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radical chic

Barack Obama ne peut pas gagner

C'est pas possible, il n'y arrivera pas, il va se passer un truc, enfin bon qu'est ce qu'on croit, hein, ça serait trop beau pour être vrai, car la règle, c'est que "les américains ne voteront jamais pour un Noir". Voilà.

Je ne sais pas combien de fois j'ai entendu ça, et d'ailleurs on peut trouver à peu près partout sur le web des versions plus ou moins raffinées de cette angoisse nourrie d'une connaissance assez incertaine des Etats-Unis. Tiens, la dernière en date, celle de Politis, où après l'habituelle tartine anti-américaine, on nous ressasse (sans le savoir) les arguments des derniers supporters de McCain, l'effet Bradley et le racisme consubstantiel des ricains, plus la capacité du gouvernement à voler des élections (plus, pour faire bonne mesure, l'idée qu'au fond, Obama ne changera rien. Fermez le ban).

Evidemment que rien n'est gagné, car rien n'est jamais gagné, ce qui permet aux fidèles de McCain de s'accrocher à toutes les branches possibles pour ne pas démobiliser leur électorat : Bradley bien sûr, mais aussi les values voters qui ont fait gagner Bush, les jeunes qui pourraient bien ne pas voter, et les indécis (ou "low information voters") qui pourraient tout à coup, comme ça, préférer le vieux blanc au jeune noir. Tout cela revient à prier très fort pour que certaines règles du passé (et pas celle qui dit que les sondages ont toujours prédit le gagnant, depuis 1948) s'appliquent encore, et toutes ensemble.

Mais ça, c'est aux Etats-Unis, car en France on ne cherche pas à rationaliser ses craintes, on s'attend juste au pire. Pourtant, le nombre de signes favorables qui s'accumule lors de ces derniers jours est impressionnant. La moyenne des sondages demeure favorable, et bien meilleure qu'en 2004, au niveau fédéral comme dans les états clés, comme on peut le voir (version démocrate, également une bonne source pour démonter les arguments républicains cités plus haut) ou aussi (version conservatrice). Les premiers retours des votes anticipés sont excellents. Même avec une prédiction très prudente, où Obama perdrait l'Ohio et la Floride et ne gagnerait "que" là où il a plus de 6-7 points d'avance dans les sondages, la victoire est à la portée de main.

Et sur le fond, comme le rappelle ce papier, il n'y a pas de miracle : plus d'enthousiasme, plus d'argent, plus de volontaires, et une capacité impressionnante à rester calme dans la tempête et à accrocher les deux messages qui comptent, Bush = McCain et l'économie, l'économie et rien d'autre. Plus la chance incroyable d'une crise financière qui vient clore en grand spectacle les 8 affreuses années de Bush.

Au fond, cette croyance, peut-être mâtinée de superstition style c'est-trop-beau-pour-être-vrai, attendons-nous-au-pire, c'est le refus de voir dans les Etats-Unis autre chose que leur part maléfique, une puissance impérialiste peuplée de grenouilles de bénétiers débiles. Il n'y a pourtant pas que ça à voir là-bas.

Réflexions autour de la motion C

Je ne peux plus continuer à ignorer le congrès du PS, et je ne tiens pas non plus à me contenter de la lecture médiatique (et réaliste, certes) de la lutte des courants pour la conquête du parti, qui s'ajoute bien sûr aux tartes à la crème habituelles : le PS ne sait pas s'opposer, y'a pas de leader, etc.

Aujourd'hui je commence par la gauche, la motion C, celle de l'aile gauche du PS. Elle profite d'un contexte favorable, avec la crise, ce qui donne ce texte d'introduction séduisant :

Seul le recours massif à l’action publique et aux contribuables a permis de mettre un terme provisoire au chaos créé par la spéculation et la subordination de l’intérêt général aux intérêts particuliers. La véritable hiérarchie entre l’économie et la politique a ainsi pu être rétablie. (...)

