A propos
radical chic

Manger de la merde, ou de la merde hallal ?

Tiens, je ne savais pas que les restaurants Quick étaient devenus des services publics ! Il faut vraiment en arriver là pour être d'accord avec Fadela Amara ! Avec Quick, on s'éloigne de l'ordinaire du fast food qui, à l'instar des nombreux "Hallal Chicken" de l'avenue de Clichy, peuvent vendre ce qu'ils veulent à qui veut bien le manger. Non, chez Quick un client devrait pouvoir trouver de la nourriture laïque, avec ou sans porc, avec ou sans abattage rituel. L'accès à la série limitée Strong Bacon c'est un droit, c'est promis par la pub, et l'absence de bacon vaut discrimination.

Où l'ont voit que les habituels pourfendeurs de la malbouffe, les rois de la gastronomie ont tout à coup annexé l'assez infâme Quick à la saine culture occidentale qu'il s'agit de préserver contre l'envahisseur sarrasin. Et si cela continue comme cela, nous dit-on, bientôt tous les Quicks seront hallal, sauf celui de Neuilly ! Mon dieu ! Quelle angoisse.

Il manque juste un élément de contexte, dans cette affaire : le Quick, c'est dégueulasse. Le MacDo aussi (putain, c'est le lundi des dures vérités sur Radical Chic.) Comme tout le monde, j'en ai parfois envie, de ces pulsions qui vous prennent d'on ne sait où et qu'on accepte un peu honteusement, en se disant que peut-être on échappera au même sentiment de trop plein un peu écœurant après ; et inévitablement, les premières bouchées passées, on se dit qu'on n'aurait pas dû. Rien de grave, certes, sauf ce goût saumâtre dans la bouche qu'on garde pour le reste de la journée. Tient ce week-end encore dans le métro je me suis retrouvé à humer la trace odorante laissée par un bouffeur de mac do. Faites l'expérience, cette odeur vaguement appétissante dans le restaurant lui-même devient nauséabonde dès qu'on ne s'y est pas préparé.

En conséquence, si l'hallalisation des Quicks pouvait accélérer leur disparition, je ne les regretterais pas. En attendant, je les évite autant que possible.


Note en passant : l'histoire du fameux Franprix Hallal d'Evry est différente. Celui là refusait de vendre du sauciflard, soit, mais aussi du vin ; et étant le seul supermarché à la ronde, on pouvait considérer qu'il avait, de facto, une sorte de mission de service public de distribution de briques de villageoise. Cela ne tient pas une seconde juridiquement, mais cela se défend.

Retour sur "le niveau baisse" : la sanction des compétences

Il y a quelque chose de gênant, au fond, à s'arrêter au constat que le "niveau baisse" comme je viens de le faire. Il ne s'agit pas seulement de dire, comme Montaigne, que les nouvelles générations sont toujours regardées d'un mauvais œil, depuis l'Antiquité ; il s'agit plutôt de se demander en quoi on fait du niveau de français, de la capacité à écrire correctement, non pas un savoir mais une "compétence". Car c'est la réduction de la connaissance à des outils, utiles pour s'exprimer mais surtout pour se faire accepter dans le monde du travail, qui stérilise cette connaissance. En transformant le rapport à la langue (seul vecteur tangible de notre supposée "identité nationale" soit dit en passant - et c'est pour cela que de nombreux africains sont plus français que nous), d'un plaisir partagé à un "condition", on fait de la langue et de l'écrit une corvée nécessaire.

Devenue "condition", que reste-t-il de l'apprentissage du français ? Il n'est plus que le support d'une compétition ou d'un rejet ; compétition pour la meilleure maîtrise dans les familles à fort capital culturel, afin de réussir les concours, et rejet d'un obstacle dont elles voient bien qu'il est destiné à les piéger dans les familles les plus démunies. Dans les deux cas, le savoir est instrumentalisé. Et si certains élèves parviennent à y trouver un plaisir, malgré la purge des heures de grammaires et le laminoir du Bescherelle (quelle horreur quand j'y pense), ils passent légitimement pour des bouffons, traitres pour les enfants de prolos et gros naïfs pour les fistons.

La volonté exprimée partout d'un renforcement du régime disciplinaire de l'école, d'un retour à l'apprentissage par l'effort sans jamais imaginer qu'on puisse et qu'on doive apprendre autrement est une fuite en avant qui ne va, effectivement, que reproduire les inégalités de niveau, et reproduire surtout la conception des titres scolaires comme sanction (au double sens du terme) d'un apprentissage voulu comme fastidieux. Bref, c'est le pire rôle de l'école, une machine à fabriquer une disposition au travail salarié. Sauf bien sûr pour les plus privilégiés, qui auront appris que l'école ne récompense au fond non pas l'effort mais le "don" (c'est à dire le capital culturel accumulé), et qui pourront reproduire cette heureuse disposition dans leur travail ; ceux là sont heureux à l'école comme au travail, puisqu'ils peuvent effectivement exprimer quelque chose d'eux-même.

