A propos
radical chic

La stratégie de la peur

Je suis presque d'accord avec le camarade Hugues et son ironie comique :

D’abord, la banalisation du Livret A conduira fatalement les banquiers à proposer à leurs clients d’échanger ce placement pépère contre des parts dans un hedge fund basé à Macao. Le hedge fund se révélera alors une arnaque et les pauvres malheureux perdront leur chemise.

Mais ce n’est pas tout : la Société Générale, la BNP et autres LCL investiront probablement ce qui restera de la collecte du Livret A dans la bulle immobilière des Emirats, mettant un coup d’arrêt à la construction de logements aidés en France et condamnant des milliers de famille à la rue.

Il faut le reconnaitre : face au gouvernement qui déroule sa politique libérale, la réponse de gauche consiste souvent à grossir le trait, en agitant les mêmes chiffons rouge, "privatisation" et "fin du service public". Hélas, la propension à réagir par l'absurde à la moindre saloperie gouvernementale ne fait pas avancer le débat.

Cette réduction du débat public au chiffon rouge, c'est la victoire de TF1 ; en forçant la gauche à communiquer par l'angoisse pour réveiller les téléspectateurs du 20 heures, on rentre dans la logique de la télévision et de ses deux mots d'ordre : fear and buy. Comme le service public n'est pas glamour comme un pub ricorée, autant utiliser la méthode du fait divers. Alors tandis que les amis de Pernaut tremblent à l'idée de prendre un taxi dans Paris vu tous les violeurs en liberté, essayons de leur faire peur avec des prévisions apocalyptiques pendant les 10 secondes de voix accordées, entre deux faits divers, aux syndicalistes.

Certes, il y a de bonnes raisons de protester contre la réforme du Livret A : notamment parce que les banques qui le commercialiseront ne confiront pas l'ensemble des fonds collectés à la CDC : au nom de quoi ? Comme il y avait d'excellentes raisons de lutter contre la loi d'autonomie des universités. Mais compter sur la peur comme argument de mobilisation ne marche pas. L'irrationalité ne mène nulle part et n'empêche pas le déroulement des réformes ; pire, elle finit, comme le dit Thierry Pelletier dans un excellent billet, par permettre au Sarko de se la jouer protecteur :

C'est bien simple l'ultra libéralisme, sympa, raisonnable et indispensable nous sauvera de l'ultra libéralisme fou. Sempiternel procédé mafieux qui consiste à offrir la protection de sa force comme seul recours aux victimes de sa propre violence.

Diplomatie d'affaire

Ouais, bon, allez c'est facile de citer le programme de notre chef à nous :

L’Europe est d’abord une grande culture. Elle doit agir dans le monde pour que les valeurs de la civilisation ne cèdent pas sous la pression des seuls intérêts commerciaux et financiers. Elle doit défendre les droits de l’homme, la démocratie, la protection des plus faibles, la solidarité, la protection de la nature.

ou encore

Notre fierté repose enfin sur la vocation particulière de la France dans le monde. (...) Je favoriserai le développement des pays pauvres, en cessant d’aider les gouvernements corrompus, en mettant en place une Union méditerranéenne avec les pays du Sud,en donnant la priorité à l’Afrique. Je ne passerai jamais sous silence les atteintes aux droits de l’homme au nom de nos intérêts économiques. Je défendrai les droits de l’homme partout où ils sont méconnus ou menacés et je les mettrai au service de la défense des droits des femmes.

et de le mettre en regard de la diplomatie du cirage de pompe qui est pratiquée aujourd'hui. Sans remonter jusqu'au Khadafi Circus, entre l'humiliation publique à Pékin pour défendre Carrouf et la visite à notre grand ami Ben Ali ("Aujourd'hui, l'espace des libertés progresse (en Tunisie). Ce sont des signaux encourageants que je veux saluer", oui da), on est quand même loin du compte. A cela s'ajoute l'alignement sur les positions de l'Otan qui n'a pas fait débat très longtemps.

Faut dire qu'avec ces histoires de violeurs récidivistes, y'avait des trucs plus spectaculaires à la télé.


Question subsidiaire : qui peut croire encore que soutenir des régimes pourris et violents comme celui de Ben Ali permet de lutter contre le terrorisme et / ou le mouvement islamique (qu'on confond un peu vite) ? Qui aujourd'hui fait une meilleure pub d'Al Queada que la ploutocratie tunisienne ? Quelle véritable force d'opposition populaire peut émerger en dehors de l'islam politique (sans qu'il s'accompagne nécessairement d'une frange jihadiste) ?

Retour sur le casual friday

Les citations de vendredi me plaisent énormément et me dérangent en même temps. Parfois le hiatus entre le discours dominant sur le travail et la réalité du salariat est tellement criant que tout est bon pour le combler, même ces "dénonciations" qui peuvent sembler trop caricaturales. En effet, dire que celui qui bosse tous les jours de 9h à 18h est un esclave, c'est s'exposer à de nombreux recadrages : non seulement celui qui travaille devrait déjà s'estimer heureux, mais le travail d'aujourd'hui est moins pénible que celui d'hier, sans parler des journaliers chinois. On se sent parfois enfant gâté quand on crache sur ce travail là, et d'ailleurs certains textes ultra-gauchistes qui justifient les comportements de passager clandestin sous prétexte que le travail est aliénant m'énervent - puisque vivre au crochet des allocs pour échapper au boulot, c'est se transformer en rentier du boulot des autres (et se faire l'idiot utile de la droite qui adore prétexter de la chasse aux "faux chômeurs" pour sucrer les droits de tous).

