A propos
radical chic

Taxer le patrimoine, pour une fois

Au début, le gouvernement prévoyait de financer le RSA en pompant la prime sur l'emploi, donc en demandant aux petits salaires de cracher pour plus pauvres qu'eux. Après le paquet fiscal et ses proverbiaux 15 milliards, c'était vraiment faire la politique du doigt tendu, et prendre le risque d'alimenter la grogne. Alors on ne peut que se réjouir de l'idée de taxer, pour une fois, le patrimoine, ou plus exactement les revenus du patrimoine.

Bien sûr, c'est une manœuvre habile pour redonner un peu de crédit à un gouvernement qui est généralement occupé à redistribuer à l'envers. Bien sûr, le RSA sera l'arbre qui cache la forêt des mauvaises nouvelles, hausse des franchises sur la sécu en attendant la dernière claque sur les retraites. Il n'empêche, voila 1,5 milliards chipés à l'épargne, qui ne seront pas de trop dans le budget des ménages les plus fragiles et qui viendront alimenter la consommation.

Forcément, cela ne plait pas à tout le monde, à l'UMP comme au Medef. Comme c'est amusant de les voir servir Sarkozy en râlant contre la hausse des prélèvements, quand ils n'osent pas dire qu'ils trouvent normal que leur argent se reproduise pendant leur sommeil, mais beaucoup moins qu'on aide les fainéants avec ? Il serait donc idiot de critiquer un gouvernement qui, pour une fois, va dans la bonne direction. Il faudrait plutôt l'encourager à continuer de la sorte, tout en se préparant au pire.

Misère tertiaire : la culture de l'urgence

Il ne faut pas beaucoup plus d'un pas de côté pour être saisi de l'absurdité du monde du travail. Lire des mails, envoyer des mails, et perdre son temps en réunion, passe encore ; mais supporter l'affectation de sérieux et la gravitas du cadre qui se respecte, voila qui est difficile. Encore entre collègues arrive-t-on, avec quelques plaisanteries, à jouer de cette absurdité, mais c'est un peu plus difficile devant des clients qui, tout contents de leur petit pouvoir de payeurs, se gonflent d'importance jusqu'à en être bouffis.

Etre client, cela donne certains droits, par exemple de transformer en "urgence" des choses anodines et fondamentalement inutiles. Machin doit montrer que son projet avance à la réunion du conseil d'administration. Bidule flippe parce que telle correction n'a pas été prise en compte et laisse entendre qu'il se fera engueuler si ce n'est pas fait en urgence. Truc ne comprends pas qu'une demande aussi anodine prenne autant de temps.

Tous se comportent comme si leur vie et celles des autres en dépendait, comme s'ils étaient des militaires ou des chirurgiens, ou encore des ingénieurs dans l'aéronautique. Combien de fois ai-je eu envie de leur rappeler qu'au fond rien n'avait d'importance ? Mais je sais bien que c'est ce genre d'évidence qui n'est pas acceptable. Plus les choses sont vaines, et plus la pression du temps augmente.

Le pire, c'est qu'ils le savent bien, et qu'ils se reposent tous sur la schizophrénie du petit cadre, capable en même temps de voir que rien de ce qu'il fait n'importe (et préférant toujours "profiter de ses enfants", au hasard), et d'être saisi par l'angoisse, obligé de coller d'autant plus à son rôle d'homme pressé qu'il ne veut pas voir le vide sous ses pieds.

L'été des catastrophes

Plus ça va et plus je trouve le collage de n'importe quoi qu'on nous sert comme "actualité" absolument surréaliste, et ce grand mélange finit par me monter au cerveau. "De toutes façons, c'est le mois d'août des catastrophes", me disait l'autre jour un chauffeur de taxi (pour une fois qu'il ne me parlait pas du coût de la plaque), citant la guerre en Géorgie, les soldats français tués en Afghanistan et le crash de l'avion de Spanair. Quand je lui ai fait (gentiment) remarquer que ça n'avait vraiment, vraiment rien à voir, il m'a répondu que ben si, c'est que des catastrophes. Autant dire que c'est moi qui ait un problème.

Pire, ces catastrophes ne se laissent même plus comprendre. Quelle déception de voir que le récit de notre BHL national, cet homme seul vent debout contre la fatalité de la guerre, ne résistait pas à un examen sérieux ! Certes, ce ne sont que des détails, et BHL a d'autres ressources pour faire triompher l'esprit plutôt que la lettre, comme on le voit dans sa campagne de Syldavie.

Bref, dans cette époque terrible où tout est dévalué, même les témoins engagés ne valent plus tripette ; il ne faut donc pas s'étonner que le bon peuple perde ses repères, ne jugeant plus qu'au compte des morts, à la condition qu'ils soient plutôt comme nous (les civils bombardés en Afghanistan, eux, n'avaient qu'à habiter ailleurs, sont habitués non ?).

Du coup, je n'ai jamais été aussi près de m'éloigner de l'écran, comme on me le conseille d'ailleurs gentiment dès que je m'énerve contre les médias. Je ne vois pas quelle autre solution existe pour ne pas subir le déluge de fausse compassion et de vrai voyeurisme qui entoure faits divers et récits de guerre, rabaissés au même standard des une minute trente ou de la dépêche AFP présélectionnée par yahoo mail. C'est ça ou tomber dans le piège du cynisme.

Du coup, vous m'excuserez mais je ne vais pas publier aussi régulièrement qu'avant les vacances, j'ai l'impression d'avoir épuisé ma réserve d'indignation, et je dois reconnaître que j'ai besoin de m'appuyer sur quelque chose pour pondre mes billets. On verra quand l'inspiration reviendra...

