A propos
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A propos de "L'insurrection qui vient"

Quelques remarques au passage, suite à la lecture, d'ailleurs plaisante et facile, du livre-pièce à conviction (en ligne ici). Il commence par 70 pages un rien ambitieuses - puisqu'elles ne visent pas moins à la déconstruction finale du sujet cerné par la "gestion de soi" à la civilisation occidentale, en état de "mort clinique", et se termine par un petit et amusant manuel de l'insurgé qui semble avoir été écrit pour tester les limites de la liberté d'expression ; amusant, car on y trouve aussi bien l'éloge du guet-apens anti-flic façon cité chaude que la miraculeuse et spontanée (spontex ?) révélation collective de l'action nécessaire et évidente par l'échange horizontal et anti-hiérarchique de l'information (ont-ils rencontré Dieu ?), permettant de faire l'économie des AG, des votes et autres manipulations trotskardes. Et c'est pourtant un opuscule sérieux.

Pour résumer salement l'hypothèse du texte, disons que l'extension et l'incorporation de l'économie et du "contrôle" à toute la sphère du vivant, qui caractèrise la dernière phase du capitalisme, produit une sorte de vie mutilée. Ainsi un des modèles-type de la société actuelle (la "métropole") c'est un marché de Noël (!) où derrière la vente de babioles se profile le quadrillage des flics et des réseaux de caméras de surveillance. C'est aussi la jeune fille (la Jeune-Fille, plutôt) qui n'existe qu'à travers la gestion obsessionnelle de sa propre "valeur" ou de ses différents "capitaux". Enfin le "bio" en prend pour son grade, la "bioéconomie" (façon "biopouvoir" n'est-ce-pas) étant le dernier prétexte pour l'extension du contrôle de chaque geste sous les auspices d'un capitalisme qui joue sa survie en changeant de forme et qui voudrait reconstruire ce qu'il a détruit, et ce qu'il a aliéné (car il n'y a pas d'environnement sans qu'il soit factice, sans qu'on postule une séparation d'avec "le monde" de "l'expérience" - d'ailleurs Rancière parle à propos de la critique du théâtre de la "vision romantique de la vérité comme non-séparation", c'est semblable).

Evidemment cette noirceur se paye d'un certain schématisme, le premier et le plus évident étant qu'on postule l'extension absolue du "contrôle", nécessitant rien de moins que de fuir et de s'organiser entre sujets libres en "communes", dont on nous dit qu'elles doivent se construire à partir des exemples existants du détournement du contrôle. Or quand les ouvriers détournent leurs outils, font la grève du zèle ou sabotent carrément la production, c'est bien la preuve que le contrôle n'est jamais absolu. Le comité invisible, comme le "contrôle", postule des sujets complètement assiégés et un rien débiles (au contraire des rédacteurs éclairés du livre) alors qu'on pourrait tout aussi valablement dire qu'à chaque extension du contrôle il y a une mutation de la vie qui s'organise autrement. De même, quand tout le monde est surveillé en permanence, que surveille-t-on encore ? Qui peut regarder tous les écrans de vidéo surveillance ?

Enfin, la fin n'est pas du goût de tout le monde, et sûrement pas du mien (mais bon, je suis dans le système de la métropole, moi). La seule issue, et qu'on ne dise pas qu'on ne "propose rien", c'est "l'ensauvagement", la constitution en communes donc, auto administrées sans hiérarchie, et sur le modèle des espaces échappant justement au contrôle, là où la vie peut reprendre. Trivialement, cela peut être un "immeuble privé de courant", où en effet (et pour cause) les voisins vont se parler, une grève des transports (je suis d'accord), mais plus sérieusement c'est la situation de déprise qui a caractérisée les zones évacuées de la Nouvelle Orléans, ou les émeutes de novembre 2005.

Ah, les émeutes, tellement radicales, qu'on en oublierait qu'elles ont fini par se ramollir et pas forcément sous le coup du couvre-feu. Au fond le délire de destruction fait penser à ces rituels de la fin du monde décrit par Eliade, sauf que ces rituels violents n'abolissent l'ordre social que pour mieux le reconstruire. Comme après juin 1848, la Commune ou mai 1968, c'est bien l'ordre qui fonde la société et le désir d'ordre qui jette les citoyens dans les bras d'un pouvoir qui les surveille.