Et pourtant, la réalité est têtue ; il n'est pas forcément besoin d'en passer par le travail dégradé (exploitation, stress ou harcèlement, pour faire court) pour noter combien l'affaire est absurde. Il suffit de passer un matin pour une réunion à la Défense pour se sentir comme un poulet en batterie ; il faut juste prêter l'oreille aux propos échangés lors de la même réunion (j'avoue avoir un faible pour les services achat, mais bon) pour entrevoir le système délirant du travail tertiarisé : un ordre entièrement rationnel, cohérent jusqu'au manque total de sens, à moins de considérer que "boucler le projet X" constitue un but en soi. C'est d'ailleurs pour cela que fleurissent les romans qui se passent en entreprise, tant la dénonciation de cet univers obéit à une évidence.

Le travail est absurde, comme les désirs de gadgets ou de bagnoles ou de week-end au soleil (quoique...) le sont quand on prend la peine d'y penser un instant ; mais cette absurdité conditionne tout le système. Il faut alors choisir : soit le confort individuel (n'est-ce-pas) au prix d'un renoncement à une grande partie de son temps - quand il ne faut pas agir complètement contre ses principes, virer des gens ou fabriquer des merdes qui polluent, soit accepter de vivre en paria, mal logé et mal nourri, pour se voir rappeler à chaque instant qu'on n'existe pas quand on ne possède pas un peu.

Difficile de sortir gagnant d'un tel choix, et il ne faut pas s'étonner que la dépression - qui accroit d'ailleurs la lucidité - devienne la maladie de l'époque : non seulement on doit subir tous les jours les diktats d'un système qui marche sur la tête, mais il n'est pas permis de s'en plaindre sans passer pour un fou ou (au mieux) un enfant gâté.

Casual Friday

J’avoue tout. Je ne conseillerais jamais à des jeunes d’entrer dans une entreprise même si, ce qui est pure fantaisie, on devait leur y promettre toutes les sécurités. Je le dis sans colère, comme une conviction acquise : l’entreprise n’est pas un bon terreau pour le végétal humain. Les médiocres s’y enferment dans leur médiocrité, les meilleurs y perdent leurs qualités ou sont contraints de les mettre en veilleuse. De la base au sommet, l’entreprise développe les petites habiletés et cisaille les grands élans. Elle entraîne irrésistiblement vers le bas. Il faut s’y montrer plus avisé qu’intelligent, plus calculateur qu’inspiré, plus malin que diplomate. Ou se taire, ronger son frein, se mitonner son ulcère. C’est le lieu des fausses rencontres, de l’expression truquée, des enthousiasmes mimétiques, de la soumission à la force des choses ou plutôt à ceux qui se sont soumis, pour en tirer avantage et gloriole, à la force des choses. On s’accoutume à l’entreprise comme à une drogue : moins par plaisir ou par goût que parce qu’on se croit incapable de la quitter. (...)

Jean Sur, Résurgences, marché 36

(...) Ne promouvoir que le salariat me semble terriblement limité. Voir seulement l'homme comme un être recherchant une paie me semble une conception étroite de l'humain. C'est une forme d'esclavage.
Aujourd'hui, dans les pays du Nord, chaque enfant travaille dur à l'école pour obtenir un bon travail. C'est-à-dire un bon salaire. Adulte, il travaillera pour quelqu'un, deviendra dépendant de lui. L'être humain n'est pas né pour servir un autre être humain. Un travailleur indépendant, qui tient une échoppe par exemple, travaille quand il en a besoin. Si certains jours il ne veut pas travailler, il le peut. Il a fait sa journée, il profite un peu de la vie. Il n'a personne à prévenir s'il a une heure de retard. Il ne s'inquiète pas de perdre une partie de son salaire. Quand nous étions des chasseurs-cueilleurs, nous n'étions pas des esclaves, nous dirigions nos existences. Des millions d'années plus tard, nous avons perdu cette liberté. Nous menons des vies rigides, calées sur les mêmes rythmes de travail tous les jours. Nous courons pour nous rendre au travail, nous courons pour rentrer à la maison. Cette vie robotique ne me semble pas un progrès. Avec le salariat, nous avons glissé de la liberté d'entreprendre et d'une certaine souplesse de vie vers plus de rigidité. J'ai un salaire, un patron, je dois faire mon job que cela me plaise ou non, car je suis une machine à sous.

Muhammad Yunus, in le Monde : "Le système est aveugle à toute autre considération que le profit"

For tens of thousands of years, human beings didn’t have clocks. They lived, amazingly, by the sun and the moon and seasons and the needs and rhythms of their bodies. The clock is a very very recent invention, and even more recent is our modern society’s slavish adherence to the dictatorship of the clock.
Only very recently have we been forced to work from 8 to 5, and to go to school and follow a very rigid class schedule. Only very recently have we become obsessed with tracking and making use of every minute, so that we have things to do when we’re waiting for other things to happen.
Only recently did we begin to lose our humanity, begin to lose the art of conversation and the art of listening to our bodies, begin to lose sight of what’s really important and begin to become robots.

Zen Habits, Simple Manifesto: Break Free from the Tyranny of the Clock

Si vous lisez ce livre, sans doute faites-vous partie de la famille nombreuse des salariés d’entreprise, de statut cadre ou pas encore. Il y a fort à parier que, chaque jour, votre réveille-matin sonne avant l’aube. (...)
Comment tout cela a-t-il commencé ? Quand avez-vous acheté ce réveille-matin ? Quand le précédent est tombé en panne, n’est-ce pas ? Peut-être que, d’aussi loin que vous vous souveniez, la vie s’est profilée ainsi (...)
Pourriez-vous vous imaginer sans travailler ? Le rythme quotidien du bureau vous est-il indispensable ? Si oui, l’admettez-vous pourtant ? êtes-vous reconnaissant à l’entreprise de vous avoir accueilli, fourni cet espace, cet ordre dans lesquels vous avez trouvé vos rails ?

