Il suffit de compulser les commentaires des articles sur la grève pour voir l'autre France. L'autre France qui dégueule contre les appels, contre les fonctionnaires, contre les syndicalistes, contre les mouvements sociaux, et contre toute la masse de ceux qui s'opposent au sarkozisme. Celle qui applaudit les réformes parce que "ça suffit" et "y'en a marre" et "comment va-t-on sortir de la récession si les gens ne vont pas bosser et font grève" ? Bien sûr, cette France sait faire la différence entre les "sectes terroristes" (sic) et les "syndicats sérieux et responsables" - c'est à dire qui ne font jamais la grève, d'ailleurs comme l'UMP elle ne s'étonne pas des manifestations car "nous sommes dans une période très difficile", mais sa compassion s'arrête là.

C'est la France des comparaisons internationales et de l'efficacité du privé. Car "la France a pris du retard", disent nos nouveaux exilés qui, bien logés et bien payés, voient midi à leur porte et en savent aussi peu de leur pays d'accueil qu'ils croient connaître la France. Ce sont les crevards de l'open space qui ont fait le choix de l'individualisme et qui, à force d'horaire à rallonge pour cause de réunions inutiles, n'arrivent pas à comprendre qu'on puisse bosser moins qu'eux. C'était aussi "France SA", un brûlot naïf d'un consultant de Mc Kinsey, car dans ce cas il est permis et même encouragé de prendre les vessies pour des lanternes (c'est du benchmarking, coco).

C'est la France de la culture télé, génération M6, piégée par une culture de la vitesse et quelque peu déracinée, sans passé ni sans histoire, acquise au mouvement, à la nouveauté et à la croissance éternelle des écrans plats, toujours prompte à trouver que les "acquis" sont des vieilleries d'un autre temps, et ne voit dans la culture de la gauche qu'une idéologie poussiéreuse tout juste bonne à illustrer des pubs trop second degré (quoi).

C'est enfin la France de la "fermeté" contre tous les déviants, immigrés, sans papiers, fous, délinquants, celle qui réagit au quart de tour au moindre fait divers qu'on lui jette en pature, celle qui crie "toujours les mêmes (mais on n'a pas le droit de le dire)" quand le prénom du présumé coupable vient d'outre-méditerranée, et qui comprend par contre les agriculteurs qui tirent sur les inspecteurs du travail, parce que bon quand même c'est pas facile.

Evidemment, je caricature à mort, mais c'est ce que les commentaires donnent à voir. Pendant que nous méprisons Sarkozy et tout ce qu'il représente, pendant que les cortèges grossissent, il reste une presque majorité de bons citoyens qui veulent plus de réforme au couteau de boucher, et encore quelques uns que le mouvement social radicalise dans l'autre sens. La tentation de les oublier - parce qu'on est mieux ensemble - ou de les mépriser - parce que c'est quand même tentant - ne fera pas revenir magiquement la gauche au pouvoir, pas plus d'ailleurs que de faire des grossières concessions à leur point de vue - comme Royal en 2007.