A propos
radical chic

Haine, impuissance, télévision

Il y a la haine issue de l'impuissance du commentateur sur lci.fr dont nous parlions l'autre jour, mais quid du spectateur de la même chaîne ? Quid des millions de gens qui se coltinent, tout en refusant d'y accorder de l'importance, l'information frelatée de la téloche avant d'enchaîner sur des émissions débiles ? Qu'en pensent-ils ? Se contentent-ils, comme moi le plus souvent, d'insulter l'écran ?

Il y a cette scène dans Cendrillon d'Eric Reinhardt où Patrick Neftel, son personnage loser, prostré et fan de Mallarmé, s'enflamme devant un talk show débile lorsqu'un crétin d'animateur et une actrice demeurée font assaut de vulgarités. Il commence par les insulter, puis il balance son verre sur la télé, et finit carrément par pisser sur l'écran tout en continuant d'agonir l'actrice d'insultes. C'est très drôle comme souvent chez Reinhardt - et quelle meilleure description de la haine qu'inspire la débilité qu'on nous sert quotidiennement ?

Et si les spectateurs frustrés, plutôt que d'abîmer leur bel écran plat, étaient justement ceux qui déversent leur haine sur les sites web, faisant de l'internet l'égout collecteur de toute la frustration des citoyens privés de moyens d'actions ? J'étais à deux doigt hier d'écrire un billet haineux après avoir vu le spectacle pornographique de Carla B. et de l'héritière espagnole jeté en pâture aux crevards dans une ambiance de concours de beauté, la question "cé ki ké la plu bonne" à peine voilée dans les propos graveleux des "journalistes".

Bien sûr, c'est un "moment de détente", une "pause" dans l'actualité sordide du moment, disent-ils soucieux de détacher ce genre d'obscénité de son caractère particulièrement provoquant. Quel recours alors que d'aller hurler sa haine sur le web ? C'est quand même plus facile que d'organiser une révolution (et ne me dites pas de ne pas regarder la télé, ça ne tient pas).

L'impuissance puis la haine

Il y a un petit commentaire, vu en passant, qui me trotte dans la tête depuis au moins une semaine. C'était à propos de Ian Tomlinson, le quidam poussé à terre par les policiers anti émeute de Londres durant le G20, et probablement mort des suites de cette chute. Je me souviens qu'on voyait la vidéo, Tomlinson marchant tranquillement dans la rue, les casqués derrière, un premier coup de matraque sur la cuisse, et trois secondes après cette poussée brutale qui le jette à terre. Et sur le site (lequel ? je ne sais plus), en commentaire, un crétin avait écrit quelque chose comme "Ah mais faut pas s'étonner, moi quand je passe dans la rue et que je vois des CRS, je traine pas la patte en sifflotant".

Variation sur un thème éculé, qui vise à retourner l'évidence de la violence et à se mettre effectivement du côté du manche. Poncif répugnant qui fait de la victime le responsable de son malheur, comme lorsqu'on persiffle sur la tenue d'une fille violée. Négation de l'humanité de ce brave type dont la nonchalance - peut-être un peu étudiée - ne peut pas justifier ce genre de brutalité. Bref, comme vous le savez, rien que du très mesquin et très ordinaire : le café du commerce en ligne.

Et pourtant, n'y-a-t-il pas autre chose ? Car cet exemple n'est pas isolé. A chaque fait divers on voit surgir la horde des réalistes et de la ligue répressives. Quand ils flairent de l'irresponsabilité, ils ne sont jamais dupes. Quand le schéma cadre avec leur perception, ils se moquent de l'angélisme et réclament des sanctions exemplaires, et s'ils faisaient la loi alors la, ça serait 10 ans de prison sans même s'encombrer de jugement. Enfin quand le gouvernement pond une nouvelle loi spécialement pour le fait divers qui les occupe, ils en auraient voulu plus. Et cela fonctionne aussi bien "à gauche" pour peu que l'on change les thèmes, voyez quand on parle des rémunérations des patrons.

Je me demande si l'impuissance du commentateur (ou du blogueur, car nous sommes de la même espèce) ne produit pas cette radicalisation haineuse. Comme si de ne pouvoir rien faire que de commenter, à distance des faits, et tandis qu'on se heurte à la phraséologie stérile du journalisme correct d'aujourd'hui, conduisait à vouloir plus de violence, plus de sanction, plus d'action, plus vite. De pouvoir s'exprimer sans cesse sur ces faits sans pouvoir rien n'y changer nous transforme en députés virtuels d'autant plus radicaux que la réalité s'efface derrière l'opinion émise à distance.

Bien sûr, il n'y a rien de neuf dans le fait qu'on réagisse spontanément ou brutalement aux faits divers ou aux petites "séquences" que nous proposent les médias pour nous distraire (et accessoirement nous "informer"). Mais sans personne, même pas un poivrot, pour contenir l'opinion réflexe qui se forme en chacun de nous, inévitablement selon les mêmes schémas, sans le moindre filtre entre la dépêche AFP et la saisie du commentaire(encouragée par tous les moyens par la presse en ligne pour faire de la page vue), on bascule souvent vers la pire caricature de nous même.