Antoine Darima, Guide pratique pour réussir sa carrière en entreprise - Avec tout le mépris et la cruauté que cette tâche requiert

Poncifs (II)

Sarkozy s'adresse aux Français. Il va tenter de remonter la pente. Il va parler de réformes. Il va essayer de renouveller un format télévisuel traditionnel. Et on voit des tonnes d'articles qui commentent, non l'action de l'Elysée, non même la stratégie de comm' de l'Elysée, mais les milliers de détails comme le plancher lumineux monté pour l'occasion, le choix du réal, les journalistes qui vont interroger (le terme est trop fort) le président, etc.

Seul libé mentionne le coût de l'affaire : 280 000 euros, à la charge des deux télés qui se retrouvent dans une situation un peu étrange : obligées de raquer pour une émission qu'ils produisent aux ordres, sans la moindre liberté, tout le monde étant "casté" par le chateau. A tout prendre, je préfère que ce soit les télés qui payent plutôt que les contribuables, mais combien d'années allons nous tolérer encore ce mélange des genre ? A part chez Poutine ou Burlusconi, quels pays voient le chef de l'état s'inviter à la télé et poser les règles ? Est-ce si différent de l'émission de Chavez, le fameux "allo président", kitsch latino en moins ?

On nous soûle de détails inutiles, demain on commentera la "performance" (ou son absence), mais personne pour souligner combien tout ça pue la république bananière. Et pas la peine de me dire en commentaire "ah bah, ça t'étonne, mais c'est comme ça depuis toujours", c'est bien parce que tout le monde trouve ça normal que ça ne change pas.

"Economie sociale et écologique de marché"

Au moins, on rigole.

Edit. Ces contorsions idéologiques ne vont pas convaincre les modernisateurs qui veulent que le PS lèche l'entreprise et le marché avec enthousiasme, ni les archéos qui pensent que le marché (qui n'est pas forcément le capitalisme) est intrinsèquement vicié et que le PS doit garder en perspective le dépassement du capitalisme.

Et quel besoin de poser la "carte d'identité" ? Qui la demande, la carte ? Qui crie "vos papiers" ? Si une clarification idéologique est nécessaire, elle ne doit pas commencer par cet exercice de synthèse absurde qui donne forcément un gloubi boulga conceptuel social-et-écologique. A force de dépasser les contradictions sans les penser, le parti se retrouve à poil une fois qu'il faut dire concrètement ce qu'on fait et comment on propose autre chose que la politique de rigueur de la droite.

Je suis un peu dur : s'il y a bien un souci de ne pas lâcher l'idéal sous la pression du réel, ce qui est louable et doit nous différencier d'une droite collée à la réalité comme des pneus pluie au bitume grisâtre de ce début avril, l'idéal est quand même réduit à la portion congrue d'un slogan publicitaire ; ça ne suffira pas.

Belle manipulation

En effet, elles sont gênantes, ces images montrant une frêle athlète handicapée attaquée par des brutes tibétaines ! Pas étonnant que les chinois s'en émeuvent, eux qui sont si sensibles à la violence. Sarkozy a bien fait de s'excuser en notre nom, et il reste à espérer que cela fera taire les mécontents qui sont prêt à se priver de Carrouf par patriotisme.

Ce n'est rien de dire que les Chinois ont été déçus par cette violence ; ils avaient pourtant laissé la (pas encore) célèbre Jin Jing évoluer sans défense, tant il était inimaginable qu'on puisse tenter d'éteindre une torche réfugiée dans les bras d'une femme en fauteuil roulant. Confiants dans la bonne nature parisienne, ils ont non seulement replié leur gardes en blanc et bleu, mais aussi offert une pause aux policiers en rollers, ne laissant que deux-trois CRS pour ne pas troubler le paisible cortège.

Ce qui devait arriver arriva, et les manifestants purent approcher bien près de la flamme. Les images spectaculaires qui en résultent, soigneusement coupées, donnent bien l'impression de la dernière sauvagerie (voir sur le film de Rue89). Une fois mises en boites, il ne restait qu'à rappeler la troupe puis éteindre la torche (voir sur ces images de France 2, à 1'30''), torche qui - heureusement pour elle - n'est plus jamais sortie sans protection (voir LCI, 2'50'').

Poncifs (I)

On ne sait que choisir, entre les crétins qui s'excitent sur les nouvelles technologies et les pauvres directeurs de conscience qui nous invitent à la prudence. Encore un exemple de la deuxième catégorie dans le Monde, où l'on nous explique que les emails peuvent être néfastes, qu'à force de trop vouloir gagner du temps on finit par en perdre, gna gna. Toujours le même genre d'article, qui alimente les mêmes poncifs, variation éternelle sur la technologie qui ne doit pas nous rendre esclave.

D'un point de vue pragmatique, c'est bien une perte de temps. Si encore cela pouvait faire tilt dans la tête des malades narcissiques qui arrosent la moitié de la terre en copie dès qu'ils écrivent trois lignes à un client, on pourrait tolérer ces papiers, mais ils ne sont jamais lus que par ceux qui en connaissent déjà les arguments. Le mail déconcentre ? Très bien, mais bonne chance pour échapper à l'emprise d'une boite de réception qui clignote, sans parler d'un blackberry en chaleur. Pourquoi enseigner la tempérance alors que la seule solution serait de couper les accès ?

Et plus largement, peu importe la façon dont le temps est gaspillé au travail. Croire que cela créé du stress, c'est confondre l'un des symptômes avec le principe même de la maladie. Le sentiment d'urgence est souvent la seule chose qui donne du sens au travail, tandis qu'on se bat contre des délais toujours plus absurdes. Machin doit voir truc, bidule présente machin devant chose, avec tout le comité zob, il faut qu'on soit prêts, ne nous laissons pas déconcentrer par les mails urgents. La belle affaire.

Jeunesse qui bouge, mes c...

