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YSL / Bergé : obscenité et stéréotypes

Vous l'avez vue, là, la collection Yves Saint Laurent / Pierre Bergé ? Non ? Vous n'êtes pas allés faire la queue sous la pluie parmi la plèbe pour admirer ces oeuvres d'art ? Au moins vous n'aurez pas échappé au battage médiatique massif autour de cette vente ? Vous avez bien avalé les "faits" balancés à coup de gros chiffres - en nombre d'œuvres, en grosses signatures, et surtout en thunasses - avec un verni people pour tenir le tout ?

Alors on verse automatiquement dans l'indécence. "Déjà 200 millions en un jour", entendais-je ce matin ; "Déception, le Picasso n'est pas vendu" - encore plus fort. Face à l'obscénité du traitement, on comprend que les réactions soient violentes. Certains rappellent que la fortune s'est aussi construite sur le dos d'ouvriers dans les usines de parfum, ou de petites mains de la couture : certes. Et que ceux-là sont bien oubliés, car une fois de plus la recherche du spectaculaire fait oublier les conditions de production - c'est le modèle habituel de la pub.

Mais au fond peu importe les petites mains, tout renvient vite au stéréotype le plus fort : "comment peut-on être de gauche et...". Soyez riches, militez pour la droite et pour votre intérêt bien compris, votez pour un ami des affaires qui défiscalisera votre business et vous aidera à encore mieux niquer vos employés, et vous en serez presque remercié (au nom de l'heureuse cohérence). Affichez votre conscience de gauche - même fortement caviar - et vous n'avez plus le droit de vivre en riche créateur d'entreprise qui paye son ISF sans rien dire - à moins de tout verser aux restos du coeur, et encore.

Bref, comme la gauche réaliste est incapable de sérieusement changer l'ordre de production, et comme la gauche "en lutte" refuse évidemment (et heureusement pour nous) le pouvoir (tiens, allez voir le camarade CSP qui répond à mon billet sur le NPA), il ne reste au peuple de gauche qu'un prurit moral à la con qui répond à côté de la plaque à l'indécence. Plutôt que de s'en prendre à la saloperie spectaculaire, plutôt que de proposer une vraie répartition de la valeur ajoutée, on demande à Bergé de voter à droite. C'est plus facile comme ça.

Moi j'aime le NPA

J'ai beau être un sale réactionnaire à ses yeux, j'éprouve beaucoup d'affection pour l'engeance trotskyste. Il y va sans doute de souvenirs de lycée, cristallisés par les années - ah, le premier (et dernier) meeting du cercle Léon Trotsky à la Mutu. J'ai toujours trouvé rafraîchissante la brutalité trotskarde, surtout quand elle s'exprime dans cette parole politique lestée de théorie. Les troskos sont (presque) les seuls à dénoncer le règne de l'argent et de la marchandise, ils n'ont pas le fétichisme de l'industrie lourde comme les ex-stals, et ils ne sont pas compromis avec la bourgeoisie comme aujourd'hui le PS l'est. Du coup je regrette - ce que personne n'a dit - que le Nouveau Parti Anticapitaliste ne se soit pas plutot appelé le Parti Anticapitaliste Révolutionnaire, mais il manquait quelques voix.

Hélas, cette opération de rhabillage de la LCR en NPA repose sur une triple dissimulation. Premièrement, un replâtrage discret de la vieille théorie, qui faisait pourtant le charme de l'organisation, et qu'aujourd'hui on cache soigneusement pour ne pas effrayer les nouveaux militants venus par la télé. Autant dire qu'ils risquent de déchanter assez vite une fois exposés aux meeting des sections locales, une fois rédigés les communiqués de soutiens aux "mouvements" du jour. Ensuite cette conception non assumée de la personnalisation du pouvoir, avec la sympathique figure de Besancenot qui, ayant abandonné l'idéologie sans céder à l'exercice bourgeois du programme, est le seul facteur (ah ah) de ralliement. Enfin c'est bien sûr l'écart qui ne cesse de m'étonner entre le principe de "l'anticapitalisme" et la pratique corporatiste de la boutique - défendre coûte que coûte la petite fonction publique.