Enfin l'école redevant sanctuaire est une vaste blague ; arrimée à un savoir qu'elle ne sait plus défendre sauf par la sanction de la "compétence", comment l'école pourrait-elle lutter contre la société qui valorise évidemment le plaisir - mais un plaisir stérile, conditionné à la consommation et surtout au "mérite", au fait qu'il ait été obtenu par l'assiduité au travail, ce qui explique que la plupart des salariés ne semblent vivre qu'en se projetant dans leur week-end ou leurs vacances. L'absence de gratuité du rapport à la langue à l'école, du rapport au savoir qui n'est qu'une compétence sanctionnée fait d'ailleurs miroir à l'absence de gratuité des loisirs vus comme temps juste bon à faire accepter la soumission à l'ordre du travail.

Le niveau baisse

Au fil du temps, l’école devient de plus en plus inégalitaire. Les acquis en lecture des élèves de CM2 analysés sur vingt ans montrent que le score des enfants d’ouvriers a été divisé par deux entre 1997 et 2007. Alors que celui des fils de cadres a légèrement progressé.

Dans les 254 collèges ambition-réussite (soit les plus difficiles), remplis aux trois quarts par des enfants d’ouvriers ou d’inactifs, un quart n’y maîtrise pas les compétences de base en français à l’arrivée et un sur deux à la sortie, selon les données de la dernière livraison de l’état de l’école.

A propos du dernier livre de Dubet, dans le Monde

Que s'est il passé à l'école, en si peu de temps ? Je pensais jusqu'ici qui si le niveau moyen des programmes n'avait cessé de baisser, suivant la démocratisation (hum) de l'enseignement, on pouvait au moins espérer que le niveau moyen d'une classe d'âge augmentait. Même pas. On le sait bien, l'école a changé. Sur le modèle des casernes, elle pouvait extraire quelques gamins méritants, élevés à coup de trique, pendant que la majorité retournait aux champs, mais avec un bon niveau de français. Aujourd'hui, c'est une autre affaire.

J'ai du mal à accuser la méthode globale, le "pédagogisme", le fait d'avoir mis l'élève au centre, etc. J'y vois plutôt le produit d'un désinvestissement des questions éducatives - un choix rationnel, pour ceux qui n'ont pas grand chose à y gagner - et des questions de langage.

Qui sont ces enfants d'ouvriers dont parle Dubet ? Des enfants d'un prolétariat privé de l'aufklärung marxiste, coupés de tout projet d'éducation populaire, pâtissant probablement à l'école de vagues origines étrangères. Des mômes lâchés devant TF1 ou W9, et qui investissent leur intelligence ailleurs, dans une culture de la survie, du détournement et de la réaction rapide. Vifs, mais vites lassés, pas tant incultes que totalement décomplexés par rapport à leur absence de culture : pour quoi faire ?

Quant à la langue : l'écrit n'est plus au centre de notre vie, sauf sur internet - et plus pour longtemps. Je suis désolé de passer pour un vieux con, mais traverser un TGV entier et voir les trois quart du train vautré devant un divX me fout les boules. Le temps du voyage comme retour sur soi, l'évasion avec un bon roman, que dalle - plutôt le moment où l'on peut, enfin tranquille, rattraper la télé du soir. Quel besoin de parler français correctement, alors ? Pour écrire des critiques pathétiques sur Allociné ? La belle affaire.

Curieusement, la gravité du problème n'en fait pas pour autant un véritable sujet politique. Le ministère sabre les programmes et essaye de supprimer le plus de profs possibles chaque année, économie oblige, mais sans aucune remise en cause autre que la mantra des "apprentissages fondamentaux" - avec moins d'heures de cours. Le seul truc qui intéresse le pouvoir, au fond, c'est de préparer les enfants au travail, et il se satisfait sans l'avouer de voir se constituer une armée de réserve de "non méritants" qui n'aura pas d'excuse pour refuser des jobs de merde. En face, le corps enseignant, livré à lui même, prisonnier d'un syndicalisme passablement conservateur, réclame des moyens (certes), et hésite entre pédagogisme ou retour au bon vieux temps. Enfin les parents en sont réduits à compter sur eux, pour ceux qui savent comment faire, ou à baisser les bras.

Que cache l'hystérie anti-foulard ?

