A propos
radical chic

Pouvoir d'achat : qu'ils mangent de la brioche

Sarko n'a pas encore annoncé son train de mesures que le pouvoir travaille déjà à baisser les attentes : il n'y a pas de "marges de manœuvre", pouvait-on lire dans l'organe officiel du gouvernement (le gratuit Métro) ce matin, l'article oubliant juste de préciser qui avait tiré bénéfice du fameux "paquet" TEPA. Du coup, en effet, les pistes avancées semblent bien pauvres, déblocage de la participation, gel des tarifs du gaz ou autres peccadilles qui ne vont vraiment rien changer.

Le problème, c'est que ce gouvernement ne se préoccupe absolument pas de pouvoir d'achat, mais se contente d'enterrer lentement les promesses électorales, histoire de ne pas trop en rabattre sur un thème de campagne. Je suis persuadé que le gouvernement se fout des gens normaux et des gagne-petit, car non seulement il ne comprend pas leurs préoccupations et méconnait profondément la situation salariale du pays (témoin la fois où Devedjian dit que le président est "payé comme un cadre moyen"... à 6500 net ?), mais surtout il baigne comme jamais dans le darwinisme social. Il n'y a pas que les "cadeaux aux riches" : le gouvernement soigne ses amis et méprise les travailleurs ordinaires.

En effet la gesticulation télévisuelle fait oublier que jamais le pouvoir n'a été à ce point coupé du peuple, comme l'a assez clairement montré l'incompréhension ressentie quand le chef s'est offert son augmentation à 3 chiffres. Et qu'on ne me parle pas de sondages ou de cote de popularité : la coupure est bien plus profonde qu'une adhésion superficielle style "lui au moins il bouge", et elle est aussi paradoxale, car en partie acceptée par les gens ordinaires qui ne rechignent pas à la pipolisation et autre "bling bling" sarkozien.

L'affaire des heures sup défiscalisées est à ce sujet emblématique : il s'agit de la seule mesure à destination des travailleurs, mais le choix même de ce gadget plutôt que d'un système effectivement redistributif (type prime pour l'emploi) traduit non le désir de rémunérer tout "effort supplémentaire" mais plutôt l'idée que ceux qui n'en font pas "plus" n'ont que ce qu'ils méritent. Idem du refus d'augmenter le Smic, idem des primes réservées aux fonctionnaires qui bossent. Et comme c'était encore trop pour les braves gens, le dispositif des heures sup semble presque avoir été pensé pour ne pas fonctionner, afin de ne pas coûter trop cher au fisc...

Ainsi le mélange d'incompétence économique et de bêtise idéologique de la politique sarkozienne prend tout son sens. L'idéologie du mérite ne s'embarrasse pas de subtilités, et il n'est pas difficile de comprendre que dans cette vision du monde, la richesse et la pauvreté sont des états quasi-naturels. Cela permet de résoudre les contradictions apparentes : Sarkozy veut du pouvoir d'achat, mais il fabrique de l'épargne ; il dit "je veux 3% de croissance", mais il s'arrête à des mesures de relance mal ciblées qui renforcent encore un peu les inégalités, chose qui l'arrange parfaitement au fond.

Le seul problème de Sarkozy, c'est qu'il est encore obligé de communiquer sur ce thème du pouvoir d'achat ; vivement qu'il puisse dire, une fois pour toute, que ceux qui ont du mal à boucler leurs fins de mois n'ont que ce qu'ils méritent, et il se sentira mieux.

Une autre université est possible

Il y a environ une semaine paraissait dans Le Monde un texte cosigné par un groupe d’universitaires de Paris VIII, intitulé "Les présidents d’université ne parlent pas en notre nom". Ce texte mettait bien en évidence un des aspects peu évoqués du "débat" en cours sur la réforme universitaire : la grande difficulté pour les personnels de l’université de faire entendre une voix autonome, car leur parole est très largement monopolisée et confisquée par une instance qui semble être devenue la seule institution représentative de l’université (les syndicats du supérieur étant particulièrement inaudibles) : la Conférence des présidents d’université.

Cette noble « CPU », selon un processus que ce bon vieux Bourdieu (qu’est ce qu’il nous manque, by the way…) avait si bien mis en lumière, a réussi là un beau coup de force symbolique, ce qui permet aux bureaucrates-mandarins qui peuplent cette institution d’exprimer sans retenue toute leur tendresse pour la LRU, par là d’encercler un peu plus les étudiants mobilisés, et de les livrer en pâture aux commentaires autorisés d’éminents spécialistes qui expliquent savamment les avantages de la loi Pécresse et se soulagent sur ces petits salopards de bloqueurs, au mieux « conservateurs », au pire maoïstes, khmers rouges, jeunesses hitlériennes, etc. (je précise que j’ai effectivement entendu ces qualificatifs, soit à la télé, soit dans mon université).