Nous avons bien perdu, dans les dernières décennies, la bataille culturelle, c’est à dire la bataille politique au niveau le plus élevé et le plus profond. Il est temps, plus que temps, d’inverser la tendance. (...) Nous avons gagné les élections chaque fois que nous avons eu un temps d’avance. Un temps d’avance sur l’adversaire, un temps d’avance dans la compréhension du monde, un temps d’avance sur les métamorphoses de la société.

Il faut en effet saisir le moment de la crise pour reconstruire une gauche "décomplexée", et oui, c'est une bataille idéologique. Au fond, comme le programme est centré autour de la redistribution, sans surprise (et sans préjudice d'ailleurs de la difficulté de faire accepter ce genre de mesure dans l'égoïsme le plus généralisé), la seule question qui vaille est celle de la création de richesse, et savoir comment un "retour à l'Etat" peut la produire. Comme le constate justement cette motion, la croissance est faible, l'investissement public ou privé insuffisant, et la désindustrialisation de la France est alarmante...

Donc, c'est une chose de constater que le modèle de capitalisme financier est fatigué, que beaucoup s'indignent de l'augmentation de la rémunération du capital (sauf aux Etats-Unis), et de la déconnexion entre finance et production de biens et services, mais tout cela ne dit pas comment en sortir. Le système financier, qu'on le veuille ou non, avait le mérite de la cohérence autour du profit. L'effondrement des marchés financiers ne déserre pas la contrainte sur les entreprises, au contraire. Donc, comment "forcer" des agents privés à lâcher leurs privilèges alors qu'ils détiennent des entreprises ? Comment exiger que les entreprises investissent si elles ne le jugent pas pertinent ? Comment éviter que le travail (ici ou la-bas) soit la valeur d'ajustement du maintien du taux de profit ?

Je suis sensible aux idées défendues dans cette motion : relocalisation forcée, protectionnisme au niveau européen (ce qui permettra au moins de rapprocher les pays ateliers, de la Chine à la Roumanie...), développement industriel piloté par l'Etat (marrant comme on parle d'Airbus, d'Ariane mais jamais de Bull !), et plus généralement à tout moyen permettant de rendre de la valeur aux salaires plutôt qu'aux dividendes, quitte à nationaliser les entreprises plus assez rentables pour les actionnaires privés. Mais l'étatisme consubstantiel de nos amis ex-GS me dérange. Il y a un point aveugle dans ce texte, c'est justement les services publics, toujours renforcés, rarement réformés.

Ce qui manque ici, c'est la prise en compte de la souplesse du marché, de laquelle dépend l'organisation concrète de l'économie. L'Etat doit poser des règles et mettre du blé sur la table, nationaliser si nécessaire, mais si c'est pour transformer les entreprises en régies, le remède sera pire que le mal. Dieu sait que je n'aime pas tellement les entreprises, leurs petites bureaucraties internes, leur culte de la fausse efficacité, la fabrication de la bêtise et la destruction permanente du travail, mais elles fonctionnent. N'oublions pas parfois la politique du moindre mal. C'est sûrement dans la propriété collective des entreprises (nationalisées, en scoop, ou avec des actionnaires salariés) que se trouve la réponse à la pression de la rentabilité.

Enfin, ce qui est important pour un texte politique, on oublie quand même les bénéfices de la logique consumériste : rapatrier de la production, taxer les importations hors UE, autant de chose qui vont terriblement renchérir les coûts des biens de consommation courante, vêtements ou électronique. C'est sûrement un frein nécessaire aux gaspillages, mais c'est un risque pour le secteur de la distribution et pour les électeurs qui se verraient privés de la seule consolation apportée par le néolibéralisme !

De l'autre côté du miroir

Chaque jour qui passe rapproche Obama de la Maison blanche, et accroit la rage des Républicains. C'est un plaisir que de lire les chroniques acerbes de ceux qui vont perdre, et de les voir ressasser leur incompréhension. Il a parlé à un ancien terroriste, après le 11 septembre ? Et son pasteur ? Et sa conception socialiste de l'économie ? Et l'historique de ses votes, tellement à gauche ? Et son manque d'expérience ? Et ses discours creux ? Et le connait-on vraiment ? Obama, c'est le point de non-retour, la fin de la spécificité américaine, la catastrophe. Bien sûr, si la presse s'en fout, c'est qu'elle lui est acquise ; encore quelques jours, et ils traiteront les électeurs de crétins irresponsables.