L'insurrection qui vient, c'est un peu la face cachée (et torchée) de la philosophie politique, au moins on sait pourquoi on en finit par là. Vu comme cela, à force de faire des "quartiers de relégation" les modèles de l'ensauvagement, on a du mal à croire que la libération horizontale de la parole et de l'information protégera les sujets-rendus-à-la-vie de la loi de la jungle. Belle alternative en sorte, le contrôle de plus en plus étendu (et personne ne peut nier qu'il l'est), ou la sauvagerie libératoire (mais pour combien de temps ?)

Actualité du situationnisme

Quand même, la prose de Julien Coupat en pleine page dans le Monde ! Des millions de lecteurs habitués à bouffer - ou à vomir - du prêt à penser façon Minc, Attali, BHL ou Baverez qui se retrouvent à lire des propos aussi radicaux, ça change ! On peut trouver cela prétentieux, mais reconnaissons que ça claque, on se croirait sur une revue web tenue par des néos-situ dépressifs :

"La servitude est l'intolérable qui peut être infiniment tolérée. Parce que c'est une affaire de sensibilité et que cette sensibilité-là est immédiatement politique (non en ce qu'elle se demande "pour qui vais-je voter ?", mais "mon existence est-elle compatible avec cela ?"), c'est pour le pouvoir une question d'anesthésie à quoi il répond par l'administration de doses sans cesse plus massives de divertissement, de peur et de bêtise."

Le situationnisme revient car sa thématique centrale, l'aliénation, n'a jamais cessée d'être actuelle. Dans une société qui ne pense qu'en terme de "croissance" ou de "chômage", et plus mollement de "développement durable", qui vit par et pour la marchandise, qui incite les individus à se construire en s'endettant pour acheter, puis à se soucier de leur corps comme s'ils devaient se vendre comme esclaves, pas besoin d'un deug de socio pour constater que l'aliénation est reine. Quand s'y ajoute le pouvoir de la "clique sarkozyste" qui maîtrise le "Spectacle" avec brio, alternant l'envie (tu l'as vue ma rolo) et la peur (les pseudos terroristes, les bandes et les clandos), il est facile de toucher juste avec un tel discours.

Ce qui est curieux, finalement, c'est qu'on n'entende pas plus souvent parler d'aliénation. Sans doute le mot paye sa saveur marxiste. Ou alors, est-ce trop évident ? Est-ce que personne ne souhaite au fond déchirer le voile de la pub et du JT pour se coltiner le back office de notre belle société ? Ou est-ce, comme le notait un commentateur du Monde, que "les Français sont pour moitié proprios", donc qu'ils n'iront pas monter sur des barricades ? Ou finalement qu'il n'y a pas, quoique que dise Coupat de la société-prison, que "(l') organisation de la séparation, (l')administration de la misère par le shit, la télé, le sport, et le porno" - mais aussi les potes, la famille et la picole, comme à Tarnac ?

Bref, il aura fallu la pub de MAM pour que L'insurrection qui vient devienne un best-seller, donnant une place politique à un courant de pensée par nature ultra-minoritaire. A voir les commentaires, beaucoup apprécient, d'autres attendent les "propositions concrètes" (ils n'ont pas lu le texte) et les derniers s'en défendent en trouvant Coupat dépassé ou paranoïaque. Tant mieux pour le débat d'idée, qui prend une ampleur nouvelle et assez réjouissante. S'il s'ouvre plus d'épiceries à la campagne, si le Larzac revient en vogue, si finalement d'autres caténaires seront sabotés, ça ne sera pas la faute de Coupat.

Qui a vu Sarkozy ?

Bon, Libé se plante ce matin. Si la médiatisation de l'affaire du nouveau cri de ralliement "Sarkozy je te vois" est bien le fait de la mention du nom-fétiche, que la justice considère enfin comme un injure (essayez de me traiter de sarkozy ou de sarkozyste, pour voir), il ne s'agit pas pour une fois d'un problème de censure ou d'interdiction de critique du président. Le problème, c'est la relation citoyens-flics, que le journal se contente d'évoquer à la marge, et la répression systématique de tous ceux qui sont choqués par les brutalités policières, réelles ou symboliques.

