J'apprends que la célèbre signature de Match - "le poids des mots, le choc des photos" - vient d'être abandonnée. Elle avait son charme, mais même ce slogan comminatoire ne pouvait refléter l'état actuel de cet hedbo devenu torchon - s'il n'a jamais été autre chose. Ainsi l'avènement de cette baseline plus adapté, "la vie est une histoire vraie", est heureux. Il est toute l'époque en six mots, il ne veut rien dire, mais il faut s'y arrêter pour s'en rendre compte; puis il nous fait baigner une fois de plus dans le culte imbécile de "l'histoire vraie". L'histoire vraie et pathétique, celle qui produit des conversations de machine à café comme "ce film il est génial et en plus c'est une histoire vraie", c'est à dire qu'il n'est pas discutable puisqu'il se pare des atours de la vérité vraie, j'te jure.
En tout cas cela me donne un prétexte pour parler de Match, et pour cracher dessus. Autant le dire tout de suite, j'abhorre ce magazine, et je ressens un mépris infini pour tous ses lecteurs réguliers, surtout ceux qui expliquent que ça fait du bien de se détendre le week-end sans s'prendre la tête. Evidemment, je m'en tiens à une distance certaine et je ne le connais qu'assez mal, mais le peu que j'en aperçois, de loin en loin, me renforce dans ma nausée.
L'autre jour, c'est une couverture d'un numéro plus ancien, accident de salle d'attente, qui me saute à la gueule : une humoriste que je ne connais pas me présente son bébé pendant qu'on m'explique qu'elle "fait rire toute la France". C'est dans ce raccourci que toute la mécanique délétère de ce papier cul imprimé apparait ; c'est ce "toute la France", ce consensus qui ne peut pas exister, cette communauté de destin impossible soudée par la performance (a priori douteuse, mais j'en sais rien) d'une humoriste qui est détestable, plus encore qu'un "les Français veulent" lancé par n'importe quel homme politique, plus encore que les snobismes individuels comme le mien qui ne tiennent pas à être associés à l'humour de merde façon rire & chansons qui plombe l'époque. Ce n'est qu'une formule rapide ? non, c'est un embryon de propagande, c'est une sommation au consensus, c'est de la merde malsaine.
Et encore ce n'est rien, car la même réduction aux enjeux absurdes pèse bien plus lourd quand elle est directement politique. On a beaucoup glosé sur la dégradation putassière de l'image de notre chef bien aimé, on se révolte généralement contre la confusion des genres, mais on se trompe souvent d'un degré. Car Match - et ses copains de caniveau - n'est pas tant gênant quand il montre un président avec une poule de luxe, mais bien plus quand, à force d'être du côté de "l'histoire (vraie)" et de la "vie" plutôt que de l'analyse, il transforme les politiciens en héros tragi-comiques pour leur plus grand plaisir. Je me souviens encore de cette photo de Le Pen dans son paquebot (à vendre), entouré de son staff, se réjouissant de sa "victoire" de 2002, et toute l'image suggérait non le chef démagogue et raciste mais le vieux capitaine enfin victorieux après tant d'efforts, presque honorable dans sa continuité : à force d'oublier le contexte le plus évident, tout finit par se valoir pour peu qu'il y ait des personnages et de l'intrigue.
Cette dérive "narrative" est à juste titre de plus en plus souvent dénoncée ; non seulement elle fait fi de l'analyse et de l'explication, qui impliquent une distance fatigante et nous frustre de l'émotion du drame de l'actualité, mais à force de nous faire voir que par le petit bout de la lorgnette, elle finit par justifier et même produire les structures idéologiques de l'époque. Il n'y a plus de société, comme dirait Maggie, mais des destins individuels qui se battent pour parvenir, ou alors des clans dont on célèbrera toujours l'ancienneté et la tradition. Ainsi des propos généralement pathétiques de la première starlette venue, qui ne manquera jamais de nous rabâcher avec sa variation personnelle autour du "quand on veut, on peut", ainsi de Match, porte voix de l'insignifiant, réducteur de la réalité au niveau de l'anecdote prédigérée, et propagandiste de l'individualisme.