Ils me rappellent, à l'envers, l'élection de Sarkozy. Comme nous autres ségolistes de raison, ils doivent défendre contre mauvaise fortune bon cœur un candidat qu'ils n'aiment pas vraiment, et tentent de mobiliser contre Obama plutôt qu'en faveur de McCain (ou de la débile Palin). Nous répétions à l'envie que Sarkozy était dangereux pour la France et la démocratie, qu'il allait niquer les pauvres et soigner les riches, et provoquer la guerre dans les banlieues. Le trait était un peu grossi mais nous finissions par y croire. Malgré toute cette agitation, il a largement gagné, et pas seulement en convainquant l'extrême droite (et il se révèle un piètre président, mais heureusement la comparaison s'arrête là).

Il y a un moment où on a beau s'époumoner, les arguments ne portent plus, tandis qu'on cherche déjà les responsables de l'échec, et qu'une partie des troupes déserte le navire. Comme un accident peut encore arriver, il n'y a plus que le précédent de Thomas Dewey battu par Truman à la surprise générale pour apporter un dernier espoir aux conservateurs.

Le design, une fascination fatigante

Bon, vous avez vu la pub dans le métro, hein, les parisiens ? Le Monde qui après avoir ré-imprimé des philosophes, puis Balzac, à chaque fois avec des affiches pour dire que c'est super actuel, les philosophes ou Balzac (parce que ça à l'air vieux, quand même, voire chiant, donc qu'on se rassure, c'est actuel), Le Monde sort donc une "encyclopédie du design". Ach ! Et là, pas besoin vous noterez de vendre "l'actualité" du truc, car le design est sans doute la chose la plus consensuelle du monde.

Le design, c'est quoi ? Non pas l'industrialisation du beau, comme on veut nous le faire croire, mais au contraire le développement d'une passion froide pour des objets froids et fondamentalement inutiles. Je vois au moins deux bonnes raisons qui me rendent assez insupportables toute mention du design.

La première, la plus évidente, c'est que le design est l'une des forme de justification du consumérisme, et d'un consumérisme en quelque sorte "éclairé". Que l'on parle de ceux qui collectionnent des objets officiellement estampillés design, des meubles signés ou autres gâteries cotées trop cher, ou des types qui consomment les trucs profilés qu'ils voient dans les pubs, le phénomène est le même ; c'est comme si ces objets apportaient un supplément d'âme aux merdes dont ils s'encombrent parce qu'ils ne savent pas faire autrement que de s'encombrer de choses.

Ainsi le type qui possède un portable mac et qui vous explique qu'il est "beau", comme son ipod, comme sa télé écran plat d'une autre marque, toute noire ; ainsi les connards qui se moquent du tuning et passent des heures à commenter le design de la dernière audi ; et tous ceux qui promènent un œil approbateur sur la moindre chaise un peu tordue, comme si le fait d'échapper à Ikea les faisaient entrer dans une classe supérieure (et les mêmes expliqueront qu'il y a des "choses très bien" chez Ikea, bien sûr, car ce n'est jamais qu'une affaire de prix. Genre).

L'autre raison, c'est qu'en fabriquant une sorte de catégorie du beau liée à l'industrie, on libère toute une cuistrerie petite-bourgeoise qui se retrouve à révérer des choses fondamentalement inintéressantes. Non seulement on prétend échapper au quotidien ou à la masse en payant ses meubles ou son frigo plus cher, et on signe ainsi sa pure aliénation, mais on finit par dévoyer l'idée même de beau en le trouvant dans des objets qui, au fond, y échappent.

