A propos
radical chic

La peur du rapport de force

Quand ce n'est pas le gouvernement qui s'attaque au droit de grève ou à ses conséquences, ce sont les syndicats qui se lient les mains eux-mêmes. Après avoir protesté contre le service minimum - sans effet, tout comme le service en question d'ailleurs, après avoir dénoncé le principe de l'accueil des enfants dans les écoles les jours de grève, au risque de se mettre à dos les parents qui travaillent, les syndicats n'osent pas aller au bout du rapport de force. Si la suppression de 11 000 postes de profs est aussi catastrophique qu'ils le disent, alors pourquoi ne pas bloquer le bac ?

Tout se passe comme si les militants avaient anticipé par avance les conséquences de leur action dans l'opinion publique, sachant que les médias n'envisagent les mouvements sociaux que par les biais des "conséquences" : entreprises qui vont perdre de l'argent et se faire laminer par nos concurrents internationaux (qui bossent, eux, hein), travailleurs qui ne pourront pas aller au boulot et râlent de voir leur train train perturbé, gamins qui après avoir passé l'année devant leur PS2 se voient empêcher de passer un examen pourtant distribué à tous. Et bien sûr, la faute aux grévistes, pas aux patrons ni au gouvernement.

Et en effet, ça sera de leur faute, jamais leurs motifs ne seront exposés, et encore moins l'idée que les "conséquences" sont justement ce qui donne le sens d'une grève. On peut trouver ça dégueulasse ou bien normal, mais c'est ainsi. Alors je ne vois que deux chemins : soit arrêter directement les "journées d'action" et les mobilisations le samedi, puisqu'elles n'intéressent pas non plus la télé ni les autres français uniquement obsédés par le coût du plein d'essence, et se reconvertir dans la négociation ; soit faire comme les pêcheurs, ou mieux avec eux, et bloquer les dépôts de carburant, puisqu'il n'y a que ça que le pouvoir comprend.

Pour en finir avec le prix de l'essence

A quel moment va cesser ce lamento continu autour du prix de l'essence ? Avec cette tirade spéciale pour les pauvres-travailleurs-obligés-de-rouler et qui voient leur pouvoir d'achat rogné, et cette sollicitude du journaliste qui, n'ayant peur de rien, va au contact du réel et fait son micro-trottoir plein de "avant je mettais tant, maintenant je mets 50% de plus", ponctués de commentaires sentencieux sur la grogne qui monte.

L'objectif de cette campagne larvée est évidemment de faire baisser les impôts sur l'essence, comme l'avaient faut les socialistes avec leur TIPP flottante de sinistre mémoire. Il y a un an des centaines de milliers de personnes, soutenues par des sondages favorables, réclamaient la taxe carbone, mais quand l'essence se taxe toute seule on envisage de revenir en arrière, au nom des plus modestes, bien sûr, rendant service au passage aux régimes pourris qui s'enrichissent sur le pétrole.

Bref, on ne s'est jamais autant soucié des travailleurs pauvres que depuis que leur bagnole est attaquée, et qu'ils servent de prétexte à la démagogie du moment, comme à une époque les pauvres paysans de l'Ile de Ré assommés par l'ISF ont été bien utiles pour étendre le bouclier fiscal aux héritiers des Galeries Lafayette.

Bien sûr ceux qui plaignent les salariés modestes massacrés par le prix de l'essence ne prennent pas en compte les revenus de redistribution qu'ils touchent, payés en grande partie par la TIPP ou la TVA, mais bon ne cherchons pas trop loin. Et bien sûr, on ne rapporte pas le prix du carburant au coût total d'une bagnole : combien de litre de gazole valent les jantes de merde, les option peinture métallisée ou l'intérieur cuir ? Combien par rapport à l'assurance, aux frais financiers, au parking, au garagiste ?

Alors on se fout de la gueule de Lagarde quand elle dit aux gens de prendre leur vélo ; en effet, elle ne donnera pas l'exemple, et se trouve mal placée pour faire la leçon. Mais à combien faudra-t-il que l'essence grimpe pour que les gens aillent acheter leur baguette de pain en vélo ou se mettent au covoiturage ?