Where is the landslide ?

On dirait bien que les médias français ont abandonné provisoirement leurs compte-rendus de la campagne présidentielle américaine, en attendant la désignation du VP, puis les conventions - et l'habituelle couverture ironique de ces "fêtes" pour ces "grands enfants". Du coup je vais en parler, tiens, histoire de partager quelques liens (attention, billet chiant).

Obama est en tête, mais de peu, et son avance faiblarde (entre 2 et 5 points) n'augure rien de bon, surtout dans les "battleground states" ; sa campagne commence à s'inquiéter, Clinton en profite pour semer le doute et tout le monde rivalise d'explication pour comprendre, non pas pourquoi il est devancé, mais pourquoi il n'y a pas de "landslide".

Il est évident que la situation ne pourrait pas être plus favorable, vu le discrédit qui touche Bush, le parti républicain et l'ensemble du mouvement conservateur ; certains voient même en 2008 la fin d'un cycle commencé avec Nixon et qui s'appuyait sur la remise en cause des progrès "libéraux" des années 60. Et tandis qu'Obama ne peut "conclure l'affaire", puisque on ne le connait pas assez... ou plutôt parce qu'il est noir, McCain serait déjà en train de passer devant (+5 dans un sondage isolé... ils ont trouvé leur Opinion Ways a eux) (la crise avec la Russie n'y étant sans doute pas étrangère).

On voit que les Cassandre qui prédisaient que jamais les ricains ne voteraient pour un noir peuvent se réjouir ; car c'est bien, au sens large, le caractère "étranger" d'Obama qui prime ; et les conservateurs - suivant la stratégie de Clinton - essayent de souligner qu'il n'est pas un "vrai" américain : métis, mais aussi né à Hawaï, passé par l'Indonésie, influencé d'une manière ou d'une autre par l'islam, puis par les militants noirs radicaux, tout est bon pour semer le doute et briser la logique d'identification ; il faudra à Obama tout son charisme pour faire oublier ces insinuations et donner sa version de l'histoire, commençant par son enfance dans le Kansas.

Tout cela donne l'impression que le lead idéologique des républicains continue. Pendant les élections 2004, le Village Voice avait souligné que les clubs de strip accueillaient largement les délégués républicains durant leur convention : non seulement ces bons pères de famille ne se cachaient pas de leurs distractions innocentes, mais ils se plaisaient à souligner le scandale qui n'aurait pas manqué si des Démocrates allaient dans les mêmes bars. Deux poids, deux mesures, c'est exactement ce qui enrage certains des supporters d'Obama, comme Frank Rich : si Obama est "différent" et "élitiste", pourquoi ne reproche-t-on pas à McCain, qui vit comme un milliardaire grâce à la fortune de sa femme, d'être coupé du peuple ?

Au fond, Obama conduit un plébiscite sur sa propre personne, le public gardant McCain en réserve comme une valeur sûre, surtout s'il s'engage à ne faire qu'un mandat. En tout cas, le scénario du "come back" du vieux routier n'a jamais été aussi probable ; McCain a exactement le profil pour réaliser le coup de Chirac en 1995, suivant cette narration typique de la politique qui ferait payer à Obama le fait d'être apparu comme le favori.

Post-chauvinisme

Oubliées les controverse sur les droits de l'homme ou même le ratissage de Pékin, après une bonne grosse cérémonie le sport reprend - enfin - ses droits. Ca commençait à devenir fatiguant ces donneurs de leçons qui risquaient de nous gâcher la fête. Et pourtant, à voir les résultats des sportifs français, on comprend tout à coup ce qu'on avait à perdre en quittant le terrain de la bonne conscience universelle !

J'exagère un peu, il y a eu de bonnes performances, et au fond je m'en fous de savoir si on est 10eme ou 11eme. D'ailleurs je ne suis pas le seul à m'en foutre. Durant la première semaine des jeux, catastrophique pour le sport français, on a assisté à la sortie de route, souvent peu glorieuse, de nos "espoirs de médaille" comme on les appelle à la télé : judoka éliminés au premier tour, canoiste largué, escrimeurs sortis, le tout culminant avec le feu d'artifice Manaudou dont on nous promettait des merveilles, un peu comme l'Invincible Armada avant le premier coup de canon.

Pourtant, si ce défilé de mauvaises nouvelles avait quelque chose de plaisant, c'était de voir l'accueil ironique et même franchement amusé des commentateurs chargés des divers bilans quotidiens. J'ai été particulièrement frappé par la légèreté d'une journaliste télé disant "hé ben une fois de plus c'est la déception, on attend toujours notre médaille d'or", de la manière dont elle aurait commenté le dernier divorce de Britney.

Comparé au spectacle de la propagande chinoise, on voit tout le chemin parcouru. On imagine qu'une défaite chinoise, comme la sortie de leur sprinteur, représente un drame national. D'ailleurs la préparation des jeux, où le régime chinois s'affolait à l'idée de montrer la moindre faille, que ce soit un trainard torse nu ou un feu d'artifice caché par les nuages, trahissait le style du parvenu qui, en cherchant absolument à faire comme les vielles nations, se discrédite encore plus.

Chez nous, pas de drame, mais l'occasion d'une bonne rigolade. Voila qui est réjouissant, car cette distanciation prudente, cette façon fair play de prendre les claques est le signe heureux d'un dépassement du chauvinisme.

Sur ce, bonne rentrée.