Obscène : je ne trouve pas d’autre mot pour qualifier l’annonce faite par Sarkozy au dîner du CRIF. Désolé de rompre avec la tradition de distance ironique de ce blog, mais là je n’ai vraiment pas envie de rire. L’initiative consistant à faire « porter » aux enfants de CM2 la mémoire des enfants victimes de la Shoah résulte en effet d’un cynisme répugnant et d’une bêtise insondable, qui en dit long sur l’individu qui nous gouverne.

Le cynisme, d’abord. On a peine à formuler l’argument, tant la manipulation paraît délirante. Sarkozy a déjà instrumentalisé la mémoire de la Shoah (on se souvient de ce jour de la campagne présidentielle, où, quelques heures après le ralliement de Simone Veil, Sarkozy annonçait le ministère de l’identité nationale), mais, ici, l’équation politique est surréaliste : convoquer la Shoah comme diversion dans une campagne municipale ? Est-ce vraiment possible ? On peut en douter ; en même temps, il est tout aussi difficile de nier que l’ « impact » médiatique de cette annonce a été parfaitement calculé et qu’il répond à un contexte politique bien particulier et à la nécessité pour Sarkozy de « réhabiliter » sa propre image. Mais cette manipulation est si grossière et si dégueulasse qu’elle ne serait pas possible sans la bêtise et l’ignorance historique que révèle cette annonce.

Bêtise : on assiste encore une fois – mais ici avec une gravité particulière – au triomphe de l’ignorance satisfaite et de la politique pulsionnelle. Cette « mesure » est en effet l’opposé exact de ce que doit être une politique mémorielle raisonnée. La mémoire ne se décrète pas ; et la mémoire doit être d’abord fondée sur la raison, non sur l’émotion (faute de quoi elle se sépare de l’histoire). Imposer un poids mémoriel à des enfants afin de les « émouvoir » (c’est le terme même utilisé par Sarkozy) est totalement contre-productif pour la construction et la transmission de la mémoire historique. De ce point de vue, l’annonce de Sarkozy équivaut à embrigader et en même temps à jeter aux orties des années de travail minutieux et acharné mené par différents centres de recherche pour reconstituer minutieusement l’identité et la trajectoire des enfants victimes de la Shoah, et constituer donc de drame en objet historique susceptible de transmission. Voir cette masse considérable de recherche (que, pour des raisons personnelles, je connais très bien), transformée en gadget électoral et en tire-larmes pour le 20 heures de TF1 me donne physiquement la nausée (et je dois dire que l’approbation de Serge Klarsfeld m’apparaît parfaitement incompréhensible).

Encore une fois, ceci n’est possible que parce que le sarkozysme de gouvernement repose sur une ignorance revendiquée et ricanante, et sur la fabrication permanente d’une « émotion » suintante, qui transforme chaque discours et chaque acte en occasion d’exhibition vulgaire. Cela peut être anecdotique quant il ne s’agit que de l’exhibition du corps et des émois de l’individu Sarkozy (ou de ceux de sa « première dame »), mais devient répugnant quand cette politique dégoulinante cherche à s’approprier l’histoire.