"Rendre les Sarkozy impossibles"

On pourrait résumer 68 en un seul objectif : rendre les Sarkozy impossibles. Les jeunes défilaient dans la rue avec des slogans du genre : «Nous ne voulons pas être les exploitants de demain, nous ne voulons pas être les servants de l’exploitation.» En fait d’incarnation de 68, Sarkozy est un personnage du XIXe siècle, un jeune homme qui désire «arriver», comme le Rastignac de Balzac ou le Frédéric Moreau de l’Education sentimentale. Il représente la coïncidence de ce désir puéril du pouvoir pour le pouvoir avec la logique globale de ce que j’appelle police : la gestion des affaires communes comme ensemble de problèmes à remettre aux soins des gens compétents, par opposition à la politique comme exercice de la capacité commune à tous. L’esprit de 68, c’est qu’il faut être crétin pour vouloir devenir président de la République. C’est celui de la politique comme invention collective et non comme prise de pouvoir. C’est une période où on a presque oublié qu’il y avait des ministres et des députés.

Tout l'entretien avec Judith Revel et Jacques Rancière, qui s'exprime ainsi en réponse à la question "Certains font de Sarkozy justemment un produit de 68", est passionnant, surtout quand on refuse de réduire mai 68 à une sorte de fiesta d'enfants gâtés avant qu'ils ne se fassent rattraper par la crise et l'individualisme triomphant.

Par ailleurs la distinction de Rancière entre "police" (ou la gestion technique déléguée au une minorité) et "politique" est extrêmement riche, j'en reparlerai quand j'aurais du temps (j'adore ces promesses que je ne tiens jamais).

As usual

Une lectrice sur le site de libé, suite à l'annonce du palmarès du Festival de Cannes :

"Entre les murs" va faire combien d'entrées ? Par rapport à "Bienvenue chez les Ch'tis" ? Je dis ça comme ça. On compte à la fin ? Il y a le cinéma que personne ne va voir et qui est récompensé et il y a le cinéma que des millions voient et qui n'est pas récompensé !

Elle ne sera pas la seule à penser cela. Tout est bradé, et quand surnagent quelques signes d'un cinéma qui ne se limite pas à la distraction, si populaire soit-elle, signes déjà bien vains et puant le prétexte, on voudrait encore qu'il n'y ait rien. Il faudrait absolument que le triomphe populaire soit sanctifié par le jury et que celui-ci ne soit que la voix du grand public, qui a voté avec ses pieds pour un divertissement sans complication.

On dirait que tout ce qu'il reste de la démocratie, en matière culturelle comme ailleurs, c'est cette volonté de tout aplanir, de ne laisser que des espaces de consensus où des imbéciles repus se verraient caressés dans le sens du poil par ceux qui s'engraissent tranquillement sur leur dos. D'où le titre du commentaire, "on compte", à entendre dans les deux sens, comme on vote à la Star Ac.

En passant

J'étais jamais allé à Paris, chose bizarre, c'est seulement à ce moment-là que je m'en rends compte. Je visite la ville. Jacquie est blasée. On va au Trocadéro, pour le Musée de la Marine et le Musée de l'Homme et au Palais de la découverte. Jacquie, elle abandonne en chemin, elle s'emmerde trop.

Moi, je suis fasciné, je le dis. Tout ce que la civilisation a produit. C'est impressionnant de richesse, et par contrecoup, la pauvreté de l'existence est impressionnante aussi. Quand je dis pauvreté de l'existence, je ne parle pas des marchandises. J'ai tout ce que je veux, moi par exemple, en fait de voiture, machine à laver la vaisselle, etc... Ou du moins, j'ai ce qu'il me faut. Une découverte pour draguer, et de l'électro-ménager pour les petits travaux quand par hasard j'ai lieu de bouffer chez moi. Par pauvreté de l'existence, je veux dire le point auquel on s'emmerde. C'est extraordinaire, le point où on s'emmerde.

J.-P. Manchette, L'affaire N'Gustro, folio (p. 79)

Sortir du bois

Une fois encore un leader du PS se sent obligé de clamer son acceptation du marché. Passé l'aggiornamento, cependant, on est pas plus avancé (il faut dire que je ne lis que les articles, je vais pas acheter le livre, quand même). Ca a l'air clair comme ça, "libéral ET social", mais que retenir ? Le début de la citation : "le libéralisme est "une idéologie de la liberté" et "une certaine forme d'indifférence bienveillante de la collectivité devant la singularité des choix de chacun"" ? Ou alors l'autre proposition : "Si les socialistes du XXIe siècle acceptent enfin le libéralisme, s'ils ne tiennent plus les termes de concurrence ou de compétition pour des gros mots, c'est tout l'humanisme libéral qui entrera de plein droit dans leur corpus idéologique."