Je devrais pas faire de pub à ces mickeys, mais Bix m'a tenté à propos de "quarante ans plus tard", "cette vaste blague anti mai-68" comme il le dit justement. C'est complètement ridicule, et en même temps riche d'enseignement.

Résumons-nous. L'UMP a réussi une belle bataille idéologique contre 68, qui a consisté principalement à déformer les événements de mai - une affaire d'enfants gâtés manipulés par des crypto-communistes - puis à attribuer tous les maux de l'époque à ce péché originel. Pas d'autorité dans les écoles ? Mai 68. Le bordel, le sida, le chômage, la publicité ? Mai 68. L'élection de Sarkozy ? Mai... Ah non, pardon, quoique il représente bien la rage individualiste et la famille décomposée. Bref, mai 68, la fin d'un monde, comme je l'écrivais dans un vieux billet.

Manque de pot, il s'en trouve qui voudraient trier le bon grain de l'ivraie, comme l'UMP promet de faire la différence entre le travailleur que se lêve tôt et le glandu qui vit aux frais de la princesse ; en sorte, on voudrait gagner sur tous les tableaux. Alors il y a ce site, avec ces jeunes qui bougent, la nouvelle jeunesse sage ou dorée qui s'identifie aux "enfants gâtés" de mai 68 ; dans la tête de l'UMP grandes écoles, les ouvriers en grève ou Grenelle ça n'existe pas vraiment, on ne retient que la libération des carcans et une sorte de mouvement salutaire qui a permis de coucher avec des filles sans se faire cogner par leur père.

Ca donne donc un site tordu, qui cherche à faire une place aux vieilles choses réacs comme Marini ou ce jeune député au style VRP et qui continuent à voir 68 par le prisme de l'effondrement des traditions, et ces jeunes blanc becs qui "s'éclatent", dont on peut pourtant être sûr qu'ils ne se sont jamais révolté contre rien. Au contraire, cette jeunesse ressemble à un matin Ricorée, un idéal d'harmonie bien propre sur soi, discrètement du côté du manche. C'est la jeunesse qui bouge et qui veut se débarrasser des acquis sociaux et autres reliques qui forcent leurs patrons à payer des charges et retardent d'autant leur accession à Cogédim ; c'est la bonne histoire de la rupture, celle du changement - pour le pire.

Alors certains en profitent pour s'essayer à l'écriture ("Tels sont les restes de Mai 68, palimpseste de l’histoire, dont les mots n’auront été que les dés cunéiformes du hasard jetés dans le ciel d’une Europe en paix où l’on voulait faire entrer la guerre" - non je n'invente rien), d'autres font un contre-sens habituel sur la liberté ("j’ai ainsi voulu offrir à mes enfants une société sur laquelle souffle un vent de liberté : liberté d’entreprendre, liberté de choisir son éducation, liberté salariale par un marché du travail assoupli, …Je voulais mettre fin à certains immobilismes et carcans dans lequel est plongé notre pays." - "liberté salariale", comme c'est beau).

A une époque encore récente ce genre de bricolage idéologique n'aurait pas été possible ; aujourd'hui, quelqu'un va leur reprocher d'accaparer un héritage qui ne leur appartient pas, ce qui est exactement le piège qu'ils ont tendu. Laissons faire : Mai 68 appartient effectivement à tout le monde, alors espérons que de se pencher sur la révolte du passé leur fera sentir, par comparaison, le fumet moisi de la "véritable « révolution culturelle » à droite" qu'ils prônent. Tiens, je leur suggère de commencer par Jean Sur, et ce texte remarquable à propos d'un livre sur 68 de Kristin Ross : "Pourtant, de cette poubelle soudain vidée de ses détritus anciens et récents, s’élevait le plus léger des chants, le plus aérien, le moins prévisible".

Fait ch'tier

Vous n'en avez pas marre d'entendre le mot ch'ti tout le temps et à toutes les sauces ? Et pas seulement à propos du film, ou de ses produits dérivés, ni des inévitables articles qui font le point sur le "phénomène" pour meubler les périodes sans inspiration. On dirait que l'une des conséquences imprévues du succès de Danny Boon est la disparition complète de la notion de "Nord" au profit de l'attrape-tout "ch'ti". C'est pratique et c'est tellement plus sympa, "gens du Nord" semblait sec et géographique, ch'ti c'est tout de suite convivial.

C'est à se demander si l'apparition de nouveaux mots - ou leur résurgence comme dans ce cas - ne créé pas ce qu'ils désignent. C'était le cas de "bobo", terme qu'on entend en permanence et dont on voit bien que ce qu'il nomme (dans sa version française d'ailleurs) n'existait tout simplement pas avant l'invention du mot. Et c'est encore le cas pour ce qui nous intéresse aujourd'hui, comme si l'on prêtait soudain attention à tout un pan de la culture populaire, par ailleurs passablement caricaturé, qui n'existait pas sur les radars auparavant. La preuve ce matin dans un journal gratos, où le journaliste précise qu'on "entend l'accent ch'ti" au parc Astérix. Evidemment, cette remarque n'aurait pas été possible trois mois plus tôt, car jamais il n'aurait entendu ou reconnu cet "accent".

Du coup Ch'ti va servir de désignation générique pour à peu près tout ce qui est au nord de Paris, aspirant toutes les nuances dans la joie du consensus. Je vois peut-être tout en noir, mais il me semble qu'à chacun de ces nouveaux mots à la mode la langue s'appauvrit un peu plus.

Cogner sur les chômeurs, c'est bon ça

Une offre d'emploi acceptable, c'est 70% du salaire précédent et moins de deux heures de transport par jour ? C'est sans doute la version française de la flexecurité (ou flexisécurité - le sale mot tiens) ? C'est complètement obscène. Pas besoin d'en rajouter, je cite Fontenelle qui écrit mieux que moi :

Prenons, je te prie, le cas, imaginaire, du gars qui aura trimé toute sa vie pour un plantureux salaire, disons 1.000 euros mensuels bruts - et qui à la fin de son épanouissante carrière sera libéralement dégraissé par un patron de gauche, avec en guise d'indemnités la promesse, jamais tenue, d'un prompt reclassement et une chaleureuse accolade.

