Au fil du temps, l’école devient de plus en plus inégalitaire. Les acquis en lecture des élèves de CM2 analysés sur vingt ans montrent que le score des enfants d’ouvriers a été divisé par deux entre 1997 et 2007. Alors que celui des fils de cadres a légèrement progressé.

Dans les 254 collèges ambition-réussite (soit les plus difficiles), remplis aux trois quarts par des enfants d’ouvriers ou d’inactifs, un quart n’y maîtrise pas les compétences de base en français à l’arrivée et un sur deux à la sortie, selon les données de la dernière livraison de l’état de l’école.

A propos du dernier livre de Dubet, dans le Monde

Que s'est il passé à l'école, en si peu de temps ? Je pensais jusqu'ici qui si le niveau moyen des programmes n'avait cessé de baisser, suivant la démocratisation (hum) de l'enseignement, on pouvait au moins espérer que le niveau moyen d'une classe d'âge augmentait. Même pas. On le sait bien, l'école a changé. Sur le modèle des casernes, elle pouvait extraire quelques gamins méritants, élevés à coup de trique, pendant que la majorité retournait aux champs, mais avec un bon niveau de français. Aujourd'hui, c'est une autre affaire.

J'ai du mal à accuser la méthode globale, le "pédagogisme", le fait d'avoir mis l'élève au centre, etc. J'y vois plutôt le produit d'un désinvestissement des questions éducatives - un choix rationnel, pour ceux qui n'ont pas grand chose à y gagner - et des questions de langage.

Qui sont ces enfants d'ouvriers dont parle Dubet ? Des enfants d'un prolétariat privé de l'aufklärung marxiste, coupés de tout projet d'éducation populaire, pâtissant probablement à l'école de vagues origines étrangères. Des mômes lâchés devant TF1 ou W9, et qui investissent leur intelligence ailleurs, dans une culture de la survie, du détournement et de la réaction rapide. Vifs, mais vites lassés, pas tant incultes que totalement décomplexés par rapport à leur absence de culture : pour quoi faire ?

Quant à la langue : l'écrit n'est plus au centre de notre vie, sauf sur internet - et plus pour longtemps. Je suis désolé de passer pour un vieux con, mais traverser un TGV entier et voir les trois quart du train vautré devant un divX me fout les boules. Le temps du voyage comme retour sur soi, l'évasion avec un bon roman, que dalle - plutôt le moment où l'on peut, enfin tranquille, rattraper la télé du soir. Quel besoin de parler français correctement, alors ? Pour écrire des critiques pathétiques sur Allociné ? La belle affaire.

Curieusement, la gravité du problème n'en fait pas pour autant un véritable sujet politique. Le ministère sabre les programmes et essaye de supprimer le plus de profs possibles chaque année, économie oblige, mais sans aucune remise en cause autre que la mantra des "apprentissages fondamentaux" - avec moins d'heures de cours. Le seul truc qui intéresse le pouvoir, au fond, c'est de préparer les enfants au travail, et il se satisfait sans l'avouer de voir se constituer une armée de réserve de "non méritants" qui n'aura pas d'excuse pour refuser des jobs de merde. En face, le corps enseignant, livré à lui même, prisonnier d'un syndicalisme passablement conservateur, réclame des moyens (certes), et hésite entre pédagogisme ou retour au bon vieux temps. Enfin les parents en sont réduits à compter sur eux, pour ceux qui savent comment faire, ou à baisser les bras.