A propos
radical chic

De la bien-pensance

Hortefeux à une journaliste télé : "vous verrez, quand vous les aurez (les Roms) dans votre jardin, vous serez bien content de nous appeler" (citation apocryphe, si quelqu'un à la source...)

Sarkozy aux godillots UMP : "''je suggère à Reding d'accueillir des Roms au Luxembourg'.'"

La journaliste (forcément) bobo comme la riche nation luxembourgeoise ont droit à la même accusation, la "bien pensance", et la même sanction, ce retour au réel qui les mettraient face à leurs contradictions. Les bourgeois de gauche défendent des voyous/immigrés/roms etc. qu'ils ne fréquentent pas au quotidien. Les bourgeois de droite ne les fréquentent pas plus, mais comme ils les ignorent superbement, souhaitent que l'État ne gaspillent pas leurs impôts à la aider et, en bref, ne sont pas dupes, on devrait les féliciter de leur égoïsme assumé.

Et la politique qui était censée s'élever, pour le bien commun, au dessus des intérêts particuliers, entretien désormais le syndrome Nimby (pas dans mon jardin !) Au plus près des égoïsmes, au raz des peurs savamment entretenues, et s'offusquant toujours des leçons de morale, qu'elles viennent du Pape ou du monde entier.

A croire que le sarkozysme cherche sans relâche ce qui est dégueulasse et pulsionnel en chacun de nous. Cela a commencé par l'argent, mais comme les largesses promises tardent à se matérialiser, on se paye symboliquement sur le dos des plus faibles. En faisant de ces populations un "problème à régler", chacun en son for intérieur hésite entre sa mauvaise conscience à s'en prendre à ces pauvres gens, et l'envie d'être débarrassé de ces mendiants encombrants et si parfaitement "étrangers".

Dans cette économie des pulsions, la gauche est tétanisée, condamnée à articuler dans un espace hostile à la réflexion une "autre" politique sur un sujet qui n'a qu'une importance relative, pour éviter de "consentir", ou de s'opposer au noms des principes qu'on lui renverra à la gueule. A droite, par contre, on jouit du blasphème (comme le dit si bien Boltanski), on prend plaisir a écraser la morale, cette peine-à-jouir, du gros cul de son 4x4. Comme on se sent mieux maintenant que le bar du bistrot est à l'Élysée, quel bonheur de prendre ses aises !

Ecraser, mais convaincre

Franchement, est ce que vous auriez aimer vous trouver parmi les ouvriers du bâtiment qui ont assisté au "speech improvisé" de Sarkozy, pour les convaincre du bien fondé de la réforme des retraites ?

"Quand il y a eu les 35 heures, on vous a fait des tas de promesses. C'est vous les ouvriers qui les avez payées. Pourquoi ? Il n'y a pas eu d'augmentation de salaires et il y a eu davantage de chômage", dénonce-t-il. "Mon pari, c'est que vous respecterez davantage celui qui vous dit la vérité, même si elle est difficile, que celui qui vous dit 'demain on rasera gratis', parce que vous savez pertinemment que ce n'est pas vrai"

On appréciera l'homme de vérité, tiens. Et peu importe la polémique sur la sélection du public, dont on se doute bien qu'elle a forcément eu lieu. Ce qui me scandalise, c'est la profonde inégalité du dispositif, qui n'est qu'une démonstration de puissance travestie en "rencontre".

Il n'y a pas de rencontre, il y a un président qui prend en otage des gens sommés de faire sa claque. A la fin, "des applaudissements, pas de questions et beaucoup de photos". Comment pourrait il en être autrement ? Devant le patron, déjà, qui prendrait le risque de contredire le président ? Et devant un type qui a passé 30 ans de sa vie à parler et à débattre, quand on est sans préparation, sans savoir de quoi il va être question ? Seul éventuellement un syndicaliste aurait pu répliquer, connaissant un peu le sujet et quelques tactiques rhétoriques, mais pas bien longtemps.