Il est d'ailleurs étonnant que le proc n'ait pas accusé notre agitateur spontané d'outrage. Car l'outrage est à la mode, c'est Amnesty qui le dit. Et l'outrage n'est qu'un des indicateurs de la tension entre la population et les flics.

Au fond, il y a trois populations face à la police. Les délinquants, qui méprisent souvent l'uniforme, et à qui on le rend bien ; les braves gens qui n'ont rien à se reprocher, et qui sauf exception sont plutôt bien traités par la police. Et au milieu, la population interlope, la cible habituelle des contrôles au faciès ou à la casquette, qui n'ont rien à se reprocher non plus mais qui ont dix ou cent fois plus souvent affaire aux condés que les braves gens.

C'est là qu'à lieu la tension. C'est lors d'un contrôle d'identité, qui cible toujours les mêmes personnes, que notre prof de philo intervient et provoque l'hilarité. Il fait, toutes proportions gardées, comme ce type qui se plaint de flics tabassant un expulsé, et qui se retrouve accusé à son tour, puis condamné par "plaider coupable". Il fait comme cet autre philosophe (quels emmerdeurs ceux là) qui a protesté a bord d'un avion quand d'autres flics malmenaient un clandestin en voie d'expulsion, et qui s'est fait débarquer manu militari.

Bref, notre "perturbateur" n'accepte pas la tension policière ordinaire. Et ça, c'est pas possible. C'est plus possible. Impossible d'intervenir dans la relation entre la population interlope et la police sans se faire remettre à sa place. Outrage le plus souvent, ou une plainte ridicule de "tapage diurne injurieux" parce que, d'après ses dires, le type s'est comporté correctement avec les policiers.

Enfin une pensée émue pour les quelques soutiers de commentaires qui trouvent "qu'il l'a bien cherché" et "qu'il faut laisser les flics faire leur travail". Toujours pencher pour la force, c'est être sûr de ne jamais se tromper.

Extension du domaine de l'entreprise

Mépris de la syntaxe, dit Pierre Marcelle. Haine de la critique et police de la pensée, dit André Gunthert. Voila deux éléments saillants du pouvoir d'aujourd'hui qui ont sûrement une origine commune : l'extension du règne de l'entreprise à celui du pouvoir et de la démocratie.

Il faut se tromper d'époque pour ne voir que de la démagogie dans l'expression relâchée du pouvoir. Quand un Lefebvre - le représentant le plus abouti de l'espèce UMP - parle comme un charretier ("on reste pas dans l’Hémicycle pendant qu’ça siège pas"), il n'y a aucune volonté de "faire peuple", simplement l'usage naturel du langage naturel de la classe moyenne entreprenante, le français des cadres et la langue des "réformateurs" : "impacter", "faire bouger les lignes", "un vrai sujet", etc., toutes ces expressions typiques qui migrent de la sphère de l'entreprise vers celle du pouvoir.

Quant à la haine de la critique, elle provient du même moule. Dans l'affaire de TF1, le commentaire du mail forwardé est magnifique : "vous avez des salariés qui, manifestement, aiment tirer contre leur camp". Ce qui n'est pas acceptable en entreprise, où il faut fermer sa gueule, où la critique est limitée aux quelques réserves syndicales qui subsistent, ne l'est donc plus, par extension, dans la sphère du débat politique. Curieusement, le délateur du cabinet d'Albanel a fait carrière dans les douanes - ce qui montre combien l'extension des "réflexes business" a touché le service public.

Tout cela, au fond, est naturel : l'entreprise n'est-elle pas "la cellule de base de la société" comme l'espérait Ernest-Antoine Seillière ?

Voter pour de mauvaises raisons (mais voter quand même)

Mais faut aller voter aux européennes, là ! Entendez vous cette clameur qui monte des médias, ces journalistes, experts, spécialistes qui voient grandir le spectre de l'abstention et qui s'en lamentent ! Faut faire de la pédagogie ! Faut expliquer aux Français ! L'Europe c'est bien, c'est important ! Peu importe qu'on se soit torché avec le résultat du vote de 2005, faut se mobiliser là, c'est notre destin !