Drôle de généralisation. Qu'on soit libéral socialement, qu'on laisse chacun vivre la vie qu'il veut, c'est l'évidence. Mais quel rapport entre "l'humanisme libéral" et les "gros mots" de "concurrence ou de compétition" ? Je ne suis pas un enragé gauchiste (certains me le reprochent souvent) mais je ne vois pas en quoi la concurrence est la condition de l'humanisme. C'est un truc technique, la concurrence, ni mal ni bien, et c'est d'ailleurs ce qu'on reprochait au TCE, de faire passer ce choix technique, éventuellement dangereux pour les services publics, comme la raison d'être de l'Europe. Quant à la "compétition", pour moi c'est de la merde, mais de la part d'un type qui a voulu nous imposer les JO à Paris il fallait bien s'y attendre.

Bref, une fois encore les socialos se sentent obligés d'abjurer leur foi passée en public, sans nous dire exactement ce qu'ils veulent faire. Tout se passe comme s'il fallait être socialiste ou libéral, ou du moins marxiste ou libéral, comme s'il suffisait de rentrer dans une bonne grosse case connue de tous. Je veux bien qu'on abandonne le folklore marxiste, qui de toute façon ne tient jamais jusqu'au gouvernement, mais ça m'arrangerait qu'on soit plus précis. Libéral, économiquement, mais jusqu'où ? Jusqu'où vont les services publics ? Quelle fiscalité ? Quelle redistribution ? Quel rapport à la pub, à la pollution, à l'exploitation ici ou ailleurs ? Qu'on "accompagne le (méchant) marché", fort bien, mais en dehors de la dénonciation gauchiste (celle qui supprimera le marché, hop là) cela ne nous renseigne pas des masses. Allez la gauche (inutile de commenter sur le thème "le PS a trahi la gauche", vous me fatiguez d'avance), encore un effort.


Correction : je viens de trouver (avais je vraiment cherché ?) l'extrait du livre en question, sur le site de l'Obs. Delanoë est nettement plus clair dans ses explications, une fois qu'on évite les citations filtrantes du Monde - même si cette sortie sur les "gros mots" est évidemment reprise partout et conçue pour l'être.

(...) je ne réfute pas mécaniquement ce vocable, "libéral". Et quand il s’applique à une doctrine politique, au sens global, je crois même qu’un militant socialiste devrait le revendiquer. En revanche, ce qui est inacceptable pour un progressiste, c’est de hisser le "libéralisme" au rang de fondement économique et même sociétal, avec ses corollaires : désengagement de l’État et laisser-faire économique et commercial.

On est d'accord. C'est finalement autre chose : un artifice de communication ("je suis libéral" = la presse va parler de mon livre), puisque évidemment le titre du papier de l'Obs reprend cette affirmation. Communication un peu énervante, car si la vision du libéralisme comme "doctrine d’affranchissement de l’homme, née dans l’Europe des Lumières" ne prête pas trop à discussion, le terme est évidemment connoté. Delanoë a-t-il la force de faire basculer le sens et les attributs négatifs du mot à gauche ? Est-ce une démarche pertinente pour la refondation idéologique qu'on appelle de nos voeux ?

D'autant plus que (pour ceux qui liront l'extrait en ligne) les utopies de Delanoë sont mollassonnes, et sa défense de l'impôt ambigüe : "La gauche a toujours été le parti de l’impôt, c’est-à-dire des revenus de l’Etat (...) C’est le maire d’une commune où les prélèvements obligatoires n’ont pas augmenté en sept ans qui le dit : contester le principe de la fiscalité, c’est porter atteinte à l’équilibre même du pays." L'impôt c'est bien, ne pas l'augmenter c'est mieux ?