Il suffit d'aller sur un forum de fans de téléphones mobiles pour les voir s'extasier dès qu'un boitier est plus lisse ou plus fin, ou plus arrondi, ou n'importe quoi d'autre. A force de se pâmer devant des bagnoles et d'en faire (au passage) un signe de reconnaissance entre gens bien élevés, c'est encore une conception dévoyée de l'art qui se met en place. Entendons-nous bien, le problème n'est pas la production de masse, mais la volonté de trouver de la valeur dans cette production qui ne devrait pas être autre chose que pratique (et qui fonde justement l'aliénation sur cette recherche du beau - et de la distinction - là où elle ne peut pas être).

La marseillaise, tu l'aimes ou tu la siffles

Dans un monde idéal, les matchs entre la France et ses anciennes colonies devraient être des moments de "fraternité" et de "retrouvailles". Parce que le sport rassemble autour "d'émotions partagées", parce qu'il nous rappelle les bonnes valeurs de dépassement et d'effort qui font la gloire de l'exploitation tertiaire, et surtout parce qu'il est tributaire de l'idéologie du "fair play" qui est bien sûr la valeur suprême, le respect de l'adversaire, tout ça.

Et dans le cas du match d'hier soir, pour que le message de la "fraternité" passe bien clairement, on avait soigné les symboles, par exemple notre cher hymne chanté par une "Franco-tunisienne" comme "eux". Mais ça n'a pas suffit, et les supporters venus encourager le pays de leur parents ont osé siffler la marseillaise, notre hymne, leur hymne ! Quel scandale ! On aurait dû arrêter la rencontre, parce que c'est important, les symboles, disent les tenants de la novlangue sportive. C'est important, le respect de l'adversaire, qui se trouve être le pays d'accueil, hein.

Et voila une nouvelle petite affaire, tellement française, tellement médiocre. Donc Fillon se plaint, comme les nombreux commentateurs des sites d'actu (quand supprimera-t-on ce déluge fatiguant, ce qui est bon pour les blogs ne l'est pas pour la presse), et notre Président doit donc convoquer le boss de la FFF, pour faire mentir ceux qui pensent qu'il n'a pas que ça à foutre, surtout en ce moment.

C'est quand même incroyable, tant de bruit pour cette pauvre histoire. Mais c'est intéressant, alors j'en profite pour rajouter au bruit (comme je l'avais fait à l'époque), non seulement parce que ces réactions de chauvinisme pavlovien sont horripilantes, mais aussi parce qu'elles reposent sur deux grosses incompréhensions soigneusement entretenues.

Première incompréhension : le fair play, comme d'autres valeurs respectables mais irréelles, comme tous les mots creux dont se gargarisent les sportifs, n'existe que dans des conditions privilégiées. Le côté "je paye un coup au mec que j'ai battu au tennis", ou les contes de retrouvailles entre "rugueux" lors de la troisième mi-temps. C'est une idée charmante du respect de l'adversaire qui ne tient que grâce à l'homogénéité de classe ou de valeur entre le gagnant et le perdant.

Autant dire que le fair play ne tient pas dans le foot. Que toutes les fédérations bavassent sur les valeurs du sport, comme les publicitaires d'ailleurs, ne parvient pas à faire oublier la violence de cet univers entièrement inféodé à la thune et au tribalisme. Certes, il y a des règles claires, mais c'est tant que l'pédé d'arbitre là nous attribue bien l'péno. Pour le reste, faut écraser la gueule de l'adversaire, comme on se cogne dessus entre supporters avinés.

Deuxième écueil : sur cette naïveté de fair play se greffe contexte "post-colonial" (pas trouvé de meilleure expression), qui mérite mieux que des commentaires à l'emporte pièce. Pour être clair, je me fous qu'on siffle la marseillaise, exactement comme ceux qui prétendent s'en offusquer. Ceux-là portent le deuil d'une image d'épinal de la réconciliation qui viendrait magiquement faire oublier, autour d'un terrain, toutes les tensions identitaires entre "gaulois" (je parle comme un flic) et "enfants d'immigrés" ; manque de pot, on n'est pas à Disneyland.