Voila qui donne franchement envie de s'abstenir. Et à ces injonctions à la con s'ajoute le triste spectacle du Parlement européen, belle idée transformée en chambre d'enregistrement d'un conseil à la ramasse, aux ordre d'une coalition brinquebalante de gouvernements qui ne produit du consensus que sur la marchandise, bref un machine à cracher des directives cadres.

Encore le même chantage, avancer ou crever, encore peser le pour et le contre, le mieux que rien, le "si y'avait pas d'Europe ça s'rait pire", la paix au prix du commerce, en sorte. Sale dilemme, pas bien motivant.

Alors à tout prendre je vais voter pour de mauvaises raisons. Parce je ne veux pas que mon abstention fasse la place aux idées des autres, même rendues peu légitimes par une participation minable. Parce que je préfère envoyer au Parlement les partisans de "l'autre Europe", la sociale, l'écolo, celle dont personne ne veut à part nous autres français, que de laisser cette chambre aux main des libéraux-technocrates. Et parce qu'un bon score des listes UMP sera forcément interprété comme un encouragement à continuer à faire n'importe quoi.

République honteuse

Comme les prisons représentent souvent la face cachée d'un régime, et nous éclairent sur ce qu'il vaut au fond, les politiques autour de l'immigration illégale donnent un éclairage un peu blafard à notre belle république. Ainsi de ces deux exemples répugnants, pris au hasard.

Le premier, ou une universitaire brésilienne en règle - au détail près d'un certificat d'hébergement rédigé sur le mauvais papier - et d'une évidente bonne foi se fait interdire d'accès au territoire et expulser, tout en se faisant insulter par les flics de Roissy. Qui n'a pas honte d'être français en lisant cela ? Et que doit il se passer avec des "vrais" clandestins ? L'horreur.

Le second, avec les dessous du "nouveau marché" pour dégager la Cimade ; je savais que Besson, plus royaliste que le roi, etait devenu l'homme des basses oeuvres, rendant presque Hortefeux sympathique (fallait le faire), mais je ne savais pas que le marché était (probablement...) si grossièrement truqué, comme le raconte Eolas :

"Le seul intérêt de la manœuvre est d'empêcher le juge de statuer sur la légalité de ce marché, qui était pour le moins douteuse (une association qui postulait a bénéficié d'une grosse subvention qui lui a permis de financer sa candidature, une autre a été créée par un chargé de mission du ministère qui attribue le marché…)."

Et c'est là dessus que va se jouer une bonne partie de la bataille de 2012. J'en salive d'avance.

Hadopi et les caissières

Tandis que tout le monde parlait d'Hadopi ce matin, je vois quelque part, en passant, mention de la disparition programmée des caissières. Hasard qui fait sens : c'est au fond la même démarche qui vise à nous rendre responsables de choses dont on ne devrait pas se soucier, le tout sous la coupe d'une surveillance electronique permanente.

Hadopi est bien sûr une question de droit d'auteurs, mais ceux qui se sont renseigné savent qu'au fond les trois problèmes sont 1/ l'obligation de surveillance des connexions web par leur propriétaire, comme on oblige ceux qui se baladent avec des chiens dangereux à leur flanquer une muselière, 2/ un système de sanction automatisé plutôt bénin mais extra-judiciaire, avec une régime d'appel fragile et peu rassurant et 3/ la mise en place d'une surveillance permanente des connexions web qui servira probablement, demain, à pister n'importe quoi, le tout dans un contexte où il n'est plus possible d'envoyer un email ou un SMS privé sans risquer d'être sous la coupe de délateurs zélés.

Et les caissières ? 1/ on me demande de prendre en charge moi même, en échange d'hypothétiques réductions, la saisie de mes courses (ce qui me fait bien chier), détruisant des emplois et le peu de relationnel existant au supermarché, 2/ les sanctions en cas d'oubli seront probablement spécifiques, prévues dans le contrat d'utilisation (des pénalités, etc.) au contraire du régime du vol à l'étalage et 3/ on prévoit évidemment un système de surveillance à coup de vigiles ou de puces rfid.