Il va tranquillement s'installer, comme font les rentiers, nous disent les menteurs qui prétendent régner sur nos vies, dans un chômage de longue durée - où en parasitaire salaud il fera payer par l'Etat, aux caisses de chez Lidl, ses paquets de coquillettes.

(...)Pas de ça, Moussa: le temps est fini, proclament les klaxons régimaires du Medef, où le gueux licencié, impudent pique-assiette, se goinfrait de pâtes au riz aux frais de la collectivité.

Repeint aux couleurs de la délinquance passive, livré à l'obscène concupiscence d'un patronat dont Matignon exauce enfin le rêve, fou, d'une masse taillable et corvéable à merci (au nom il va de soi de l'intérêt supérieur du Marché), notre salarié devra, demain, accepter n'importe quel boulot de merde, à moins de 59 minutes et 59 secondes, maximum, de chez lui, pour un salaire, somptuaire, de 700 euros - ou crever.

Le coup de la rigueur pour après les municipales, c'était pas un fantasme de vieux socialo frustré. Notons que cette belle rigueur ne cible que les plus faibles, chômeurs - bien ou mal payés d'ailleurs - et autres filous qui se faisaient payer des lunettes à 40 euros par la sécu ! Pas étonnant, tiens :

Désormais, le travailleur s’identifie aux riches, et il se compare à ceux qui partagent sa condition : l’immigré toucherait des allocations et pas lui, le chômeur ferait la grasse matinée alors que lui « se lève tôt » pour aller trimer… Son ressentiment est ainsi habilement dévié de sa cible légitime, et l’on voit s’enclencher un redoutable cercle vicieux : plus ses conditions de vie se dégradent, plus il vote pour des politiques qui les dégraderont encore

(Mona Chollet dans le diplo, dont on reparlera à l'occasion ici).

"Je participe, tu participes, ils profitent"

« Dès que tu risques d’arrêter la ligne, le group leader te fait remarquer que tu mets la prime de tes collègues en danger », déplore Fred. (...)
« Si tu as le malheur d’être victime d’un accident de travail, le chef tente de te dissuader de le déclarer en t’expliquant que tu vas perdre ta prime et, plus vicieux encore, que tu vas la faire perdre aux copains aussi. Il t’accompagne à l’infirmerie, pour être sûr que tu ne parles à personne et pour essayer de te persuader », raconte David.

In Toyota, cette machine qui brise les hommes, sur le site de l'Humanité.

C'est écrit dans l'Huma, ils ont dû trier les témoignages pour faire comme dans Zola, histoire de "dévaloriser le travail", ce sport français. Trop facile de filer la parole à une bande de cégétistes qui ne se rendent pas compte de leur chance, travailler pour 1100 à 1300 euros par mois plus une prime objet de tous les chantages !

Ce qui me rend malade dans ce témoignage, ce n'est pas tellement la réalité du danger au travail ni même les cadences infernales : même si tout est fait pour qu'on l'oublie, il n'y a là rien de nouveau. C'est plutôt ce retournement du collectif de travail, la mise en concurrence de chaque salarié au regard de la prime commune. Si tu bosses pas, tu as du mal à finir le mois, et tes copains aussi. Comme une variation sur le thème "si tu fais grève, tu coules l'entreprise". C'est l'envers du "travailler plus pour gagner plus", la mort de la solidarité et le pourrissement généralisé de vies entières pour avoir de quoi survivre.

Et quel autre choix ont ces salariés de Toyota, puisqu'aujourd'hui on ne vit plus avec un Smic en France ? A leur place, je ferais sans doute pareil, je culpabiliserais à l'idée d'arrêter la chaîne. Alors combien d'années tiendront-ils pour "(l)es enfants, la maison à payer, un crédit pour la voiture" ?

Piqure de rappel

Puisqu'il faut quand même en parler, évidemment, l'habituel Schneidermann du vendredi fournit un résumé fort pratique de tous les sujets chiants dont les médias nous font gentiment grâce. Qu'il en soit remercié :

Et sous la triple icône lumineuse de la sainte Trinité du mois (Ingrid Betancourt, le dalaï-lama et Dany Boon), silence, comme d’habitude, sur la mort d’un sans-papiers qui s’est jeté dans la Marne alors qu’il était poursuivi par la police, silence sur l’échec de la politique d’encouragement aux heures supplémentaires du «paquet fiscal» révélé par un rapport parlementaire, silence sur les caisses vides, silence sur la fin de la carte famille nombreuse (à l’heure où ces lignes sont écrites, l’opération étouffoir semble pourtant avoir échoué, et l’embrasement menace), silence sur les repas sautés, silence sur l’impuissance, silence sur le crissement sinistre du rabot à économies, partout à l’œuvre.

La cause juste, et les autres

On sent bien, côté extrême gauche (ou "vraie gauche", ou "gauche bien de gauche avec de bonnes valeurs marxo") une certaine défiance pour l'agitation anti-JO de Pékin. C'est du racisme anti-chinois, disent en cœur Mélenchon et M. Troudair ! Sur la page de Rezo, presque rien sur les événements pro-Tibet, et même dans les commentaires précédents, on sent la morgue pour cette "cause bobo".

D'abord ne parlez pas de RSF et de Ménard, qui lui se fait copieusement démolir sur tout site de gauche qui se respecte. RSF est généralement suspect car étranger à la critique des médias à la sauce acrimed - ce pauvre Ménard n'a pas le recul nécessaire, il s'en prend à Cuba et surtout il n'est pas spécialement anticapitaliste. Si ça se trouve, il serait capable de regarder de travers notre ami Chavez !

