Je devrais pas faire de pub à ces mickeys, mais Bix m'a tenté à propos de "quarante ans plus tard", "cette vaste blague anti mai-68" comme il le dit justement. C'est complètement ridicule, et en même temps riche d'enseignement.

Résumons-nous. L'UMP a réussi une belle bataille idéologique contre 68, qui a consisté principalement à déformer les événements de mai - une affaire d'enfants gâtés manipulés par des crypto-communistes - puis à attribuer tous les maux de l'époque à ce péché originel. Pas d'autorité dans les écoles ? Mai 68. Le bordel, le sida, le chômage, la publicité ? Mai 68. L'élection de Sarkozy ? Mai... Ah non, pardon, quoique il représente bien la rage individualiste et la famille décomposée. Bref, mai 68, la fin d'un monde, comme je l'écrivais dans un vieux billet.

Manque de pot, il s'en trouve qui voudraient trier le bon grain de l'ivraie, comme l'UMP promet de faire la différence entre le travailleur que se lêve tôt et le glandu qui vit aux frais de la princesse ; en sorte, on voudrait gagner sur tous les tableaux. Alors il y a ce site, avec ces jeunes qui bougent, la nouvelle jeunesse sage ou dorée qui s'identifie aux "enfants gâtés" de mai 68 ; dans la tête de l'UMP grandes écoles, les ouvriers en grève ou Grenelle ça n'existe pas vraiment, on ne retient que la libération des carcans et une sorte de mouvement salutaire qui a permis de coucher avec des filles sans se faire cogner par leur père.

Ca donne donc un site tordu, qui cherche à faire une place aux vieilles choses réacs comme Marini ou ce jeune député au style VRP et qui continuent à voir 68 par le prisme de l'effondrement des traditions, et ces jeunes blanc becs qui "s'éclatent", dont on peut pourtant être sûr qu'ils ne se sont jamais révolté contre rien. Au contraire, cette jeunesse ressemble à un matin Ricorée, un idéal d'harmonie bien propre sur soi, discrètement du côté du manche. C'est la jeunesse qui bouge et qui veut se débarrasser des acquis sociaux et autres reliques qui forcent leurs patrons à payer des charges et retardent d'autant leur accession à Cogédim ; c'est la bonne histoire de la rupture, celle du changement - pour le pire.

Alors certains en profitent pour s'essayer à l'écriture ("Tels sont les restes de Mai 68, palimpseste de l’histoire, dont les mots n’auront été que les dés cunéiformes du hasard jetés dans le ciel d’une Europe en paix où l’on voulait faire entrer la guerre" - non je n'invente rien), d'autres font un contre-sens habituel sur la liberté ("j’ai ainsi voulu offrir à mes enfants une société sur laquelle souffle un vent de liberté : liberté d’entreprendre, liberté de choisir son éducation, liberté salariale par un marché du travail assoupli, …Je voulais mettre fin à certains immobilismes et carcans dans lequel est plongé notre pays." - "liberté salariale", comme c'est beau).

A une époque encore récente ce genre de bricolage idéologique n'aurait pas été possible ; aujourd'hui, quelqu'un va leur reprocher d'accaparer un héritage qui ne leur appartient pas, ce qui est exactement le piège qu'ils ont tendu. Laissons faire : Mai 68 appartient effectivement à tout le monde, alors espérons que de se pencher sur la révolte du passé leur fera sentir, par comparaison, le fumet moisi de la "véritable « révolution culturelle » à droite" qu'ils prônent. Tiens, je leur suggère de commencer par Jean Sur, et ce texte remarquable à propos d'un livre sur 68 de Kristin Ross : "Pourtant, de cette poubelle soudain vidée de ses détritus anciens et récents, s’élevait le plus léger des chants, le plus aérien, le moins prévisible".