Car je veux bien que l'on se soucie des "petits" et qu'on refuse de sacrifier les plus fragiles sur l'autel des "réformes", surtout dans leur version sarkozyste. Cependant il y a comme un hiatus entre la prétention communiste et la défense acharnée du "service public", c'est à dire des statuts, tout en refusant au maximum la responsabilité du pouvoir. Ainsi le premier souci du NPA, c'est de crier partout qu'il ne s'alliera pas - jamais, jamais - au PS, et de refuser tout "débouché électoral aux luttes des classes (au point même de vouloir purger "l'aile droite" qui envisageait, horreur, une alliance avec Mélaenchon et les cocos qui eux mêmes pourraient s'allier avec le PS. Pourtant une telle alliance NPA-PC-PG serait justifiée par les idées défendues et le positionnement politique, mais elle est incompatible avec le réflexe fractionniste qui identifie notre extrême gauche.) Et on voit vite que le but de la participation aux élections est soit de garantir le maintien d'un pouvoir de droite dure (bon pour la boutique, ça) tout en punissant la fausse-gauche-qui-nous-a-trahi, soit l'ambition de désorganiser le système électoral pour rendre le pouvoir à la rue.

Peut on reprocher au NPA de reprendre la vielle stratégie "classe contre classe" du PCF des années 20, comme le dit Hollande dans son papier inaugural chez Colombani ? Du point de vue du spécialiste de la stratégie électorale, qui a passé 10 ans à bricoler pour rien, c'est un reproche assez logique. Et il y a bien quelque chose d'amusant à prendre le PS à son propre piège, celui du "vote utile". Parti sans leader et sans programme, le PS est bien plus largué que le NPA. Privé de toute capacité sérieuse d'opposition car incapable d'une réponse crédible face au néo-populisme de droite, il prend le risque d'être tout simplement dépassé par le charisme du facteur. Au fond, il faudrait que Besancenot prenne d'assaut le PS, seul véhicule capable de satisfaire son envie de pouvoir.

Le PS est un parti sans leader, Besancenot un leader sans parti. Tout le monde gagnerait à un tel rapprochement, car le NPA n'est pas qu'un collectif de défense des petits fonctionnaires et des précaires, il pointe le mal être auquel personne ne répond - cette "vie mutilée" décrite par Adorno, l'écrasement de l'humanité par la technique et la rationalité mécanique. Le PS a besoin de retrouver cette critique de départ, et pas seulement de râler en écho contre "la vie chère". Le capitalisme n'est qu'un des rouages du déracinement (et n'oublions pas trop vite les plaisirs de ce déracinement), il est difficile à réformer, il ne sera pas dépassé avec les "recettes" du NPA, mais on ne peut plus laisser le champ libre à ces crétins d'éditorialistes qui adorent commenter les sondages sous l'angle "les français sont grincheux (proposition A), ils devraient se réjouir et développer le gout du risque (prop. B) car les nombreux challenges du XXIeme siècle ne doivent pas se faire sans nous (conclusion)".

PS : j'ai merdé hier, ce billet a été publié par erreur alors qu'il n'était pas fini, j'ai donc dû le retirer in extremis.

Non, Facebook ne gardera pas pour l'éternité mes photos de merde !

Ouf, justice est faite, Facebook recule devant le tollé général, et ne gardera donc pas pendant toute la durée de son existence les données personnelles de ses utilisateurs. Retour aux anciennes conditions de service, que je ne connais pas plus que les nouvelles, que personne ne connait à part quelques maniaques procéduriers et les éternels défenseurs des libertés, surtout sur des sujets aussi urgents et dramatiques.

Il y a quelques mois on a avait déjà hurlé quand Facebook, qui ne dispose pourtant d'aucun revenu, voulait se servir des ces fameuses données (que personne n'est obligé de remplir) pour les vendre à des publicitaires. J'ai l'impression que les utilisateurs de Facebook (personnellement j'en suis mais je n'y vais jamais, je devrais d'ailleurs fermer mon compte) demandent une sorte de service public du réseau social, oui raconter ma vie avec des statuts débiles ("pfff trop marre du taf là" / "trop sympa le dîner chez gaston lol"), oui commenter les statuts débiles de mes potes, oui publier des photos pourries et les taguer pendant des heures, mais ne jamais payer le prix de ce divertissement.

Et aujourd'hui ce sont les mêmes qui flippent que Big Brother Facebook leur pique leurs contenus ! Est ce que quelqu'un a déjà réfléchi sérieusement à la "valeur" des contenus en question, et de ce que pourrait faire Facebook dans 10 ans avec les 10 milliards de photos merdiques qui encombrent ses serveurs (combien de centrales électriques pour stocker tout ça d'ailleurs) ? Avec la photo de Jessica et ses copines se tenant par les épaules, les yeux rouges et le regard torve de la fête ordinaire, le tout surexposé au flash ? Avec les photos de vacances de Jeannot et ses potes, là devant la tour eiffel ou l'empire state ? Avec tout ce dégueuli de photo produites en chaîne parce que gratuites, merci le numérique, et qui ne vaudront jamais rien au delà du cercle d'intimes auxquelles elles sont naturellement destinées ?