Dans ce paysage dévasté, quelques tentatives émergent pourtant, de la part des personnels de l’université (et notamment des enseignants) pour tenter de récupérer un espace d’expression, au beau milieu d’un spin médiatique particulièrement déchaîné. L’enjeu étant de sortir de la polarisation où toute critique de la LRU est assimilée à une défense du statu quo. Pour le dire autrement, la LRU est une mauvaise loi (je n’y reviens pas, les arguments ont déjà été exposés ici même), une autre réforme universitaire est possible, et les propositions pour cela abondent.

Je ne détaillerai pas ici pour ne pas assommer les lecteurs de radical chic ; je me contente de signaler l’ouverture du site sauvonsluniversite.com qui se donne justement pour but de centraliser et de rendre visibles ces propositions. Dans le contexte actuel, c’est une gageure, mais c’est la seule solution pour ne pas crever du darwinisme universitaire que prépare la LRU (les promesses démagogiques de Fillon, qui ne seront évidemment pas tenues, ne changent rien à cela).

Les experts

Le Figaro a eu la mauvaise idée de publier ce matin, sur son site, le compte rendu stérile d'un voyage en avion qui s'est mal passé : un réacteur s'arrête, le Pékin-Paris se pose et c'est le drame : 7 heures de retard. Bon, aucune frayeur, aucun mort, pas le moindre flic blessé comme dans nos banlieues délaissées par l'hyperprésident, mais le drame quand même.

Cette anecdote a un intérêt : ce papier débile se fait flinguer dans les commentaires. D'abord parce qu'il n'a rien à faire dans un journal sérieux. Ensuite parce que les stagiaires ont mis la photo d'un B747 pour illustrer un incident arrivé sur un B777, deux avions qui n'ont rien à voir, et enfin parce que parmi les lecteurs certains connaissent l'aéronautique et notamment les normes ETOPS qui prévoient justement les cas de panne d'un réacteur sur deux.

Voila donc le cas où une journaliste qui raconte une histoire à laquelle elle ne comprend quasiment rien se fait moucher par des gens qui savent de quoi ils parlent ; mais plutôt qu'un vague courrier de lecteur publié par miracle, les critiques sont accessibles à tous dans les commentaires (ce qui a permis aux stagiaires de remettre la bonne photo...) Cet exemple trivial vient idéalement recadrer les attaques de plus en plus fréquentes des journalistes, qui "recoupent leurs sources et ne publient pas n'importe quoi" contre l'hydre internet, repères de pédophiles et de théoriciens du complot avides de rumeurs. Les experts ne sont pas ceux qu'on croit...

C'est aussi ce a quoi on assiste à propos du rapport Olivennes où le patron de la Fnac défend son business en toute indépendance (j'attends qu'on commande un rapport sur l'impérialisme américain à Ben Laden, tiens). Les erreurs et les approximations sont vite reprises et analysées, parfois avec sévérité comme dans cet excellent papier (via éconoclaste) et toujours par des gens qui sont potentiellement plus experts que les "experts" nommés par le gouvernement.

Seul problème, encore, il manquera toujours à ces analyses la visibilité et la force de frappe médiatique d'un passage au 20 heures de TF1, ce qui fait qu'aujourd'hui encore le gouvernement pourra légiférer tranquillement à partir d'un rapport foireux sans que personne (ou presque) ne s'en rende compte. Mais j'espère bien que ce temps de la fausse expertise est compté...

CSA mon amour

Quand même, le coup de Pernault s'intronisant porte-parole de la Présidence me reste un peu en travers de la gorge :

"La mobilisation syndicale se heurte à la volonté très claire du gouvernement de créer un système plus équitable de retraites, c’était dans le programme de Nicolas Sarkozy, il a été élu en partie pour ça."

Pas d'illusion : en dehors des décomptes d'Acrimed et des trucs d'Arrêt sur image dans leur nouveau ghetto web, tout le monde s'en fout. Mais ne serait-ce pas au CSA de dire quelque chose ?

Justement le CSA prévoit dans ses statuts de faire respecter "le pluralisme et l'honnêteté de l'information", un truc parmi les 6 missions de la bête, comme la protection de l'enfance ou "la défense et l'illustration de la langue française". Bigre. D'ailleurs, preuve en est que chaque année les grandes chaînes hertziennes sont auditées sur ces critères là, et que l'institution peut décider de sanctions (pas à la Chavez, cela dit, qu'on se rassure) après avoir envoyé des lettres d'avertissement.

Par exemple, que nous dit le dernier rapport publié sur TF1, concernant l'année 2005, l'année du référendum ? Deux pages sur 130 consacrées à l'objectivité et au pluralisme, dont la moitié portant sur la polémique csa-csienne de "l'égalité contre l'objectivité" :

"Le Conseil supérieur de l’audiovisuel a donc rappelé à TF1 qu’il ne lui appartenait pas de se substituer aux autorités publiques compétentes pour définir les règles applicables lors des campagnes électorales"

Ce qui préoccupe manifestement "l'autorité", c'est que TF1 ait pu remettre publiquement en cause ses règlements; c'est vrai que ça se fait pas.