Ensuite pourquoi le Tibet (ou le Darfour) alors qu'il y a tant de souffrance dans le monde, hein, par exemple en Afghanistan ou en Irak ? Et pourquoi s'en prendre à la Chine, n'y a-t-il pas une peur du Chinois parce que ce pays est en train de devenir un géant commercial ? Et quand on vise la Chine (ou le Darfour), ne fait-on pas le jeu de la géopolitique américaine ? Et puis quelle idée de s'en prendre maintenant à la Chine, fallait le faire dès le début quand elle a eu les jeux !

En plus, c'est quoi cette histoire de droits de l'homme ? C'est pas un concept occidentalo-centré, post-néocolonial et tout ça ? C'est pas un truc que défendent toujours les intellectuels proches du pouvoir comme BHL ou Glucksmann, honnis soient-ils, et qu'ils avaient largement utilisés pour attaquer nos ex-pays frères ? N'est ce pas être trop intrusif que de vouloir défendre les droits des citoyens chinois, surtout quand on n'est intéressé que par leur production économique, au fond ? Bref, toute cette soupe prétendument universelle ne sert que de faux nez à la domination capitaliste du monde !

Enfin le billet de Mélenchon est intéressant dans la mesure où il tente carrément de renverser toutes les valeurs ; dans la nouvelle belle histoire version gauche solide, le Tibet n'a pas été envahi par la Chine (enfin, l'armée révolutionnaire) mais quasiment libéré du servage et de la théocratie, gagnant au passage l'éducation pour tous et la prospérité. Arguments assez proches de la défense du castrisme, où l'on insiste toujours sur la bonne éducation populaire pour faire oublier tout le reste... Cela me rappelle quand, lors de la première guerre du Golfe, les trotskos de mon lycée expliquaient que le Koweit n'existait pas, au fond, puisque ses frontières étaient héritées de l'ère mandataire.

Bref, manifestez pour la Palestine et contre la guerre en Irak, mais pas pour le Tibet, ni pour le Kosovo, ni même pour le Darfour, qui sont des causes bien-pensantes, bobos, américaines en un mot. Laissez nos amis chinois tranquille et flattez leur nationalisme répugnant, devenez les idiots utiles d'un régime qui censure et réprime (mais chez nous ce sont bien les puissances capitalistes qui censurent et répriment, non ?) et tout sera pour le mieux !

Ringardisme

C'est touchant, ces députés qui veulent garder le département sur la plaque d'immatriculation. Moi-même, quand je suis très fatigué, je me fais la même remarque, ah lala toutes ces heures passées à lire les plaques quand, gamin, on s'emmerdait dans la bagnole. Exercice facile puisque, ayant grandi à Paris, il n'était pas besoin de connaitre les numéros : tous des bouseux de toute façon.

Voilà des députés qui ne servent plus à rien, même pas foutus de voter correctement les amendements qu'on leur faxe (pauvre NKM qui découvre trop tard la réalité de la culture godillot), mais qui trouvent par contre le temps de dépasser les (fameux) clivages partisans pour maintenir les départements au cul des bagnoles. Et écoutez leurs arguments qui goûtent bon le terroir : "Le numéro fait partie de notre héritage. En dehors du département, nous cherchons toujours d’autres 62. Pensez à toutes les rencontres, toutes les amitiés qui se sont créées."

Manquent juste les histoires de marseillais qui pissent sur les bagnoles immatriculées en 75 - et inversement, bien sûr. Toutes ces anecdotes qui puent la France rance, l'esprit de clocher et autres saloperies, toute l'horreur de ces gens qui se cherchent pour se retrouver entre eux, soit la réplique microscopique du supplice qui consiste à croiser ses compatriotes durant ses vacances à l'étranger.

C'est bien la preuve qu'il faut en finir avec cette culture locale à la con, non seulement les plaques des bagnoles, mais aussi ces subdivisions administratives qui sont de plus en plus coincées entre l'intercommunalité et les régions, qui coûtent un max de blé et qui pourraient être fusionnés une bonne fois pour toute. Paris pourrait commencer, paraît-il : excellente nouvelle.

Blasphème et désordre

Reconnaissons que la journée d'hier a été savoureuse, comme le sont toutes les agitations sous forme de retour du refoulé. C'était un chahut salutaire qui a permis de remettre la réalité de l'oppression devant le spectacle de l'olympisme gentillet.

Curieusement, cela n'a pas plu à tout le monde. Pas aux Chinois certes, qui en arrivent, dans un exercice de rhétorique talibane, à parler de "blasphème" puisque le "feu sacré" a failli être éteint - à croire qu'ils sont d'autant plus enragés qu'ils comptaient sur cette belle opération de comm' pour améliorer leur image une peu sévère. Pas aux sbires du CIO non plus, qui se comportent comme si l'olympisme était victime du désordre, alors qu'ils sont responsables, en offrant les JO à la Chine, de la dégénérescence de ce qu'il restait d'esprit des jeux.

Mais même chez nous, on sentait parfois, dans le regard des journalistes, un jugement équivoque sur ces "désordres" et autres "débordements" ; c'était assez patent dans le 20 heures de TF1, comme un air de condamnation au royaume du béton où l'on aurait voulu que la contestation en reste au badge tout propre des sportifs français. Comme si les "gens sérieux" s'inquiétaient déjà des (très éventuelles) représailles commerciales de cette "prise d'otage" de la flamme (dixit Sarko), ou pensaient comme les chinois que notre police est "incompétente" (vu comme ça, c'est rassurant).

"Pour un monde meilleur"

Je suis d'accord avec l'homme aux pièces jaunes. Qui n'est pas pour un monde meilleur ? Comme pour une nature préservée, une enfance heureuse, un développement harmonieux, une vie épanouie, un régime démocra... Ah non pardon là ça devient trop spécifique, le CNOSF pourrait ne pas valider le badge de témoignage engagé que nos relayeurs de flamme-à-essence vont porter.

