A propos
radical chic

Des concurrences identitaires

Le constat est partagé : l'Europe comme la France rentrent dans une phase de haine anti-étrangers, sous couvert de refus de l'islamisme. Tout s'organise suivant le cycle de la provocation : dénonciation d'une quelconque manifestation du communautarisme (burqa, quick hallal, n'importe quoi en fait), qui à son tour alimente la concurrence identitaire des dits musulmans, donnant donc lieu à de nouvelles critiques sur le communautarisme, etc., jusqu'à renforcer le cliché de la guerre des civilisations. Peu importe que les Français d'origine étrangère soient nombreux et majoritairement bien "intégrés" ("intégrés" au sens ethnocentrique, au sens de "plutôt en jean qu'en djellaba" et "peut-être pratiquants mais pas barbus") ; ceux-là ne nous intéressent plus.

On préfère s'en prendre aux deux manifestations les plus dérangeantes de la différence, version caillera (où l'on pointera malicieusement qu'ils sont tout aussi racistes puisqu'ils se différencient des "céfrans") ou version barbiche/burqa, avec en tête de gondole le parfait boucher polygame de Nantes. On refuse de comprendre les causes parce que comprendre, c'est excuser. On s'enferme dans la concurrence identitaire, au risque de faire basculer les "modérés" (otages de la rhétorique médiatique qui a besoin de quelques "bons musulmans" pour mieux stigmatiser les autres) dans l'outrance. Et tandis qu'on dénonce à juste titre le prosélytisme, on fait tout ce qui est possible pour l'encourager.

Bien sûr, cette cascade de la défiance n'appelle aucune solution. Aucune solution quand Sarko raconte qu'on subit les conséquences de "cinquante ans d'immigration insuffisamment régulée", aucune solution dans les appels à "l'humble discrétion" quand on est musulman, aucune solution quand on vise 500 ou 1000 intégristes sectaires qui s'enferment ou sont enfermées sous des burqas, aucune solution quand on fait flipper les gens sur les bandes de cailleras tout en votant des lois inappliquées et inapplicables, aucune solution quand on célèbre l'assimilation à laquelle aucun "bon français" ne se soumettrait jamais nulle part, aucune solution même avec les propositions du FN qui veut juste fabriquer plus de clandestins qu'on ne pourra jamais en expulser, au grand profit des exploiteurs. Parce qu'on ne veut pas de solution, ni de "vivre ensemble", mais juste réaffirmer notre fierté de peuples riches et gras sur le dos des nouveaux pauvres pas comme nous - pour mieux oublier notre déclin.

La gauche morale est la première cocue : allez appeler au dialogue entre les cultures, allez prendre le thé pendant le ramadan : vous êtes un naïf, un "dhimmi" ou alors un comploteur mondialiste. Vous vous couchez devant l'ennemi, tellement plus malin, qui lui a un plan pour nous soumettre tous. Répondez que les musulmans veulent juste pratiquer leur religion tranquillement et on vous citera les 300 exemples réels ou savamment grossis d'abus et de déni de laïcité qui, tissés ensemble, dessinent la trame de la soumission à l'ordre étranger de ceux qui ont "la haine de la France". Répondez que les causes de la violence dans les banlieues sont sociales, et on vous accusera de complicité avant de pointer les études foireuses qui font tout dériver d'une supposée culture. Dans tous les cas, on vous dira que l'intégration a foiré (ce qui est statistiquement faux) et qu'il faut (enfin) sortir du communautarisme - parce que la France, c'est l'universalisme, bien sûr.

Évidement les "bon français" peuvent pavoiser sous les couleurs de la défense de leur belle culture, qui se résume pour eux au couple saucisson-pinard (culture que je partage d'ailleurs avec enthousiasme, mais s'il n'y avait que ça), et se sentir représentés par le ministre affreux qui dit tout haut qu'il ne laissera rien passer, que ça suffit hein. Le reste du temps, ils applaudissent benoitement l'entreprise de démolition de la culture française, à commencer par la langue maltraitée, saccagée par les imbéciles télévisés, les élites minables dont nous nous sommes dotés, et au delà l'incapacité structurelle de l'école à éduquer des gamins vautrés dans le cynisme, juste bon à balancer 300 SMS par jour. C'est au moment où la culture s'effondre sous les coups de boutoir de l'industrie culturelle, qui crache en flux continu nanards globalisés (baston proto-hollywoodienne ou saloperies intimistes à la française), expositions standardisées et livres imprimés sur du PQ (que Houellebecq et son style abominable soit le "phénomène" actuel en dit long sur la misère de la littérature), que l'on tient absolument à construire une "identité" qui transforme le patrimoine en totem (ah le beau clocher roman bien de chez nous, quel contraste avec ce minaret menaçant) pendant qu'on rêve surtout de maisons phénix. Je caricature?

