Quand même, la prose de Julien Coupat en pleine page dans le Monde ! Des millions de lecteurs habitués à bouffer - ou à vomir - du prêt à penser façon Minc, Attali, BHL ou Baverez qui se retrouvent à lire des propos aussi radicaux, ça change ! On peut trouver cela prétentieux, mais reconnaissons que ça claque, on se croirait sur une revue web tenue par des néos-situ dépressifs :

"La servitude est l'intolérable qui peut être infiniment tolérée. Parce que c'est une affaire de sensibilité et que cette sensibilité-là est immédiatement politique (non en ce qu'elle se demande "pour qui vais-je voter ?", mais "mon existence est-elle compatible avec cela ?"), c'est pour le pouvoir une question d'anesthésie à quoi il répond par l'administration de doses sans cesse plus massives de divertissement, de peur et de bêtise."

Le situationnisme revient car sa thématique centrale, l'aliénation, n'a jamais cessée d'être actuelle. Dans une société qui ne pense qu'en terme de "croissance" ou de "chômage", et plus mollement de "développement durable", qui vit par et pour la marchandise, qui incite les individus à se construire en s'endettant pour acheter, puis à se soucier de leur corps comme s'ils devaient se vendre comme esclaves, pas besoin d'un deug de socio pour constater que l'aliénation est reine. Quand s'y ajoute le pouvoir de la "clique sarkozyste" qui maîtrise le "Spectacle" avec brio, alternant l'envie (tu l'as vue ma rolo) et la peur (les pseudos terroristes, les bandes et les clandos), il est facile de toucher juste avec un tel discours.

Ce qui est curieux, finalement, c'est qu'on n'entende pas plus souvent parler d'aliénation. Sans doute le mot paye sa saveur marxiste. Ou alors, est-ce trop évident ? Est-ce que personne ne souhaite au fond déchirer le voile de la pub et du JT pour se coltiner le back office de notre belle société ? Ou est-ce, comme le notait un commentateur du Monde, que "les Français sont pour moitié proprios", donc qu'ils n'iront pas monter sur des barricades ? Ou finalement qu'il n'y a pas, quoique que dise Coupat de la société-prison, que "(l') organisation de la séparation, (l')administration de la misère par le shit, la télé, le sport, et le porno" - mais aussi les potes, la famille et la picole, comme à Tarnac ?

Bref, il aura fallu la pub de MAM pour que L'insurrection qui vient devienne un best-seller, donnant une place politique à un courant de pensée par nature ultra-minoritaire. A voir les commentaires, beaucoup apprécient, d'autres attendent les "propositions concrètes" (ils n'ont pas lu le texte) et les derniers s'en défendent en trouvant Coupat dépassé ou paranoïaque. Tant mieux pour le débat d'idée, qui prend une ampleur nouvelle et assez réjouissante. S'il s'ouvre plus d'épiceries à la campagne, si le Larzac revient en vogue, si finalement d'autres caténaires seront sabotés, ça ne sera pas la faute de Coupat.