L'expression "droits de l'homme" était déjà bien euphémisée (sujet déjà évoqué là), mais avec le "monde meilleur" on arrive, à force de compromis, à exprimer une protestation dans des termes que la propagande chinoise pourrait s'approprier sans problème. C'est le destin de la pensée par le slogan, toujours à la recherche du "mot injuste", de finir par dissoudre les différences dans un magma incompréhensible, l'essentiel étant de zapper plus facilement d'un sujet à l'autre. C'est bien ce qu'écrit Marcel : "Ainsi s’élabore un mol consensus aux termes duquel un très vague et très hypothétique projet de très symbolique protestation entérinera les massacres en même temps que leur censure." Le travail de la bonne conscience expédié en 3 secondes, place au spectacle.

C'est d'ailleurs pour cela que j'aime bien ce texte de Claude Guillon (via Rezo) ; son expression pamphlétaire nous remet les yeux en face des trous, jugez-en par ces trois petits extraits :

(...) Je salue les milliers de pékinois que la police harcèle depuis des mois pour qu’ils deviennent « présentables » aux yeux des rares occidentaux qui s’égareraient hors des périmètres balisés. On a particulièrement fait la chasse aux hommes qui prennent le frais torse nu, les soirs d’été.
(...) Je salue les ouvriers, étudiants, et paysans, protagonistes anonymes de ce que les bureaucrates de Pékin appellent des « incidents de masse », officiellement évalués à plus de 74 000 en 2004, et 87 000 en 2005
(...) Je salue Huang Qingnan, vitriolé pour avoir aidé des ouvriers à défendre leurs droits, dans un pays où la grève est interdite (mais où les grèves sauvages se multiplient) (...)

Bref, je doute que ce "monde meilleur" calmera les éventuels troubles-fêtes qui s'acharnent à vouloir mettre du politique dans le business du sport. Et je me demande si à Paris, comme à Londres, des flics chinois en survet' bleu viendront protéger la flamme des ardeurs anti-sportives ? Sympa ce petit goût de répression importée !

La vérité sur la bannière maudite

C'est incroyable mais pour une fois je vais être d'accord avec les footeux : cette bannière qui fait scandale n'en mérite pas tant. Elle n'a rien à voir avec les insultes racistes et autres régimes de bananes, autrement plus systématiques, et surtout elle ne doit pas être considérée comme "raciste", les cht'is n'étant pas une ethnie à part, aussi "consanguine" ou abonnée aux assedics soit-elle.

Cette bannière, c'est une grosse blague de beauf faite par des imbéciles qui ne connaissent pas le sens des limites, et qui ont confondu l'humour de fin de repas avec l'insulte publique. Je les imagine très bien en train de monter ce coup pendable, sans jamais se rendre compte qu'ils allaient un peu trop loin, tout cela étant destiné, comme le note le supporter en chef, à énerver les ultras d'en face, pas toute une région.

L'insulte fait partie du foot, comme la culture des "tifos" - d'où le fait étonnant que certains lensois aient pu apprécier l'offense, en connaisseurs, comme s'ils participaient à un concours de celui qui pisse le plus loin. Certes, c'est d'une bêtise navrante, mais à tout prendre je préfère que cette bêtise se manifeste par une pauvre bannière plutôt que par la violence physique, bien plus fréquente et autrement mieux acceptée. Et si cela fait un feuilleton distrayant, je ne vois pas non plus de quoi retenir des gens - fussent-ils des supporters de foot - en garde à vue.

Fast blogging

Ca fait pas cinq ans comme l'autre camarade, là, mais quand même trois bonnes années révolues, dont une et demi de délitement : de moins en moins de billets, de moins en moins bons, à quelques exceptions près (tiens, celui là, réhabiliter l'argent, pour rester dans le débat d'hier).

Quand j'ai commencé ce blog, je m'étais donné une règle simple : un post par jour. Puis je me suis dit que le dimanche, quand même, j'étais pas obligé. Puis y'a eu les vacances, encore plus sacrées que le dimanche, donc j'enregistrais des billets à l'avance, avant de laisser aussi tomber. Puis j'ai considéré que le samedi était une sorte de dimanche, dédié au dieu du commerce, autrement plus important. Puis j'ai changé de boulot, ce qui, combiné avec une baisse d'inspiration, a été fatal.

Bref, en perdant les obligations du départ, j'ai laissé filer ce blog (non, ce n'est pas le moment d'ironiser sur cette défaite de la liberté). Et comme ce qui me tenait à cœur était déjà dit plusieurs fois (sous les catégories "de merde" et "misère", en général), j'ai voulu compenser en faisant des billets plus sérieux, plus construits, avec des liens, et même avec des idées. Hélas, cela s'est d'abord traduit par un stock déprimant de billets non publiés, par des textes sentencieux et - surtout - par une écriture sans plaisir. Tout cela sans égaler, sauf moments d'inspiration, les billets mieux informés de mes camarades de lieu commun.

Du coup, j'ai pensé tout arrêter, mais comme cela sentait le gaspillage, j'ai plutôt choisi de revenir aux débuts de ce blog : un billet par jour (de semaine), en privilégiant le plaisir d'écrire et la mauvaise foi qui a toujours été ma principale ligne éditoriale. Tout cela au risque de la qualité, qui pourrait encore baisser d'ici à ce que je trouve le rythme de ces billets écrits d'une traite en quinze minute. Donc vous êtes prévenus, si c'est mal écrit, si ça ne sert à rien, c'est la faute de la règle.