Vous remarquerez qu'à chaque fois qu'on aborde ce putain de sujet du "voile" ou du foulard, sans parler de la burqa, pour peu qu'on veille exprimer une position qui sort de la confortable condamnation au nom du féminisme et de l'occident éclairé, il faut proclamer qu'on fait bien partie de la communauté. Donc, si cela va mieux en le disant, je n'ai aucune sympathie pour les religions en général et je réprouve le voile en tant que symbole qui distingue la femme de bonne mœurs de la pute en puissance (et qui réduit les hommes à des porcs lubriques).

Maintenant, si je n'aime pas le voile en tant que symbole, je n'éprouve plus tellement de gêne à l'égard des femmes voilées, tant qu'on voit leur visage (quand même). Est ce la force de l'habitude, ou du simple bon sens, mais ce n'est plus un truc qui me "saute à la gueule" comme au début, plutôt un indicateur parmi d'autres de la personne assise en face de moi dans le métro, comme pourraient l'être un chewing-gum mâché la bouche ouverte ou, au contraire, la lecture d'un bon livre. Les femmes voilées, d'odieux symbole de l'oppression islamo-machiste, sont redevenues... des femmes.

Cela suffit à vous laisser deviner ce que je pense de cette hystérie déchaînée contre cette jeune candidate du NPA. Ce que fait le NPA ? Il va chercher des militants de "quartier", et pas seulement des fils de profs passés à la moulinette trotskyste. Et curieusement, dans les "quartiers", beaucoup de gens sont musulmans, et finissent par l'affirmer. Je ne sais pas ce qui, de l'influence d'un retour à la tradition que l'on observe dans tous les pays musulmans ou d'une résurgence identitaire suite à une trop forte stigmatisation, conditionne le développement du port du voile, mais c'est ainsi, le voile est là. Et donc la jeune fille qu'on accueillerait les bras ouvert au prétexte de la "diversité" et autres conneries de "minorités visibles" devient une paria, parce qu'elle porte le voile ? Et comme elles des milliers de femmes seraient condamnées à se cacher dans la sphère privée ou à se dévoiler pour avoir le droit d'exister en politique ? Mais qu'est ce que c'est que ces conneries ?

La laïcité n'a jamais consisté en la suppression des religions, mais en la séparation de l'église (des églises, devrait on dire aujourd'hui) et de l'Etat. Si, une fois élue à la région, ce qui est semble-t-il impossible d'ailleurs, mademoiselle Moussaïd devenait la voix du culte musulman, cela serait intolérable ; mais si elle représente ses administrés, et les citoyens de la région, si elle suit la ligne du parti qui l'a faite élire (d'où le paradoxe d'une incompatibilité entre le féminisme et l'islam, ce qui serait intéressant à creuser), en quoi son voile nous dérange-t-il ? Et si elle recrache la vulgate pro-palestinienne qui a le don de m'énerver, elle ne s'éloigne pas là dessus de l'habituel "antisionisme" réflexe de nos amis du NPA.

Il y a dans le rejet non pas du voile, mais des femmes voilées, une logique de bouc émissaire qui me fait gerber. Pendant qu'on se refait une bonne petite identité de progressiste bon teint, pendant qu'on se fait la voix des femmes opprimées (mais pas des femmes tuées par les coups de leurs conjoints, qui ne sont pas toujours voilées pourtant ?), pendant qu'on se gargarise contre la barbarie arabo-musulmane (rien à voir avec les lumières de notre belle Europe, qui n'auraient jamais engendré un truc comme le nazisme), que cherche-t-on, sinon à s'éprouver, tous bons français ensemble, et contre les hordes bougnoules, comme une saine communauté ? Qu'est ce qui nous soude, au delà des clivages politiques, sinon cette injonction "assimilationiste" qui veut bien des arabes mais sans voile ni casquette, bref comme nous mais plus polis encore car ils ne sont pas chez eux ? Comment s'étonner ensuite de replis identitaires grossiers chez la troisième ou quatrième génération d'enfants d'immigrés ?

De la même manière le "débat" sur la burqa, qui ne règle absolument rien, et qui ne laisse le choix que de hurler avec les loups sous fond d'injonction identitaire, ou d'être considéré comme la cinquième colonne de la "barbarie" salafiste, obéit aux mêmes fonctions "religieuses" au sens de Durkheim : nous faire sentir ensemble, beaufs tfistes ou bobos connardos, contre les "autres".

Enfin, pendant ce temps, notre cher gouvernement s'occupe des choses sérieuses : un coup de cadeaux fiscaux pour les riches et les grosses boites (20 milliards d'exonération de plus-values, elle a bon dos l'attractivité du territoire), un coup de lois liberticides fourre-tout pour contrôler les foules, à chacun selon son mérite !