Pêche et conséquences

Certes, il y a des raisons d'être sourcilleux. Bien sûr, il vaut mieux être pêcheur en colère que délinquant de banlieue quand on blesse les flics, on ne risque pas de voir son bateau encerclé par des centaines d'agents pour retrouver ceux qui tirent des fusées de détresse sur les flics. Bien sûr, il vaut mieux être pêcheur face au gazole hors taxe que salarié dans une usine qui ferme ou chômeur sommé d'accepter des jobs à moins d'une heure de transport (et le gazole tu te le payes assisté de mes deux). Bien sûr, les subvention permettent aux grandes surfaces de continuer à sous-payer le poisson et à la pêche de piller les ressources. Bien sûr....

Bref, tout ça est entendu d'avance. Par contre, je sais pas si les forums du Monde sont représentatifs, mais quelle branlée pour les pêcheurs ! Du point de vue du lecteur du Monde, il y a toutes les raisons d'être offusqué par la pluie de subventions accordées contre deux pauvres manifs. Le lecteur du Monde n'aime pas les solutions à court terme, il préfère les plans et les grands équilibres, et il ne serait pas fâché de voir sacrifier ces gens un peu grossiers qui abîment la nature, comme il ne s'émeut pas particulièrement de la disparition de la classe ouvrière ; comme au PS, le lecteur du Monde préfère qu'on prépare l'avenir, qu'on investisse dans la recherche, tout ça.

Finalement, si l'on quitte le promontoire des visionnaires du Monde, reconnaissons que c'est presque énervant de voir les patrons pêcheurs s'en tirer aussi bien aussi vite, ça sent le favoritisme. Que cela soit la règle, dans un système où il n'y a pas vraiment de justice ni de ligne de gouvernement (sauf contre les sans papier, peut-être ont-ils à voir avec la hausse de l'essence ?), ne fait pas avaler la pilule. Notez que ce n'est pas qu'une question de rapport de force, ni de capacité de nuisance, c'est l'évidence d'un préjugé favorable du gouvernement pour ses électeurs, mais aussi des médias, des consommateurs, des citoyens qui dans leur écrasante majorité (hors les technocrates du Monde) "comprennent" la colère des pêcheurs. C'est l'hégémonie idéologique, c'est gagné d'avance, jusqu'à la prochaine hausse, ou jusqu'à ce que la violence presque invisible devienne tout à coup intolérable.

Le PS doit-il cogner sur l'extrême gauche ?

A ma gauche, Sébastien Fontenelle, le talentueux gauchiste de service, qui trouve minable que le PS s'en prenne à Besancenot. A ma droite, Hughes Serraf, non moins talentueux mais nettement plus centriste, qui considère au contraire que la LCR (et/ ou le futur parti anticapitaliste) est l'ennemi à abattre.

Les deux ont raison, dans leur genre, et j'ai bien du mal à choisir. Comme je suis moins talentueux et surtout à la bourre, je me contente de jeter quelques idées en vrac :

- la ficelle rhétorique qui consiste à dire que le PS n'est pas de gauche me fatigue franchement. La gauche n'est pas un label AOC, pas plus qu'elle n'a de définition précise, puisque ses valeurs ont flotté au fil du temps : le fameux "sinistrisme", qui n'est pas la politique de la claque électorale permanente mais le glissement à droite des thèmes nés à gauche, comme par exemple la nation. Si seul "l'anticapitalisme" est de gauche, alors le Front Populaire n'est pas de gauche, puisque il n'a pas cherché à abolir le capitalisme, que je sache. Cette lutte pour la pureté style "vraie gauche" est pathétique, c'est un argument de cour de récréation.

- si le PS a un problème face au magma allant du PCF aux lambertistes, c'est bien parce qu'il ne dispose plus d'une idéologie qui tienne la route face aux bouleversements du monde. Quand la LCR dit "nos vies valent mieux que leurs profits", elle a parfaitement raison et je ne vois pas pourquoi le PS ne reprend pas, au fond, un tel slogan. Le PS a devant lui un champ immense, dans la lignée du Front Populaire, de Mai 68, de toute l'histoire de la gauche, la lutte contre l'obsession matérialiste et le fétichisme de la marchandise (qui ne se confondent pas avec le capitalisme), dont on voit bien qu'ils mènent à l'aliénation et à la catastrophe écologique.

- Le PS gagnerait aussi à rappeler qu'une politique qui s'en prend aux plus faibles (pauvres, taulards ou clandestins) est aussi répugnante qu'inefficace. L'incapacité à articuler une défense des faibles qui ne soit pas contrée par les arguments haineux de la droite est affligeante, quoique pas autant que les tentatives de Royal de reprendre à son compte le "refus de l'assistanat".

