Pouvoir d'achat, on était prévenus
Par Guillermo, le jeudi 28 février 2008 :: Politique
On ne parle plus que de ça, et toute une frange de l'élite parisienne semble soudainement découvrir ce que cela fait de vivre avec 3 smic pour une famille. Alors, les charges et les dépenses contraintes bouffent presque tout le budget d'une famille proche du revenu médian ? Ah bon, on ne va ni au cinéma ni au restaurant, et les vacances sont pour les bonnes années ? Schneidermann notait d'ailleurs il y a un mois, avec justesse, combien ces préoccupations quotidiennes échappaient aux journalistes télé :
"Quand ils disent «pouvoir d’achat», c’est comme s’ils parlaient une langue étrangère, dans une ville inconnue, leur manuel de conversation sous le bras. Quand, interrogeant un puissant sur un plateau, ils se glissent dans la peau de la ménagère pour soupirer sur le coût du panier, c’est comme s’ils passaient une audition dans un cours de théâtre."
L'écart des perceptions donne la mesure du choc, et quand les médias et la classe politique enivrés de jet-sarkozysme ont finalement découvert que ce n'était pas qu'une "séquence", ils se sont sentis obligés de faire machine arrière, consacrant le pouvoir d'achat comme l'alpha et l'oméga de la politique française en 2008.
Cela étant dit, les électeurs de Sarkozy - et eux seulement - qui se lamentent de leur pouvoir d'achat en berne me fatiguent. Qu'est ce qu'ils croyaient ? Qu'on allait vraiment "travailler plus pour gagner plus" ? Est-ce seulement maintenant que cet énoncé sonne creux ? Pourtant, à chaque fois que cette proposition des heures sup défiscalisées a été avancée durant la campagne, les média laissaient quand même la gauche répondre sur le fond. Non, les heures sup ne sont pas au choix du salarié, mais du patron, et in fine dépendent du carnet de commande ; non, ce dispositif ne change rien au temps partiel subi... On ne peut pas dire que les électeurs n'étaient pas prévenus. Et pourtant, c'est encore ce qu'on leur propose, ça et de bonnes intentions sur l'intéressement. Que dalle, en sorte.
Quand Sarkozy parlait de travail, à l'époque où il n'était pas encore connu comme le président bling bling, il en restait le plus souvent à la question morale. Jamais il n'a été question de gros mots comme "salaires", mais toujours de la "valeur travail", une construction qui permet d'oublier la réalité, soit l'absence de travail ou d'une rémunération correcte. Qui pouvait croire que le discours paternaliste style on-se-retourne-les-manches-et-on-bosse allait réellement fabriquer de la croissance ? Maintenant qu'on connaît le personnage, l'écart avec les grands principes est flagrant, mais tout était donné depuis le départ.
Cela n'a pas empêché une majorité des classes populaire de voter contre leur intérêt - pas par ignorance, mais par envie d'y croire, à la façon dont ils avaient soutenu Chirac en 1995. Et je prend le pari que ceux qui se plaignent de ne pas pouvoir boucler leurs fins de mois revoteront Sarkozy dans 4 ans, parce qu'on leur aura répété que l'opposition n'est pas crédible, qu'il n'y a pas d'autre solution et qu'à défaut de s'enrichir ils auront la satisfaction de voir qu'on cogne sur plus pauvres qu'eux.