Quel noble souci des "libertés publiques", tandis que nos facebookers tolèrent très bien le reste du régime de surveillance qui constitue le pouvoir d'aujourd'hui. Mettez des caméras partout, mettez tout le monde en garde à vue, mais pas de pub ciblée sur Facebook, et pas touche à mes photos de merde ! Comme si les avertissements d'Orwell avaient été compris à l'envers.

LKP ça suffit maintenant hein

J'étais quand même surpris par la couverture plutôt positive de la grève générale en Guadeloupe. Pas de caricature, des portraits plutôt sympathique du leader Elie Domoté, une vision des enjeux proche de celle exprimée par le LKP - tout le monde était d'accord pour dénoncer la "pwofitayon", la "vie chère", les exploiteurs Békés, les monopoles. Mieux, au travers de la sociologie de bazar convoquée pour mieux comprendre les ressorts psychologique du peuple créole, on s'identifiait aux causes profondes du mal-être, et chacun allait de sa sentence, non c'est pas qu'un grève, c'est une histoire de fierté, c'est le racisme, les restes du colonialisme, tout ça.

Enfin, plus de souci. Depuis ce matin, sauf peut-être chez libé, on dénonce le "durcissement" du LKP. Pourtant rien n'a changé sur place, si ce n'est que Jégo est plus ou moins revenu sur ses premières promesses, et que la médiation molassone des autorités locales socialiste a été - comme chacun s'y attendait - rejetée. Et tout à coup, nos médias ont repris les rails qu'ils avaient étrangement quitté. Le LKP devient donc l'emblème du mouvement social maximaliste, jamais content, et en plus ils sont noirs, vous vous rendez compte, et peut-être qu'ils l'ont un peu cherché si c'est pas assez riche, non (bon je rajoute la fin, mais c'est un peu le sous-texte) ?

En tout cas le désordre est redevenu la chienlit, le blocage est à nouveau inacceptable, d'ailleurs les commerçants sont intimidés, et bientôt nous serons derrière les courageux gendarmes qui défendent les commerces qui refusent la règle mafieuse. Rien d'anormal d'ailleurs, l'étrangeté étant plutôt le courant de sympathie qui est passé quelques jours du côté de nos camarades guadeloupéens en lutte.

Le média de la peur

Merci le Figaro, voila du journalisme de qualité. Après avoir pisté "les voyous qui écument la capitale" par un "travail de bénédictin" (c'est vrai que c'est compliqué, excel), on apprend que "le franchissement du périphérique est devenu un sport habituel pour les malfaiteurs venus de banlieue ou de province" (...) "Paris importe donc plus de la moitié de ses délinquants."

L'angoisse. Bon, et il faut tirer des "enseignements", vite : "C'est devenu un truisme que de constater que les délinquants profitent du développement des transports en commun pour disperser leur activité et mieux se mouvoir dans l'agglomération, note un analyste" (on ne connaitra pas le nom de ce professionnel). Cela dit, soyons juste, "À Paris, (...) quelques secteurs périphériques comme les XIXe, XXe, XIIIe ou encore XVe «produisent» leurs propres délinquants, notamment en raison des ensembles sociaux qui s'y trouvent". Et conclusion du flic en chef de l'Elysée : "C'est naturellement sur ce bassin (parisien) que s'exerce sans frontière une délinquance mouvante"

Importation de malfaiteur. Délinquance mouvante. Sans frontière. Production locale dans les ensembles sociaux. Tiens ça ne rappelle rien ? Bien sûr la suite de l'article (commandé par Alliot-Marie ?) insiste sur la "coordination" des services de police et toutes les autres mesures visant à éviter "l'importation" de délinquants. Curieusement il n'est pas encore question de fermer les transports en commun et d'interdire le franchissement de périph' aux bagnoles marquées du sceau de la banlieue (et des autres, puisque 22,5% des délinquants recensés sont provinciaux ou étrangers), mais on voudrait bien que les racailles restent parquées chez elles.

Bien sûr le fait de raisonner à l'échelle de Paris intra-muros ne vaut que quand on parle de la "délinquance mouvante", pas de la coordination de la police. Grand Paris pour les flics, assignation à résidence pour les délinquants "étrangers" à la ville. Comme si l'on ne faisait pas que de constater et l'élargissement des limites de la ville, et l'enrichissement du centre-ville. Parce que s'il faut bien "lutter" contre la délinquance, on se demande en quoi traquer les malfaiteurs comme les vaches va faire progresser la sécurité de tous, et pas seulement des parisiens du centre.