- Par contre, si la LCR et les autres ont un problème, c'est qu'ils ne veulent pas prendre le pouvoir, car ce serait la fin de leur radicalité - à moins d'assumer ce qui a piégé les socialos en 1981-83 et d'essayer de tenir plus longtemps avec les déficits. Le PS, lui, est un parti de gouvernement, ce que nul n'ignore tant ses pulsions technocratiques sont fortes. On ne peut pas reprocher à Mitterrand de ne pas avoir tenté de refaire le Front Populaire en 81, puis d'avoir constaté qu'il fallait bien arrêter, et - bizarrement - je ne vois pas grand monde pour dire ce qu'il aurait du faire plutôt que le fameux "tournant de la rigueur".

- Au fond, l'extrême gauche refuse de séparer l'exploitation et la concentration du capital d'une part, et le marché et la propriété privée d'autre part. L'expérience de la NEP, qui montre en grandeur réelle qu'il faut une incitation individuelle à la production pour ne pas crever de faim, n'est pas comprise par ceux qui n'y voient que l'enrichissement des koulaks. Si une voie doit se dessiner, elle passe par la remise en cause de l'économie financière tout en reconnaissant l'évidence de Smith style "ce n'est pas de la bienveillance du boucher que nous attendons notre dîner...". La solution passe plus, de fait, par des limitations au pouvoir des (grosses) entreprises et des actionnaires, par une réforme fiscale, par la sanctuarisation de certains secteurs économiques (comme la protection sociale), bref par du gros social-démocratisme qui tache, que par l'abolition du libéralisme et la nationalisation de toute l'économie.

- Ce que devrait être le PS, alors ? La social-démocratie plus une idéologie et une politique anti-matérialiste.

Marronier du samedi

"La France éternelle et colorée que Dany Boon met en scène avec talent."

"De l'épicier au boulanger en passant par monsieur le curé, tout le monde s'est réjoui"

"De quoi faciliter son intégration, même si elle trouve la vie en Provence aussi dépaysante qu'au Japon"

"Cela dit il est difficile de se déplacer (à Paris), on ne peut plus boire au volant et la vitesse est limitée à 50 kmh sur les quais"

Comme le laissait espérer cette couverture alléchante, montrant une bobogirl éperdue sur fond de murets en moellons d'authentique provence, l'inévitable panier de courses à la main, le dossier du Fig Mag de samedi dernier est à la hauteur. J'ai sélectionné ces quelques perles, le reste est à l'avenant, un collection de clichés qu'on aurait pu lire il y a dix ans et qu'on lira encore dans 20 ans, les mêmes jeunes cadres avec enfant étant animés de la même soif de "qualité de vie", et puisqu'en terme de culture "maintenant" - comme avant, comme après - la Province a rattrapé Paris, pourquoi hésiter encore ?

Eternité du marronnier, en sorte, où les demi-people et les titres de nanards viennent apporter la légitimité du prêt-à-penser provincialiste, de ce match sans cesse joué, analyse d'une pseudo-tendance de fond évidemment destinée à caresser dans le sens du poil la bonne bourgeoisie du terroir abonnée au Figaro. "La revanche de la province", le titre seul en dit long sur la vielle haine qu'on tente de ranimer comme sur la soif de légitimité d'une "province" qui n'existe que par comparaison ; fiction qui n'embarrasse pas les journalistes du Figaro, qui compilent, par exemple, tous les théatres et tous les opéra loin de Paris dans une étonnante unité de lieu, histoire d'être à la hauteur.

On relira donc avec plaisir cet extrait d'une interview de Christine Angot, qui m'avait beaucoup amusé à l'époque :

Ce que je n'aime pas en province, c'est que les gens mettent l'accent sur la qualité de la vie. Le nombre de mètres carrés, le coût, la proximité, est-ce qu'il y a des bouchons, est-ce qu'il n'y en a pas, est-ce qu'il y a du bruit, est-ce qu'il n'y en a pas, est-ce qu'il y a la queue dans les magasins, c'est pas possible, ça me met hors de moi. Est-ce qu'il fait beau, dans le Sud il fait beau, c'est bien on peut se mettre en T-shirt au mois de janvier.

