On dirait bien que les médias français ont abandonné provisoirement leurs compte-rendus de la campagne présidentielle américaine, en attendant la désignation du VP, puis les conventions - et l'habituelle couverture ironique de ces "fêtes" pour ces "grands enfants". Du coup je vais en parler, tiens, histoire de partager quelques liens (attention, billet chiant).
Obama est en tête, mais de peu, et son avance faiblarde (entre 2 et 5 points) n'augure rien de bon, surtout dans les "battleground states" ; sa campagne commence à s'inquiéter, Clinton en profite pour semer le doute et tout le monde rivalise d'explication pour comprendre, non pas pourquoi il est devancé, mais pourquoi il n'y a pas de "landslide".
Il est évident que la situation ne pourrait pas être plus favorable, vu le discrédit qui touche Bush, le parti républicain et l'ensemble du mouvement conservateur ; certains voient même en 2008 la fin d'un cycle commencé avec Nixon et qui s'appuyait sur la remise en cause des progrès "libéraux" des années 60. Et tandis qu'Obama ne peut "conclure l'affaire", puisque on ne le connait pas assez... ou plutôt parce qu'il est noir, McCain serait déjà en train de passer devant (+5 dans un sondage isolé... ils ont trouvé leur Opinion Ways a eux) (la crise avec la Russie n'y étant sans doute pas étrangère).
On voit que les Cassandre qui prédisaient que jamais les ricains ne voteraient pour un noir peuvent se réjouir ; car c'est bien, au sens large, le caractère "étranger" d'Obama qui prime ; et les conservateurs - suivant la stratégie de Clinton - essayent de souligner qu'il n'est pas un "vrai" américain : métis, mais aussi né à Hawaï, passé par l'Indonésie, influencé d'une manière ou d'une autre par l'islam, puis par les militants noirs radicaux, tout est bon pour semer le doute et briser la logique d'identification ; il faudra à Obama tout son charisme pour faire oublier ces insinuations et donner sa version de l'histoire, commençant par son enfance dans le Kansas.
Tout cela donne l'impression que le lead idéologique des républicains continue. Pendant les élections 2004, le Village Voice avait souligné que les clubs de strip accueillaient largement les délégués républicains durant leur convention : non seulement ces bons pères de famille ne se cachaient pas de leurs distractions innocentes, mais ils se plaisaient à souligner le scandale qui n'aurait pas manqué si des Démocrates allaient dans les mêmes bars. Deux poids, deux mesures, c'est exactement ce qui enrage certains des supporters d'Obama, comme Frank Rich : si Obama est "différent" et "élitiste", pourquoi ne reproche-t-on pas à McCain, qui vit comme un milliardaire grâce à la fortune de sa femme, d'être coupé du peuple ?
Au fond, Obama conduit un plébiscite sur sa propre personne, le public gardant McCain en réserve comme une valeur sûre, surtout s'il s'engage à ne faire qu'un mandat. En tout cas, le scénario du "come back" du vieux routier n'a jamais été aussi probable ; McCain a exactement le profil pour réaliser le coup de Chirac en 1995, suivant cette narration typique de la politique qui ferait payer à Obama le fait d'être apparu comme le favori.