Voyons donc arriver 2012 et sa cohorte de haines recuites, prêtes à être réchauffées une fois encore, voire portés à ébullition comme jamais auparavant. Voyons bientôt les maltraités du néo-capitalisme bouffer la merde qu'on leur vend de plus en plus cher, tandis qu'ils s'accrochent aux emplois de plus en plus durs qu'on veut encore leur confier qu'ils garderont jusqu'à 67 ans, bien heureux de ne pas errer dans les limbes de la précarité ; voyons les retourner leur hantise justifiée du déclassement contre les nouveaux bouc-émissaires. Les lou ravis qui pensent que Sarkozy a perdu 2012 ne comprennent rien ; au contraire Sarkozy parfait sa technique, à trois niveaux : enfoncer encore les salariés dans la merde avec sa réforme injuste, les consoler bientôt avec un shoot de haine anti-immigrés, et prolonger le déclin inéluctable de l'Europe rabougrie, repliée sur elle-même, crevant de vieillesse par peur du métissage. Il y a de quoi être pessimiste.

Irresponsables mais pas coupables

Dénoncer la "manipulation" de pauvres lycéens fragiles quand on est le parti de la propagande, c'est vraiment l'hôpital qui se fout de la charité. Le gouvernement a dépensé des millions d'euros pour "préparer" et "faire la pédagogie" de la réforme des retraites ; les médias Bouygues-Lagardère relaient en continu le message de la réforme inéluctable et intangible que des armées de ministres-aboyeurs et de députés godillots rabâchent jusqu'à la lie.

Mais malheur à ceux qui ne sont pas d'accord ! Ceux là se rangent en deux catégories :

- les imbéciles manipulés : ceux qui n'ont "pas compris" les choix difficiles à faire (= se coucher devant le Medef et en filer plus aux assurances privées), souvent parce que (concède le pouvoir) les "efforts de pédagogie" étaient insuffisants. Ce sont ces pauvres lycéens qui ont des avis vraiment trop tranchés sur un sujet pourtant aussi lointain. La preuve ce jeune effronté qui ose répondre à l'apparatchik Lancar, venu lui expliquer qu'il fallait remercier papa de lui coller deux ans de boulot en plus dans la gueule : "vous nous prenez pour des cons". Effectivement.

Que les actuels retraités (ceux qui nous ont gratifié de Sarkozy soit dit en passant) puissent avoir un avis sur une réforme qui ne les concerne absolument pas, c'est légitime. Que ceux qui vont bientôt payer pour eux et qui risquent effectivement de ne pas toucher grand chose puissent avoir à redire, c'est qu'ils n'ont rien compris. Bref le coup de "l'équité inter-générationnelle" qui consiste paradoxalement à dresser les jeunes contre les vieux-qu'on-tout-pour-eux est assez risible au vu de la réforme proposée.

- les irresponsables : les pires ! Ce sont ces représentants qui encouragent la manifestation au lieu de respecter le jeu des institutions républicaines (= le parlement saturé de députés aux ordres, lieu du "débat") ! En plus ils manipulent ces pauvres lycéens ! Déjà qu'ils aiment bien se foutre en grève et bloquer leurs lycées plutôt que d'aller en cours, alors si en plus les adultes les encouragent, où va-t-on ma bonne dame ? Hein ? Par contre quand "l'UMP Lycée" communique, ce n'est pas de la manipulation irresponsable sur le "dogme archaïque des 60 ans", c'est de l'information. CQFD.

En mon nom

Quand les grèves sont peu suivies, c'est un succès pour le gouvernement, c'est la preuve que cette réforme de merde en mode TINA ("There is no alternative") est forcément voulue par le bon peuple. Et quand à force de mépris et de concessions minables on finit par parler de grève reconductible, c'est la preuve que les syndicalistes sont irresponsables et veulent couler la France qu'a ben b'soin d'croissance, et prendrenotage les usagers. Pile je gagne, face tu perds.