Travail sans valeur

ONE OF THE LEAST EXAMINED but most important trends taking place in the United States today is the broad decline in the status and treatment of American workers — white-collar and blue-collar workers, middle-class and low-end workers — that began nearly three decades ago, gradually gathered momentum, and hit with full force soon after the turn of this century. A profound shift has left a broad swath of the American workforce on a lower plane than in decades past, with health coverage, pension benefits, job security, workloads, stress levels, and often wages growing worse for millions of workers.

In "The big Squeezee", dont le premier chapitre est publié là. En gros (j'ai la flemme de traduire) il s'agit du "déclin généralisé dans le statut et les conditions de travail des salariés américains" ; pas seulement les petits boulots et les précaires, mais à peu près tout le monde, sachant que depuis 2001 le revenu médian des ménages américains après inflation a gagné... 1%, "tandis que les profits des entreprises s'envolent", bien sûr. C'est désormais un constat banal, mais qui a tout de la révélation tardive, car le mécanisme était enclenché depuis longtemps (Pour ceux qui lisent l'anglais, je vous invite à lire les 5 pages d'articles, ça donne envie de faire la révolution).

En France, le drame du chômage, qui a nourri l'actualité des trente dernières années, a longtemps été l'unique préoccupation collective ; les journaux des années 80 et 90 peuvent se résumer à une longue litanie du nombre d'inscrits à l'ANPE, car tout le monde s'accordait qu'avec un emploi "on s'en sortait", on pouvait se loger, manger à sa faim, consommer comme tout le monde. Perception caricaturale peut-être, mais dominante, comme si le chômage cachait les autres problèmes. Ce n'est que récemment prendre qu'on a pris la mesure du "maltravail", au travers de certaines figures médiatiques comme les travailleurs pauvres qui dorment dans leur voiture, les précaires ou encore les classes moyennes qui ne peuvent plus se loger correctement.

Mais tout cela reste timoré. J'ai l'impression que le mal est plus profond : la déconnexion du travail et du capital fait qu'il n'est plus possible de vivre correctement de la plupart des emplois salariés. Ce n'est pas un problème passager de pouvoir d'achat quand le cout du foncier double à salaire constant, mais le signe d'un déclassement généralisé qui n'épargne que ceux, finalement, dont la rémunération du travail dépend directement du capital : entrepreneurs, financiers, ou alors ceux qui aident les entreprises à être toujours plus compétitives en traquant le moindre coût.

Et ce ne sont pas quelques heures sup qui vont changer la donne, pas plus qu'un effort drastique de réduction des charges - les entreprises empocheront la différence. On bascule tranquillement dans un système patrimonial, encouragé d'ailleurs par une fiscalité toujours plus favorable au capital, réputé trop mobile pour être taxé. Ceux qui s'en sortent, outre les métiers précédemment cités, sont aidés par leurs familles pour l'acquisition d'un bien immobilier, ou bénéficient directement de revenus du capital (pas toujours accumulés par eux, non plus). Et les quelques self-made-men qu'on encense toujours plus ne cacheront pas longtemps la réalité : pour le salarié moyen, c'est dur aujourd'hui et ce sera plus dur demain.

Quelle conclusion politique en tirer, sinon qu'on ne va pas tenir longtemps des gens qui voient leurs conditions se dégrader et qui ne gagnent plus rien à faire le jeu du système, rester sage et épargner, et peut-être que les enfants... On peut soit parier sur une accentuation de la compétition pour les quelques bonnes places, complétée par un rejet massif d'une solidarité dont on craint qu'elle ne profite pas à soi, ou alors espérer que la gauche va trouver là le cadre idéologique pour justifier un renforcement des services publics, qui devront assurer demain l'essentiel de ce que les gens ne peuvent plus payer.

Des idées nouvelles

C'est absurde, c'est confondant. Il avait cru toute sa vie tenir à des idées, pas toujours les mêmes, mais enfin : qui sortaient les unes les autres avec une sorte de logique, ses idées... Maintenant il s'apercevait que ce n'était rien par soi-même, c'est-à-dire que ses idées étaient le résultat non pas la cause, et quand le monde changeait, et sa situation dans ce monde, sa sécurité précaire, ces changements prenaient corps, devenaient des idées nouvelles, tout aussi puissantes, tout aussi convaincantes, et contradictoires, pourtant, avec ses idées précédentes, un démenti, un soufflet à tout ce qu'il avait cru...