Plus encore, ce qui est regretté à mots couverts, et toujours sous prétexte des valeurs du sport, c'est le manque de déférence de Français d'origine tunisienne. On accepte parfaitement que n'importe quel autre pays lors de n'importe quel match international siffle la marseillaise, on siffle copieusement l'autre hymne nous-mêmes, et c'est l'esprit brutal du foot. Mais quand ce sont nos propres concitoyens qui pour un soir font symboliquement (et un peu bêtement, c'est sûr, mais les foules sont toujours imbéciles) allégeance au pays de leurs parents, ce n'est pas acceptable. Ces enfants sont gâtés et vivent mieux qu'au bled, et ils se plaignent, encore ?

Ce qui se pose ici, fondamentalement, c'est la question du sentiment d'appartenance à la communauté de ces enfants d'immigré, ni encore tout à fait français bien qu'ils ne connaissent que la France, mais plus du tout tunisiens, encore dans la logique de la "double absence" des exilés ("de trop partout, et autant, désormais, dans sa société d'origine que dans la société d'accueil", dixit Bourdieu dans la préface au livre de Sayad). Il ne s'agit pas de les excuser, ceux qui sifflent connaissent la porté de leur provocation ; mais leur reprocher de siffler, c'est tomber dans leur piège et embrayer sur une version consensuelle de "La France, tu l'aimes ou tu la quittes", dans laquelle tout se confond, amour de la France comme culture et rejet (qu'il soit justifié ou non) de l'Etat français et de ses symboles.

La photogénie des traders qui chialent

A chaque fois que les bourses s'effondrent de façon un peu plus marquante que d'habitude, mais encore beaucoup moins que les soldes d'hiver (vous imaginez acheter une fringue soldée de -9,5% vous ? quelle radinerie ça serait), on nous bombarde de photos de traders en déroute. Comme les corbeilles ont presque partout disparu, il faut bien trouver des visages pour humaniser un peu ces graphes qui pointent en bas, et pour traduire toute cette détresse, hein, alors voila, agad' le trader qui chiale, si c'est pas triste un jeune gars si élégant, hein.

Donc le marronnier : type en costard gris et chemise bicolore se prenant les mains devant ses huit écrans qu'on l'air hyper compliqués ; gonzesse de 24 ans en tailleur et bijoux qui hurle sur fond de chiffres rouge ; mec catastrophé et visiblement indien (pour bonne mesure, faut montrer que la crise est mondiale) qui regarde dans le vide ; scène de solidarité, tellement humaine c'est bon ça coco, de costard dans les bras d'un autre costard dont on ne voit que la cravate hermes qui dépasse (variante : la grosse rolo avec chronomètre), etc. A chaque fois des jeunes bien sapés, effondrés devant des écrans, parce qu'il faut bien expliquer l'origine de la douleur, toute la misère de la crise en sorte.

Ce réflexe illustratif est bien naturel, mais bon, ils voudraient pas nous faire pitié en plus ? Que ces jeunes cons qui se sont anormalement gavés dégustent, c'est quand même la seule consolation de cette crise financière qui va finir par mettre des millions de travailleurs au chomdu. Les victimes qu'on nous présente aujourd'hui sont les coupables, ou plutôt les mercenaires qui ont volé et détourné pour leurs fins spéculatives un système censé alimenter l'économie réelle en liquidité. Qu'ils dégustent, c'est la moindre des choses, et ils ont plutôt de la chance de ne pas se faire lyncher par ces cocus (volontaires ou non) de petits épargnants.

C'est la crise et c'est la faute à la propriété privée

A voir les indices boursiers se péter la gueule et les banques se comporter comme des gamins implorant l'aide de papa-maman, je me demande si mon précédent billet n'était pas un peu trop distant - et pourtant, c'est comme si d'être lassé de l'actualité m'empêchait même de réfléchir à ce qu'il se passait. Certes, je continue à croire qu'après la purge les excès de la finance recommenceront - et que des gourous nous expliqueront que cette fois-ci, ce n'est pas une bulle, ni de la spéculation, c'est pas comme en 2008, hein. Mais peut-être que certains partis-pris qui structurent l'idéologie actuelle vont enfin être remis en cause.