Les injonctions contradictoires du travail mal fait

"(...) Mais nous qui sommes dans les ateliers de production, dans les hôpitaux, avons toutes les raisons de penser que les mêmes causes peuvent produire les mêmes effets dans le monde industriel et celui des services : il n’y a à peu près plus aucun rapport entre ce qui se passe au plus près des situations de travail et les discours généraux que nous entendons sur la bonne marche de l’entreprise ou de l’établissement. Il n’y a à peu près aucun rapport entre les tableaux de bord informatisés que remplissent les managers et la réalité du fonctionnement des services.

"L’essentiel des chiffres sont bidons par nature, par déficience conceptuelle, et d’autres sont bidonnés pour cadrer avec les attentes. Nous voyons toutes les semaines des situations d’extrême désordre dans les ateliers et les services, d’extrêmes difficultés des salariés pour assurer la production, régulées par les salariés et le management de proximité, mais couvertes par un discours lénifiant sur les orientations de l’entreprise, qui est supposée être sous contrôle, et garantie de l’être par les divers consultants et auditeurs qui se succèdent les yeux fermés et la bouche ouverte.

"(...) les risques psychosociaux sont les risques qui découlent de la confrontation entre le fonctionnement social, celui de l’organisation, et le fonctionnement psychique, celui de la personne. Aujourd’hui, du côté du fonctionnement social, l’individu pris comme un rouage interchangeable, la prescription d’une qualité pour le marché, les injonctions contradictoires entre le respect des procédures et l’incitation à bâcler, le mépris de l’intelligence et des savoirs locaux, les ratios de gestion avec la monnaie comme équivalent général, et les évaluations personnelles sans rapport avec la difficulté du travail, qui détruisent les collectifs, mettent en compétition et isolent les travailleurs.

"Du côté des personnes, le fonctionnement psychique, qui suppose de ne pas être pris pour un objet mais pour une personne, de disposer d’une certaine autonomie, de pouvoir mettre en œuvre les compétences qu’on a développées à partir de la fréquentation quotidienne de la variabilité, d’apprendre des choses nouvelles, de pouvoir influencer son environnement, de pouvoir délibérer sur les contradictions quotidiennes entre efficacité et éthique, de tisser des liens d’entraide et de solidarité avec son entourage, de débattre avec les collègues des règles de métier.

"Lorsque les exigences de ces deux fonctionnements sont contradictoires, les salariés souffrent, les conflits se multiplient. Mais l’impossibilité de les comprendre dans leur relation avec le travail conduit à les attribuer à la personnalité des autres : le harceleur c’est le chef ou c’est le collègue. Pas l’organisation du travail. Chacun est isolé dans son affrontement à l’absurde, car la honte du travail mal fait n’est pas un sentiment qui se partage.(...)"

François Daniellou, La crise sert à tester jusqu’où on peut aller dans la flexibilité, sur Basta (comme dit sur twitter, un article qui mérite vraiment qu'on s'y attarde, malgré quelques raccourcis à la Diplo - le Diplo théoricien qui dénonce les "complots" des Think tanks, pas le Diplo des reportages)

La croyance en l'inégalité

"Ce qui abrutit le peuple, ce n'est le défaut d'instruction mais la croyance en l'infériorité de son intelligence. Et ce qui abrutit les "inférieurs" abrutit du même coup les "supérieurs". (...) Or l'esprit supérieur se condamne à n'être point entendu des inférieurs. Il ne s'assure de son intelligence qu'à disqualifier ceux qui pourraient lui en renvoyer la reconnaissance (...)"

"Mais cette croyance à l'inégalité intellectuelle et à la supériorité de sa propre intelligence n'est point le seul fait des savants et des poètes distingués. Sa force vient du fait qu'elle embrasse toute la population, sous l'apparence même de l'humilité (...)"

"Ainsi va la croyance en l'inégalité. Point d'esprit supérieur qui n'en trouve un plus supérieur pour le rabaisser; point d'esprit inférieur qui n'en trouve un plus inférieur à mépriser. La toge professorale de Louvain est bien peu de choses à Paris. Et l'artisan de Paris sait combien lui sont inférieurs les artisans de province, qui savent, eux, combien les paysans sont arriérés. Le jour où ces derniers penseront qu'ils connaissent, eux, les choses, et que la toge de Paris abrite un songe-creux, la boucle sera bouclée. L'universelle supériorité des inférieurs s'unira à l'universelle infériorité des supérieurs pour faire un monde où nulle intelligence se reconnaîtra dans son égale. Or la raison se perd là où un homme parle à un autre homme qui ne peut lui répliquer".

Jacques Rancière, Le maître ignorant (pp 68-70)

Séquestration de patron, et alors ?

Ca ne pouvait plus continuer comme ça, cette vague de violence qui portait atteinte à ce que l'homme a de plus digne : sa liberté. Surtout l'homme-patron, l'homme entrepreneur, celui qu'on ne doit pas se permettre de brider ou d'humilier. Et qui aimerait être coincé dans une salle de réunion surchauffée pendant une nuit, sans télé, encadré par des gros bras CGT ou (pire) Sud qui sentent la sueur ? Enfin, comme tout le monde l'avait noté, c'est complètement illégal.

