En cette époque où l'on privatise tout et n'importe quoi, il est tentant de croire que la faillite de Lehman et la nationalisation de Fannie, Freddy et d'AIG par le gouvernement US prouve par les faits l'inanité des marchés financiers, de la spéculation et - pourquoi pas - du capitalisme. Il est également tentant de croire que cette fois-ci c'est bien la goutte qui fait déborder le vase, et que rien ne sera plus jamais comme avant. Je n'y crois pas un instant.

Cette crise, toute spectaculaire qu'elle soit, n'est que le énième épisode, non de la disparition du système, mais de la régulation du système. Oui, l'intervention publique permet d'éviter les catastrophes, mais une fois que les contribuables auront épongé les dettes des victimes du jeu de chaise musicale - les derniers qui n'ont pas réussi à revendre leurs actifs pourris au moment où la musique s'est arrêtée ; une fois qu'on aura entendu les appels concertés à la régulation et les leçons de morale façon "plus jamais ça", une fois que des lois auront été votées pour décourager la spéculation sur les actifs immobiliers, tout recommencera comme avant.

Croire que cette crise puisse changer quelque chose, c'est oublier les précédents épisodes de la même maladie, de la spéculation sur les bulbes de tulipe au XVIIe siècle à l'éclatement de la bulle des dotcom il y a quelques années. La seule chose qui change, c'est la capacité du gouvernement à éponger la crise pour garantir une survie plus facile au système : le choix entre aujourd'hui ou 1929. Bien sûr, après 1929 et surtout après 1945, le monde financier a été mieux régulé, mais pour combien de temps ? Le souvenir de la catastrophe a permis de tenir jusqu'aux années 70, et pas plus.

Bref, les leçons ne sont pas retenues, parce que personne ne souhaite les retenir. La preuve en France, où l'on annonce en ce moment la privatisation "partielle" de La Poste (soit, jusqu'au moment où l'ensemble de l'affaire sera vendable - notez au passage l'art du timing de nos dirigeants publics, toujours prêts à brader ce qui ne leur appartient pas au plus mauvais prix possible) ou le fait qu'Air France va faire rouler des TGV privés sur les lignes les plus rentables, histoire d'être sûr que les profits du public ne le restent pas. De même, la privatisation d'EDF avait bien eu lieu quelques années après l'explosion du marché de l'électricité en Californie. Et on trouvera toujours des gogos pour acheter avec leur épargne ce qui leur appartenait avant au nom de tous.

Dans tous les cas, il y a deux victimes : ceux qui n'ont pas vendu à temps, mais qui ont au moins eu le plaisir du jeu, et la collectivité ; contribuables, simples prolos ou rouages de la classe moyenne qui épongeront et les dettes des joueurs, et la crise qui s'en suit. Jusqu'au prochain épisode.