Par exemple, dans le FT :

The current financial crisis can be traced to three of the central ideas of the Reagan-Thatcher era: the promotion of home ownership, financial deregulation and a fervent faith in the market. Each of these ideas did sterling service for 30 years, increasing prosperity and freedom. But pushed too far – and combined – they have created a disaster.

The promotion of home ownership... Ca me rappelle quelque chose. Cette crise n'est pas qu'un problème de "régulation" - dont on ne va jamais jusqu'à demander ce qu'elle recouvre exactement. Cette crise n'est pas uniquement la résultante du fétichisme du marché. Elle n'est pas plus un problème "d'avidité" (greed pour McCain) ni de traders irresponsables. C'est une crise de l'idée de la propriété privée poussée à bout.

Bien sûr, on pense tout de suite aux retraites par capitalisation (et défiscalisation), mais ce n'était que la première étape : il y a encore quelques mois, les conservateurs américains souhaitaient créer des "health saving accounts" : plutôt que de socialiser l'assurance santé (quelle horreur), nos amis voulaient que chacun gère son petit pactole en épargnant avisé : vais-je le dépenser pour mes frais de dentiste, ou dois-je plutôt thésauriser puisque mes risques de choper un cancer sont de 0,23 ? L'expression pourrie de "capital santé" n'aurait jamais pu être aussi vraie.

Chacun pour soi, cigale ou fourmi, et les épargnants et les prudents seront récompensés par "la hausse". Nourrir les banques de commissions, alimenter la hausse des actifs, priver l'Etat de ressources pour se retrouver à la fin cocu. On parle pudiquement de ceux qui doivent liquider au "mauvais moment", mais personne ne craint que le cours des actions puisse stagner à long terme, ou décliner comme cela a été le cas au Japon ou en France pendant des années après 1987. Et si cela devait arriver, on trouverait toujours un moyen d'en rendre responsable le petit propriétaire spolié, tiens s'il avait arbitré à temps ?

C'est l'individualisation à outrance des moyens de subsistance collective qui nous fout dedans ; c'est d'avoir voulu, au nom du saint idéal de la propriété, vendre des maisons à ceux qui ne pouvaient pas en acheter - les gentils pigeons qui payaient deux fois plus d'intérêt que les autres ! C'est de vouloir rendre chacun responsable du financement de sa retraite et de sa santé, pour éviter les pseudos-gaspillages et les comportements de passager clandestins. Et c'est aussi pour créer de nouveaux marchés, et de nouvelles extorsions, là où des administrations opéraient de simples transferts.

Tout cela au nom de la propriété, bien sûr. Qui est contre la propriété privée ? Personne, mais poussée trop loin elle se retourne contre le bon sens qui la rend acceptable. Et qu'en restera-t-il, puisque aujourd'hui on ne peut être propriétaire que de marchandises jetables, ou d'actifs dévalorisés ?

Discussion libre

Pas le temps. Cependant, j'aime assez cette interview de Todd dans le dossier de Libé consacré à la marginalisation de la Cimade :

Il faut revenir à l’équation fondamentale du sarkozysme qui est de taper sur les faibles pour faire oublier qu’on est copain avec les forts. L’irruption du sarkozysme, ça a été la récupération de l’électorat du Front national suivi des avantages fiscaux pour les plus riches. Dix-huit mois après l’élection, il est clair que cette présidence est désastreuse sur tous les fronts économiques, que ce soit la baisse du niveau de vie - ou, comme on dit pudiquement de nos jours, du pouvoir d’achat - ou la hausse du taux de chômage. La tentation est donc grande, pour le sarkozysme, de se ressourcer dans son domaine d’excellence : la désignation de boucs émissaires. Il est vraisemblable que le gouvernement se moque éperdument des résultats concrets, au demeurant tout à fait marginaux, de sa politique d’expulsion de personnes sans papiers. Le but de l’opération apparaît bien plutôt de montrer à l’électorat du Front national qu’on pense à lui et qu’à défaut de faire du bien aux Français, on peut quand même faire du mal aux étrangers en situation irrégulière.