Dans les deux cas, un bénéfice franchement discutable au profit de quelques individus en situation de rente (artiste ou patrons de supermarché) (oui, c'est de la provoc) se paye par la mise en place d'une logique d'auto-flicage doublée d'une surveillance électronique, partout, tout le temps. Le tout alors que la délation redevient un sport à la mode. Vous voyez la suite ? Le cas où la moindre connexion suspecte sera transmise à des procureurs excités qui balanceront des enquêtes terroristes (pratiques, les 96 heures de garde à vue) au soupçon le plus léger - comme pour le fameux SMS "pour faire dérailler un train"...

Au fait, pour faire dérailler un train, vous z'avez pas une idée ? Attacher Sarkozy en travers de la voie ? Pas sûr que ça suffise.

Le gouvernement, l'extrême gauche et les blocages

Fillon "hausse le ton" contre les blocages des facs, au nom de la défense des étudiants les plus modestes, gna gna. Quelle extraordinaire hypocrisie ! Fillon et Pécresse veulent, depuis le début, le pourrissement du mouvement. Ils veulent passer en force des réformes de merde contre l'avis de l'ensemble de la collectivité universitaire, à part chez les plus autono-sarkozystes des présidents, et encore. Ils ont joué le jeu d'une concertation fictive pour tenter d'enfumer tout le monde, ce qui revient à prendre leurs interlocuteurs pour des imbéciles - une mauvaise habitude, décidément.

En face, et comme c'est souvent le cas, l'extrême gauche joue à merveille son rôle d'allié objectif du gouvernement. Plus le gouvernement durcit le dialogue, plus les "bloqueurs" prennent leur pied et se pignolent en vue de la lutte finale, tout en entretenant des rêves de diplômes distribués à tous, comme on paye les jours de grèves. Comme si le pouvoir était assez imbécile pour leur faire ce cadeau - et comme si une telle distribution avait un sens.

En réalité, ni les bloqueurs ni le gouvernement ne se soucient des étudiants ; le gouvernement, parce qu'il méprise infiniment les facs de sciences humaines, qu'il voit comme des machine à fabriquer du chômage, occupées de faire lire la Princesse de Clève plutôt qu'apprendre à rédiger des CV ou à gérer les clients difficiles derrière un guichet. Et les bloqueurs, parce qu'ils sont trop préoccupés par le "mouvement social" pour s'arrêter à quelques étudiants soucieux de leurs notes - les affreux petits bourgeois ! - qu'ils méprisent au fond tout autant que le pouvoir.

Enfin les étudiants non engagés ont aussi une part de responsabilité incroyable : si les AG votent le blocage, pourquoi n'y sont ils pas ? Si les AG sont trustées à l'avance et noyautées par les militants, comme c'est évidemment le cas, pourquoi ne sont ils pas hors de l'amphi pour donner de la voix ? Si les gauchistes refusent un vote à bulletin secret au nom de la pseudo démocratie directe de l'AG, pourquoi ne s'interposent-ils pas ? Peut-être parce qu'au fond ce pourrissement du blocage recueille aussi leur assentiment, au moins partiel, parce qu'il révèle la situation d'abandon dans laquelle se trouvent les facs, et surtout celles de sciences humaines.

Le gouvernement et la grippe providentielle

Le pouvoir adore ça, et hélas l'interruption précoce, trop précoce de la grippe porcine-mexicaine-A risque de provoquer une grande frustration. Car quel miracle que cette épidémie ! Non seulement les polémiques s'estompent devant l'union sacrée, comme en cas de guerre ou de terrorisme, mais plus encore le gouvernement peut enfin déployer toute sa puissance.

Rassurer, décider, contrôler, régenter ; je ne vais pas faire du sous Foucault, mais voila bien des choses qui constituent un terrain de jeu prometteur pour un pouvoir qui fondamentalement ne décide plus grand chose en temps ordinaire. Voyez comment les spectres de la canicule ou de la marée noire de l'Erika (de Total), avec ces responsables qui ont réagi trop tard, ont marqué les esprits : désormais, à la moindre alerte, le pouvoir parle et s'agite.