Donc le grand chef a clairement sifflé la fin de la récrée. Dans une démocratie, blah blah, c'est non seulement contraire à la loi, mais absolument inacceptable. La contrainte physique n'est jamais une solution, et à force ces salariés en colère - comme si c'était de la faute des patrons, la crise ma bonne dame - auraient pu dépasser les bornes et devenir violents. Et ce n'est pas une "colère légitime" qui va justifier l'injustifiable.

La violence et la politique du bouc émissaire. Quand Sarkozy se refait une cote de popularité en chiant habilement sur quelques patrons avant de produire un décret inutile et inefficace, tout va bien. Quand la populace de gauche désigne à la vindicte nationale des patrons - ou de simples cadres sup, voyez - tout cela pour gratter quelques mesures de plus dans leur plan social, voire carrément plus d'argent, là ça n'est plus du tout possible. Inacceptable, même.

Et la privation de liberté c'est le pire. Quand des millions de salariés se tapent des heures sup non rémunérées, ce n'est pas de la privation de liberté ni du travail forcé peut-être ? Ah mais ils sont libres, ils peuvent démissionner s'ils le veulent, ils crèveront de faims de la façon la plus libre possible. Sinon, ils sont volontaires pour se faire exploiter, qu'ils ne se plaignent pas.

PS : sur le même sujet.

Le G20, tu l'aimes ou tu le quittes

Il faut rendre justice à notre fanfaron : ce qu'on trouve insupportable chez nous, sa langue privée de grammaire, ses tics, ses harangues décousues, enfin tous les stigmates du volontarisme(tm), prennent une autre saveur quand on le regarde de plus loin. Comme un acteur grimaçant de près parait juste à distance, notre héros trouve enfin un théâtre à sa mesure ; Guignol étriqué sur la scène nationale, il devient enfin comique quand c'est aux autres de le voir jouer.

Pourquoi s'embêter, comme le PS, à rappeler qu'il se comporte mal, qu'il essaye maladroitement de sauter par dessus l'épaule d'Obama, plus puissant et plus charismatique que lui ? Pourquoi gâcher le plaisir alors que le spectacle est connu d'avance, les grandes envolées gauloises et la capitulation en rase campagne quelques jours plus tard. On l'a vu avec la Chine, on le verra ce week end encore.

Et de toute façon il n'y a rien à attendre de ce G20. La "moralisation" du capitalisme, ça n'existe pas, Sarkozy fait son show et joue au général pour une poignée de mesures ridicules. Donner plus de marge de manœuvre au FMI, encadrer le bonus de traders, et menacer les paradis fiscaux préalablement choisis, voila qui va changer le monde ! Franchement, laissons-le faire mumuse, personne n'est dupe.

Décidemment, le web c'est la mort de l'humour

Ceux qui perdent leur temps sur twitter, comme moi (mais je n'essaye pas d'expliquer que c'est trop fort pour suivre l'actu en continu, hein) n'auront pas manqué ces petites blagues du premier avril. Mais comme on est sur internet, il n'est pas question de laisser subsister la moindre ambigüité. Ainsi des messages au caractère indiscutablement farceur (par exemple, le fantôme de Mitterrand : "Je salue le sens du devoir de Ségolène Royal qui renonce enfin à ses puériles ambitions présidentielles") sont à chaque fois suivi d'une url menant vers un poisson, ou la page wikipedia "april's fool".

C'est ainsi, le fake Mitterrand doit quand même signaler ses plaisanteries ! On peut écrire de la merde en continu dans les blogs, les commentaires et les twits, raconter qu'on a enfin réussi à se garer ou vraiment pas envie de bosser ce matin là, trop pas cool, mais dire un truc d'apparence sérieuse sans immédiatement signaler l'affaire serait vraiment trop risqué.

Une expression autrement radicale du premier avril aurait consisté à pousser la blague au maximum, et laisser la désinformation circuler. J'aurais adoré voir une fausse interview de Royal retournant au désert du Poitou... Sur le modèle de ce faux Financial Times, en fait. Mais non. Comme si paradoxalement l'apparence de sérieux était la dernier rideau qui séparait l'expression web "officielle" des puérilités au second degré dont raffole l'époque.

Et comme je n'ai pas le temps ni d'ailleurs l'envie d'écrire (et que mon billet sur Hadopi n'est vraiment pas prêt), j'en profite pour recopier mon propre blog, époque 2005, où le même sujet avait déjà été abordé, avec le brio de la jeunesse :

(...) Du coup je me retrouve moi-même obligé de me censurer en permanence pour éviter de me faire flinguer, voir à user du smiley pour que mes intentions ironiques soient claires et connues de tous. Mais c'est quand même dommage de voir ce plaisir de l'ambiguïté menacé ainsi, d'être obligé de se déclarer, attention ici on est sérieux (...)