Aragon, Les voyageurs de l'impériale (Folio, p. 692)

Et pourtant, ils godillent

C'est une faute politique, parait-il : pour la première fois depuis 10 ans, un gouvernement se prend une baffe, faute d'avoir su mobiliser sa majorité. La honte : que fait Copé le chien de berger ? Va-t-il se faire gronder par son maître ? Quel suspense. Cela ne changera rien à l'issue du parcours législatif du feuilleton OGM, mais c'est bien la preuve que notre culture politique est viciée : on ne peut pas se plaindre d'avoir un parlement-godillot et ensuite se moquer d'un gouvernement qui ne tient pas ses troupes.

Pour une fois que nos braves parlementaires, d'habitude auto-saisis de la défense du numéro de département au cul des bagnoles (c'est important l'identité) se préoccupent d'un sujet de fond, le gouvernement n'a pas vu la grogne et se prend le mur. Tant mieux. Peut-être que ce couac n'est qu'un problème de procédure, un ratage dans la mécanique des flux qui consiste à faire rentrer les députés en séance pour selon les consignes, mais cela montre qu'on ne peut pas tout leur faire avaler.

Aujourd'hui tout "manquement à la discipline de groupe" (on se croirait en taule) est vue comme un acte de sabotage. Le sénateur UMP qui a fait passer un amendement gentillet, répondant au moins au problème de la dissémination, s'est retrouvé au ban de son groupe et n'a été sauvé qu'in extremis par une sorte de grâce présidentielle. L'ouverture, c'est pour le patron, pas pour la soldatesque, interdite de fraterniser avec l'ennemi. Couchés là, les godillots, sinon le gouvernement va se prendre la honte. Est-ce le début du changement ? Vont-ils comprendre qu'ils ont, eux aussi, le pouvoir ?

Et je ne vois pas l'intérêt de redoubler d'élitisme et de faire des députés les représentants des peurs de l'opinion publique. C'est bien parce qu'on a démoli le parlement que celui-ci ne s'exprime que par à-coup, sur des questions triviales comme les dates de la chasse, ou en adoptant en loucedé des amendements à la con style "rôle positif de la colonisation"... A force de laisser les députés s'exprimer à la marge, comme des voleurs, on ne laisse que le choix des petites aventures démagogiques qu'on peut ensuite leur reprocher tranquillement.

Ca va refonder dur

On lit Libé, on se prend d'espoir et puis voila, tout recommence. Une nouvelle fondation ? Fort bien. Réconcilier le PS et les intellectuels, passer des diagnostics aux propositions concrètes ? Parfait. Et puis on regarde les noms - toujours les mêmes, à l'exception du frère de PPDA (?) - on voit qui va faire tourner la structure ("Six permanents (profil Sciences-po, écoles de commerce)") évidemment installée dans le 7ème, et on comprend rapidement que l'UMP peut dormir tranquille.

Aujourd'hui le PS crève parce qu'il ne sait plus parler aux classes populaires, convaincues que leur sort ne changerait pas des masses si elles revenaient voter à gauche ; dans ce désordre idéologique où mêmes les intérêts de classe semblent être ceux des autres, où les mesures destinées aux plus fragiles suscitent les envies et la haine entre pauvres, une majorité préfère l'UMP et ses promesses de purge. Et comme le PS l'a bien compris, ses courants s'activent autour de questions fondamentales pour le bon peuple : "un constat lucide s’impose à la gauche : la France prend du retard, sa compétitivité s’est dégradée, ses finances publiques sont désastreuses..." (sur le site des jospino-delanoistes, via versac) Voila qui va mobiliser de l'électeur, la compétitivité.

A vue de nez, la fondation terra machin n'y changera rien, a part produire des propositions comme celle qui consiste à faire financer l'investissement dans l'enseignement supérieur par les étudiants, le genre de machine blairiste qui ne sert pas forcément à grand chose, à part faire perdre les élections ou relancer un mai 68. C'est terrible, car à partir d'un diagnostic juste (les impôts de tous payent les classes prépas des riches) on arrive à des propositions politiques intenables car elle menacent le sentiment de gratuité ou l'idée de service public, sans apporter les outils de cohérence idéologique qui permettraient de faire changer le regard sur ce service public.