Et là, miracle des virus importés, on peut s'inviter au micro à chaque instant pour rassurer la population - mais pas trop quand même, histoire de montrer qui décide et de faire sentir combien on est utile. Et qui maîtrise la belle histoire de la grippe ? Qui joue aux maîtres du suspens ? Un cas, puis trois, puis un probable, puis finalement non (déception), le tout égrené au fil des points presse, tout en omettant de préciser que chez nous le virus n'est pas très virulent - une grippe banale, et tout s'effondrerait !

Puis, les mesures. Enfin de l'action ! Et qu'on passe en seuil d'alerte machin, puis encore un cran deux jours plus tard, les stocks de médocs, de masques, la production des vaccins, les hostos en alerte maximale, comme tout cela est télégénique ! Oh oui encore des professeurs de médecine avec leur masques blancs qui parlent depuis cet univers stérile et confiné ! Et à chaque fois on nous rappelle qu'on pourrait faire encore plus, fermer les écoles, bloquer les frontières, geler le pays sous une vague de masques... on en garde sous le pied, ça vaut bien une série télé.

Vous me direz que je devrais être bien content d'avoir un gouvernement si réactif, si soucieux du principe de précaution, et que ces mesures disproportionnées valent mieux que rien, d'autant qu'on ne savait pas que cette grippe n'était pas si méchante. Vous avez raison, mais ne nous empêchons pas de voir combien le pouvoir jouit, combien la technocratie se pignole devant l'étendue de ses possibilités, et combien tout cela sert avant tout à justifier l'existence d'un Etat fragilisé en temps normal.

Retour sur une caricature

Dans la pensée mainstream de droite, les grévistes et les manifestants sont au choix des grands enfants un peu naïfs ou de dangereux bolchéviques.

Dans le premier cas, c'est un peuple de petites gens inquiètes, légitimement accrochés à leurs emplois, craignant pour l'avenir, et dont on "comprend" bien sûr l'inquiétude, comme le répète en boucle le gouvernement après chaque mobilisation. Ce sont aussi des gens qui n'ont "pas bien compris" la situation, auprès de qui il faut être "pédagogue" pour leur expliquer qu'en gros ils vont se faire enfler et ensuite avec la reprise leurs petits-enfants surdiplômés auront un boulot précaire dans les services, et que ce sera déjà ça, hein.

Dans le second cas, les mêmes plus (et surtout) leurs leaders deviennent de dangereux agitateurs qui séquestrent des patrons au nom d'un agenda politique d'extrême gauche ; ils tirent profit de la crise et de l'inquiétude du petit peuple qui ne comprend pas les ressorts de l'économie de marché pour leur faire croire qu'une autre politique est possible, à coup de service public et de subventions qui, inévitablement, ruineraient la France

D'où mon énervement en lisant ce commentaire méprisant et caricatural. Mépris des manifestants qu'on prend pour des débiles qui défileraient contre "la crise internationale", caricature des revendications précises des syndicats (voir la liste ici) dont on ne s'est pas donné la peine de prendre connaissance : comme si en temps de crise on n'avait plus le droit de parler d'emploi et de salaires !

Oubli opportuniste au passage de l'origine de cette crise qui n'a rien à voir avec la production, mais plutôt avec le surendettement de ménages américains pour qui le crédit était la seule façon d'augmenter des revenus en chute. Et mépris et caricature enfin quand on en appelle à la valeur travail comme seule solution évidente à la sortie de crise, comme si les chômeurs avaient le choix, et comme si le travail représentait le salut en soi.

Bref, tout porte à croire que la crise permet une radicalisation des positions sociales : comme si la violence de la situation sur le front de l'emploi, qui touche souvent les plus précaires et les moins qualifiés, et non ceux qui donnent les leçons sur internet (comme moi d'ailleurs), justifiait a posteriori l'impossibilité d'une autre politique que de serrer les fesses en attendant que la "machine" reparte et fournisse du boulot au prolétariat, pour peu qu'il fasse l'effort de se discipliner.