Ce n'est pas anecdotique : c'est le prolongement d'un pouvoir dévoyé qui veut à la fois être puissant et convaincre de son bien fondé. Il ne se contente pas de sa puissance effective, tenant tous les rouages de l'Etat, il veut aussi être respecté parce qu'il est juste. C'est une tromperie fondamentale, car il faut choisir entre la force et la justice : "et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste", comme l'écrit Pascal dans les Raisons des effets. C'est une variante de ce qui se passe en ce moment à l'Assemblée, où au nom d'un débat qui n'a pas lieu parce que les positions sont verrouillées d'avance, on reproche aux députés de gauche de vouloir détourner les procédures ou de refuser ce débat interdit.

Avec Sarkozy, non seulement on se fait marcher sur la gueule, mais il faudrait reconnaître qu'il a bien raison de nous brutaliser, dans une situation où la parole est confisquée. Finalement, la seule réaction possible, ce sont les insultes ; impensables ici, évidemment, elles émaillent le parcours du chef de l'Etat quand il se retrouve face à des interlocuteurs plus libres de leur parole, mais sans aller jusqu'à être en situation de discuter. Ce n'est pas surprenant.

Tenir

Alors que les salariés défilent en masse, Sarkozy et le ministre du travail par intérim, Fillon, appellent à "tenir". Il n'est même plus question de "pédagogie", malgré l'argent gaspillé en campagnes inutiles et déjà oubliées ; il n'est pas question de parler du fond, sauf les "éléments de langages" répétés 200 fois par jour, déficit durée de vie tout ça, "sauver le système", et ce n'est pas Woerth cramé jusqu'à la moelle qui répondra, lui qui préfère sauver sa peau encore un mois plutôt que de s'écarter pour laisser enfin place au débat. Tenir, passer en force, jouer tactiquement en espérant que les députés vont voter le texte sans trop broncher, comme les beaux godillots qu'on aime. C'est à eux que ce message s'adresse d'ailleurs.

C'est quand même incroyable quand on y pense, cette injonction à "tenir" ! La droite à tous les pouvoirs centraux, une confortable majorité partout, des députés qui ne vont pas risquer leur carrière et perdre leur siège pour un texte qui (désolé) ne les concerne que de loin. Tenir contre les manifestants qui n'ont aucun pouvoir ? Tenir contre les sondages négatifs, l'impopularité des réformes qu'on se refuse pourtant à modifier ? C'est encore une extension délirante du langage militaire ou sportif, comme tenir en Afgha ou tenir à la seconde mi-temps, toutes choses qu'on fait très mal d'ailleurs.

Bref, on aborde la réforme comme avant une négociation : ne pas écouter, encore moins convaincre, mais écraser l'adversaire qu'on s'est inventé, tout en prévoyant de lâcher du lest sur des points de détail pour ne pas céder sur l'essentiel. Le fonctionnement du pouvoir, en France, c'est la médecine à l'ancienne ; on force le remède sur le patient, même si ça ne sert à rien, et s'il n'aime pas ça, et bien c'est que le remède est bon, CQFD, et qu'on n'est pas démagogues ! Qu'on est courageux, même !

Que c'est beau ce courage de Fillon, ça m'émeut. Il n'a même plus peur du chiffre de 67 ans, le nouveau seuil de la retraite à taux plein, qui pourtant embarrasse les marionnettes du Medef : c'est pire que de revenir sur la réforme "irresponsable" de 81, c'est directement flouer les gens qui n'ont pas eu la chance de travailler tout le temps, chômeurs et précaires en tête, en leur collant deux ans de galère supplémentaire à un âge avancé. C'est la cerise sur le gâteau de la réforme injuste.

Allez, comme Fillon, un petit mot d'encouragement aux députés UMP : tenez bon, soyez courageux, laissez crever les pauvres un peu plus, de toute façon ils ne votent pas pour vous !