Encore une fois, le PS et ses fondations satellites ne produisent qu'une seule image, celle d'un parti de technocrates obsédé par un fantasme de fine tuning de la politique sociale, sans jamais comprendre combien les représentations symboliques qu'ils bousculent sans ménagement - le choix de la compétitivité, la "modernisation" du service public - sont des machines à perdre. Sans la capacité d'intégrer les expériences d'angoisse et de déclassement d'une grande partie du pays (pourtant bien comprises par Morin), mais aussi les critiques qui montent contre le règne de la marchandise, ces réflexions sont stériles.

Happy Birthday Mister President

Ah ils sont beaux ces gens qui donnent leur confiance et qui veulent tout de suite des résultats ! Comme si on pouvait réveiller un pays prolétarisé par 50 ans de socialisme - au moins - en douze pauvres mois ! Sarkozy est presque seul, hormis quelques patrons courageux, face à une masse immobile et stupide qui refuse de comprendre que l'élection n'était que le début des efforts, pas la solution à tout.

De toute façon les français ne savent que se plaindre ! Ils râlent pour leurs salaires en berne - forcément, depuis les 35 heures, hein - mais quand on leur propose des heures sup bonifiées y'a plus personne pour trimer ! Elle a bon dos la complexité administrative, surtout au milieu d'une semaine à double pontage ! Et ça louche du côté des riches, et ça voudrait de l'argent, mais les caisses sont vides désormais : ils peuvent pas voter à droite puis tout à coup réclamer encore des subventions !

Sans compter cette histoire de hausse des prix, le nouveau sport national. On dirait que les français comparent chaque jour le prix des yaourts nature marque distributeur avec le cours de la veille ! Les courses chez Lidl, c'est la bourse du français moyen, sauf que, évidemment, ça ne fait que monter, c'est sans risque ! Si les français avaient un peu le sens des affaires, ils achèteraient des stocks et les revendraient juste avant la date de péremption, c'est garanti, mais bon en France on n'aime pas l'argent, surtout celui des autres.

De toute façon y'a encore 4 ans de réformes, alors on en reparlera de la retraite dans 4 ans quand ils se retrouveront avec 30% de leur salaire, ah oui fallait en faire un peu plus, ça suffit pas de voter et d'attendre que le bonheur tombe du ciel ! D'ici là le yaourt aura doublé de prix, et faudra se consoler autrement, pas exemple avec les histoires de cœur du patron, ou alors la chasse aux récidivistes.

Week-end à Libé

Toujours pas trace, sur le site de libé, de la rubrique "monjournal", ex "journal de la semaine" ; c'est dommage, car cette semaine signée Alain Schifres est plutôt réussie. D'abord, il traduit enfin en mot une tendance énervante de la langue : "La mode est à supprimer le verbe et l'adjectif. On ne veut que des noms, on va au listing. Le français se substantive, il devient pierreux." En effet, ce matin même, je tombais sur une affiche de la marie de Paris déconseillant "le nourrissage" des oiseaux. Ben tiens. Mais surtout, Schifres aligne les "semaines" (comme il dit) un peu snob qui font miroiter la vie des intellectuels chanceux :

"Pour en revenir aux Semaines, il y en a du dernier chic. L'auteur déjeune avec Carla. Il dîne avec Milos qui adapte une de ses oeuvres au cinéma. Il fait une conférence à Berkeley, rencontre ses lecteurs à Strasbourg, appelle son agent à Toronto, soupe avec Hichir qui le traduit en japonais. Il ne donne que des prénoms, comme chez les coiffeurs et les socialistes. Il cite Saint Augustin, Pascal, Graciàn et trois lignes bien senties tirées de l'Art de la guerre de Sun Zi".

Avec le temps, il fallait bien que la rubrique suscite sa propre critique, et c'est fort bien vu - sauf peut-être pour Sun Zi qui, trop commun, ne sert plus que dans les manuels de management. Le reste du papier célèbre les "choses qui n'en valent pas justement pas la peine", ce qui généralement rend ces chroniques charmantes. Alors pourquoi ne les trouve-t-on pas en ligne ?


A part ça, je glande, comme c'est bon. Et je pense affectueusement à ces connards de sarkozystes qui veulent nous mettre au travail tandis qu'ils se gavent, eux aussi, de RTT sur les plages de Deauville (pas moi, pas Deauville).