées une fois encore, voire portés à ébullition comme jamais auparavant. Voyons bientôt les maltraités du néo-capitalisme bouffer la merde qu'on leur vend de plus en plus cher, tandis qu'ils s'accrochent aux emplois de plus en plus durs qu'on veut encore leur confier qu'ils garderont jusqu'à 67 ans, bien heureux de ne pas errer dans les limbes de la précarité ; voyons les retourner leur hantise justifiée du déclassement contre les nouveaux bouc-émissaires. Les lou ravis qui pensent que Sarkozy a perdu 2012 ne comprennent rien ; au contraire Sarkozy parfait sa technique, à trois niveaux : enfoncer encore les salariés dans la merde avec sa réforme injuste, les consoler bientôt avec un shoot de haine anti-immigrés, et prolonger le déclin inéluctable de l'Europe rabougrie, repliée sur elle-même, crevant de vieillesse par peur du métissage. Il y a de quoi être pessimiste.