J'adore cette tribune ; hyper bien écrite, et quelle réponse au papier mollasson qui prétendait expliquer pourquoi les filles n'aiment pas les maths ! Moi qui ne suis pas une gonzesse et qui n'aime pas les maths, je ne pouvais pas me l'expliquer par la peur de la vérité tranchante et virile de la science. Et pourtant :

Les femmes, ou plutôt, dans une immaturité lexicale évidemment innocente, «les filles», saisies au moment de leur formation où elles révèlent le plus sûrement leur hormoneuronale essence, supportent mal la violence de la vérité, le caractère obtus du réel n’étant pas adapté à leur nature intime. Les filles, c’est bien évidemment du ressenti, de la tripe, de l’utérin…- tota mulier in utero (semper) - cela ne formalise, ni ne formule, une fille, le concept, c’est pour les garçons ! Diplomates, accommodantes, humaines, en quelque sorte, et enclines par nature, dans ce monde relativiste, à tout mélanger : le vrai, le mou, la béchamel, les filles sont dans le compromis. En face, dures mais justes, inflexibles et binaires, les mathématiques offrent leur stature virile et incorruptible.


Si vous ne l'avez pas lu : Mieux vaut être Ch’ti et pédophile que footballeur et Nègre

Misère du newsmagazine

Et si on f'sait un papier, genre, qui dirait que la ville, quoi, quand même, qu'on l'veuille ou non, c'est pas mal ? Tu vois, faudrait p'têt réhabiliter, ouais j'ai pas peur des mots, réhabiliter la ville, passque le bistrot, le restal, la vie dehors quoi c'est quand même bien, j'veux dire on a d'la chance, à l'Express, de bosser à Paris et de pouvoir déjeuner dehors après le bouclage. J'vois bien l'papier, ça s'appellerait Eloge de la ville et on pourrait même faire une accroche comme ça : "Et si l'on cessait de les critiquer? Plus écolos, plus conviviaux et plus dynamiques que jamais, les grands centres urbains vivent une révolution. Et continuent de nous fasciner."

Et je peux vous dire, chers lecteurs, que le papier est à l'avenant. Introduction qui pose les grandes problématiques avec largage de noms d'écrivains qui ont écrit sur la ville - oui, il y en a, c'est dire si c'est bien la ville, stats sur la croissance de Bombay et liste de blogs qui parlent de la ville, si si c'est raccord. Ensuite transition : "Et pourtant, rien à faire, la ville traîne une sale réputation. Elle serait trop polluée, trop stressante, trop bruyante, trop congestionnée, trop dangereuse." Ah, merde, quand même. Heureusement, c'est le signal pour balancer tous les clichés, de "la ville c'est la rencontre des autres" aux assoces de quartier et autres excursions urbaines (à Tokyo, de préférence, ou la nuit à Paris "pour les plus fauchés").

Vous allez me dire, on s'en branle. Et je serais d'accord, si ce papier n'était pas un concentré de la misère des newsmagazines français. C'est toujours la même chose, de la grande théorie venteuse au début, de l'agrégation de n'importe quoi avec un peu de pipole si possible et quelques bonnes trouvailles du web, des bribes d'interviews de quatre personnes qu'on a rencontré par des copains et dont on ne retiendra que ce qui illustre la thèse de départ - et jamais l'inverse, et si possible le tout emballé avec une touche d'optimisme. Le gloubi boulga sauce clichés qui résulte de cette méthodologie éprouvée ne pose pas problème sur un sujet aussi vain, mais le même traitement sur la politique ou l'insécurité fait des ravages dans les salles d'attente des dentistes.

Le projet, les valeurs !

Evénement capital, Delanoë passerait devant Royal au hit-parade du PS. Passerait, car à regarder les chiffres de ce sondage de merde, c'est kif-kif. On s'en fout, et je n'en aurais pas parlé si, à cette occasion, le journal n'avait donné la parole à quelques militants PS. Je ne sais pas s'ils ont été choisis, mais ils disent tous la même chose : on se fout du leader, on veut des idées et un projet.

On leur fera pas deux fois, aux militants, le coup de la reine des cœurs élue par les magazines. Pas plus que la personne avant le projet comme la charrue avant les boeufs ; mais le parti s'est fout. Le parti est prisonnier des querelles de personnes, et qui va être le leader, et quel candidat en 2012 pour laisser Sarkozy gagner, et tout ça. Peut-être est ce pire depuis que le PS est un potentat local, réveillant le spectre de la SFIO, à moins que la tentation de la bureaucratie soit le dernier héritage du marxisme ?

Bien sûr, quand on lui demande, le PS sort un projet ; un machin de synthèse ou alors une liste bricolée comme les 100 propositions concrètes de Royal. A chaque fois il y a des choses intéressantes dedans (relisez donc les archives de Voter à gauche) mais aucune vision sérieuse qui ne tienne l'édifice, pas d'idéologie, pas de valeurs, même pas de slogan. Quand Mitterrand attaquait l'ennemi à Epinay - "les puissances de l'argent, l'argent qui corrompt, l'argent qui achète, l'argent qui écrase, l'argent qui tue, l'argent qui ruine, et l'argent qui pourrit jusqu'à la conscience des hommes", au moins on savait ce qu'était être de gauche (et les crétins qui veulent "réhabiliter l'argent" nous rappellent qu'on sait ce qu'est être de droite).

Et dire qu'il y a des chances que cela recommence, qu'on se retrouve englué dans les pétitions de principes et les mesurettes sans qu'on sache ce que veut la gauche de gouvernement aujourd'hui, ni quelle société elle entend construire. Pire, j'entends même, via des bruits de couloir, que certains intellos bien en cour décident que le PS doit être "le parti de l'entreprise", que sa préoccupation doit être "la compétitivité de l'économie française" et qu'il n'a plus à se prononcer sur l'immigration ou la sécurité. A ce rythme, autant dire aux électeurs de voter Modem ou même UMP, ils auront l'original.

Bref, mes camarades militants ont raison : le projet, putain ! Le projet et les valeurs !