Je remercie solennellement les CGTistes et les sudistes de faire grève en mon nom, et de perdre une journée de salaire pour ma retraite. Non je ne suis pas gréviste, mais il se trouve que seules les "prises d'otage" c'est à dire les grèves qui bloquent le nerf de la guerre, la circulation des biens et des travailleurs, ont le pouvoir de faire reculer ce gouvernement : dont acte. Comme il n'y a pas de culture du dialogue social en France mais juste cette insulte de la "pédagogie" où un type archi-cramé comme Woerth, qui baigne littéralement dans la thune, prétend incarner la "justice", il faut bien qu'on en arrive là.

Qu'il faille faire évoluer le système, sans doute, tout le monde en est persuadé. Que cette évolution ne se fasse qu'à coup de cotisations rallongées et de pensions diminuées, pendant que les députés UMP se pignolent en imaginant supprimer l'ISF, beaucoup sentent qu'il y a de l'arnaque dans l'air - sauf les imbéciles expat des commentaires du Monde qui se goinfrent en exploitant la misère des travailleurs chinois et bandent à l'idée de faire bosser tout le monde jusqu'à la mort, sauf les auto-exploités petits patrons et freelanceurs et autres ravis de "c'est la loi du marché, cong".

Quant aux prisenotage qui habitent loin et vont piétiner dans les gares sous le regard compatissant de Jean Pierre Pernaut, que vaut-il mieux : trois jours bousculés, ou deux ans de plus à pointer au chômage en fin de carrière avant de toucher une pension minable ?

La communication façon Orwell

Tous les gouvernements mentent ; tous ceux d'avant ont menti. Pourtant la politique du mensonge devient chaque jour plus grossière et plus insultante. Il ne s'agit plus de répéter en boucle une vision tordue de la réalité jusqu'à ce qu'il en reste quelque chose, il s'agit maintenant de faire varier sa doctrine tout en prétendant n'avoir jamais bougé.

Ainsi le bouclier fiscal était défendu au nom de son existence en Allemagne, ce dont Sarkozy parlait encore en juillet dans son soliloque devant Pujadas :

Le bouclier fiscal existe en Allemagne depuis plus de 20 ans. Les socialistes allemands ont été au pouvoir huit dans les années 90 en Allemagne ; ils n’ont pas touché au bouclier fiscal. Moi, je me suis dit : je crois en l’Europe. La France est en concurrence avec l’Allemagne, je vais donc faire la même chose qu’en Allemagne en France.

(Allez lire la retranscription de l'interview, à froid : c'est ça qui nous gouverne. Oui) Peu importe les rubriques "désintox" des différents journaux qui s'échinaient à rappeler que le bouclier fiscal allemand, lié uniquement à l'impôt sur la fortune, avait disparu en même temps, et que la cour constitutionnelle l'avait clairement jugé en 2006, c'était la ligne, c'était cohérent et qui allait vérifier ? Puis tout à coup le pouvoir a lâché un ballon d'essai, évoquant la suppression de ce truc couteux et impopulaire. Comment faire passer la pilule ? En disant tout à coup que le bouclier n'existe pas en Allemagne, et qu'il faut bien s'aligner, n'est-ce pas.

Bref, pour ne pas remettre en cause la sainte promesse présidentielle, et surtout pour ne pas dire "on s'est trompés", on ment délibérément. Comme l'Océania qui a toujours été en guerre avec l'Eurasia, les faits épousent la doxa du moment, et non l'inverse. Oyez, citoyens, ce pouvoir ne se trompe jamais, et voyez plutôt avec quelle rage il revient éternellement sur l'aveu de Jospin quant à sa "naïveté" sur l'insécurité. Cette hideuse honnêteté intellectuelle, vraiment, cela doit être l'apanage des faibles. Quant à la rhétorique du pouvoir, on la connait : comparaison est raison, et l'apparence de bon sens le viatique ultime. D'ailleurs que ne se propose-t-on pas d'abolir le hideux bouclier - en abolissant au passage l'ISF, creusant les caisses de l'Etat de 2,5 milliards supplémentaires ?

Cela étant, nous sommes responsables : des médias qui s'en foutent mais que l'on consomme quand même, des journalistes infoutus de contredire l'Elysée, organisés en cartel et flippant de perdre leur précieuse accréditation et les bribes de pseudo off qu'elle promet, juste bon à attendre qu'un os à ronger leur tombe des profondeurs (répugnantes) du web (le tout-à-l'égout), et des citoyens-vaches qui à force d'en avoir trop vu n'exigent plus l'honnêteté, qui devrait être la première des vertus démocratiques, mais se repaissent presque d'avoir élu un filou qui leur ressemble.