Police partout ... (suite)

Tout a commencé à Seattle en 1999, lors de la réunion de l'OMC. Pour la première fois les altermondialistes ont fait une démonstration de force, et dit clairement qu'ils ne laisseraient pas se dérouler des sommets sans faire en sorte que leurs messages passent, d'une manière ou d'une autre. Qu'on soit d'accord avec eux ou pas, ils ont enclenché un nouveau cycle politique, celui de la forteresse - car le pouvoir a répondu par l'isolement. Ensuite, chaque réunion de l'OMC, du FMI, du G7-G8 s'est déroulée dans des lieux de plus en plus bouclés, avec une présence policière et militaire chaque fois plus massive, jusqu'à l'horreur de Gênes ou la police locale, prenant fait et part pour le pouvoir, s'est permis de battre et de torturer, jusqu'à la mort.

Ce modèle de la forteresse s'applique désormais en France, plus seulement pour des enjeux globaux mais avant tout pour soigner l'image du président, et répondre à sa notable paranoïa. Il ne supporte pas la contestation, et il a le goût de la sécurité, au point de faire de chaque déplacement sur le "terrain" une épreuve de force. Cet excellent papier sur Article XI (via rezo) résume toute l'affaire : déploiement policiers démesurés, villes bouclées, magasins fermés, passants interdits de mouvement, manifestants parqués loin du chef et privés de pancartes s'ils s'approchent trop. Belle chose que la démocratie.

Bien sûr, on a parlé de St-Lo, et du message très clair adressé à la hiérarchie : "cachez ce sein" disait Tartuffe, cachez ces gueux à pancartes qui me salissent mon image JT, dit Sarkozy. Mais l'affaire est plus vaste. Et comme le mécontentement grandit face aux gesticulations, il y aura toujours plus de manifs et toujours plus de flics. Alors, jusqu'où allons nous tolérer ce délire sécuritaire, qui nous empêche de vivre, le tout pour des déplacements vides de sens (sur le blog de Bianco, cité par Article XI, Nîmes paralysée pendant 8 heures pour 11 minutes de visite au Carré d'Art...) ?

Bref : il faut que cela devienne un sujet médiatique, puis un sujet politique, jusqu'au moment où ce gaspillage dangereux ne sera plus accepté par les villes visitées, qui refuseront d'être transformées en bantoustan le temps d'un débarquement des forces d'occupation. Car il s'agit bien de la réplication d'un modèle de gestion des peuples, qu'on filtre les clandés à coup de barrière électrifiées ou les populations locales avec des cordons de CRS.

Sa majesté "XB" (ou la propagande de l'efficacité dans ta gueule)

"BlackBerry dans une main (...) iPhone à l'oreille", "rythme effréné", "agenda et logistique de ministre", "aucune minute de repos", "ses journées commencent à l'aube et s'achèvent après minuit" et - magnifique conclusion - "Chez "XB", le travail dominical est obligatoire." Heureusement "(il a) désormais le temps" pour écouter les français, mais "sur le terrain" hein.

Ouf, n'en jetez plus, je crois avoir compris ce papier subtil comme une fresque stalinienne. Un portrait qui se focalise sur le style et sur les détails triviaux, sur les habituelles questions d'ambition au détriment du reste, jusqu'au colportage servile de la pique contre Aubry, soi-disant absente du sacro-saint "terrain" (et Lille c'est où ?), et à l'évacuation rapide (et à sens unique) de la crise sociale en cours ("un cri d'angoisse, pas de colère").

Ce portrait du nouveau chef de l'UMP en homme d'action ou en super patron est donc un exercice de racolage actif où le lecteur, tout en s'identifiant au travers de ses propres préoccupations qu'il retrouve chez "XB" ("après avoir jeté un oeil coupable sur les calories de la barre chocolatée qu'il vient d'avaler"), finira bien par éprouver de l'admiration pour l'homme orchestre en mouvement perpétuel, pour le professionnel exigeant qui "ne supporte pas le moindre grain de sable" ou encore pour l'ambitieux qui roule "sans doute un peu pour son propre compte".

Et pourtant je me demande s'il n'y a pas quelque chose de profondément ringard dans cette célébration de la vitesse qui se voudrait tellement exemplaire, comme si cette époque d'effondrement des marchés et de post-bushisme n'avait pas démodé d'un coup la précipitation et la suractivité au profit d'une politique plus réfléchie. Ainsi s'opposent la figure d'Obama, notre nouveau leader global, calme, cultivé et attentif, et celle des petites frappes instables et colériques dont regorge, sur le modèle de leur "mentor", l'UMP.