A part ça, satisfécit général, avec quand même des actions fortes, comme par exemple :

"Destinataire de nombreuses protestations, dont une émanant du Mrap, consécutives aux propos tenues par M. Philippe de Villiers, président du MPF, au cours du journal de 13h, le 16 juillet 2005, au sujet de la communauté musulmane et de l’islamisme, le Conseil a décidé de communiquer une copie de l’ensemble de ce courrier à la chaîne."

Pas la peine de dégobiller sur ce pauvre CSA dont les "sages" (quand même, quand on y pense, les "sages".... cette époque n'a peur de rien) sont les laquais du pouvoir en place, et alors que Bouygues est le pote de sarko, etc. La seule question, c'est de savoir s'il ne faudrait pas se débarrasser de ce truc qui pond des rapports mais ne sanctionne jamais (ou alors, les petites chaines associatives qu'il prive de fréquence) et laisser directement la justice confirmer que "la pluralité de l'information" ne s'arrête pas au comptage des temps de parole des politiques, puis enfin parler de "sanctions".

Listen All Of Y'all It's A Sabotage

En attendant que Sarkozy rajoute un alinéa dans sa loi anti chiens dangereux, je propose de créer un tribunal spécial pour juger les actes de "sabotage" sur le matériel SNCF ; cela permettra sans doute d'éviter les scènes de lynchage de cheminots qui se profilent à l'horizon.

J'adore cette levée de bouclier collective qui permet enfin de souder tout le monde contre un ennemi indéfendable. Célébrons ce soir l'entrée des "saboteurs" (également qualifiés de "terroristes" selon les sources) dans la catégorie réservée aux pédophiles ou aux pyromanes. J'aime tout autant cette course à la qualification de "l'inqualifiable", quand tout le monde rivalise pour que sa condamnation soit plus sévère que celle des autres, avec forces mots commençant par "in-".

Comme si de tels actes, qui relèvent évidemment du pénal, avaient besoin de plus de publicité, pour qu'on puisse encore plus avancer dans le travail de décrédibilisation du mouvement, déjà bien entamé par la télé (tiens voir Acrimed sur TF1, surtout le magnifique recadrage de l'interview d'un conducteur de bus : there is no alternative), les lamenti des usagers en colère, les visages fermés des politiques qui vont tenir bon, bref toutes les composantes d'un unanimisme tellement parfait qu'il est forcément suspect.

Alors quelle joie de pouvoir poser en plus l'équation grevistes = terroristes ! Je trouve juste dommage que personne n'ait pensé à les rendre responsables de la chute de la bourse.

Faute de mieux

Je voudrais savoir pourquoi un employé de la RATP ou un cheminot qui va devoir bosser (au minimum) 2,5 ans de plus pour toucher des pensions plus faibles devrait l'accepter sans se mettre en grève ? Quel choix a-t-il ? Faire confiance à un gouvernement d'hystériques qui le traite de privilégié ? Abandonner le mouvement - c'est à dire son seul moyen de pression - parce que les "usagers" en sont les victimes directes ?

Il y a vraiment beaucoup de choses qui me dérangent dans cette affaire. Allons y :

1. La vindicte : il n'est pas acceptable de réformer sous la pression de la stigmatisation. Comment parler de "privilégiés" quand on ne regarde jamais du côté des retraites-chapeau à 1 million des PDG ou plus ordinairement des "autres" régimes spéciaux ? Députés ? Militaires ? Exploitants agricoles (4 milliards de transferts par an, d'après l'humanité) ? Qui d'autre ? Pourquoi personne n'est capable de comparer ces "privilégiés" a 1000 euros de retraite mensuelle aux bénéficiaires des largesses patrimoniales du régime ?

2. Le flou : le niveau du débat est proprement affligeant. A part parler "d'alignement" et de donner les trois pauvres éléments de comparaison qui arrangent le gouvernement (années de cotisations, absence de décote, indexation sur les prix), on n'a jamais tous les chiffres : taux de cotisation (et même si "le taux de cotisation employeur plus élevé" est un argument à double tranchant), nombre de retraités surnuméraires, coût exact des dispositions plus favorables pour les cheminots, modulées par les écarts de salaires, etc. Même remarque pour l'impact de la démographie sur l'ensemble des régimes, débat qui n'a pas vraiment eu lieu en 2003.

3. La fausse équité : si on peut considérer que les régimes spéciaux ne se justifient pas dans l'absolu, parce que la pénibilité n'est pas un argument suffisant, pas plus que l'histoire glorieuse des luttes, leur normalisation ne sera pas pour autant une victoire de l'équité. En effet, où vont aller les économies ? Ces gains pour l'état permettront-ils de continuer à financer les exonérations d'IS pour l'épargne retraite (dispositif complètement discriminatoire), ou les autres mesures d'abattement des cotisations sociales ? Pourquoi personne n'est là pour parler des putains d'heures sup gratos et du manque à gagner pour la sécu ? En outre, quand parlera-t-on de la vraie inégalité au sein des régimes de retraites, celle liée à l'espérance de vie ?



4. Les conséquences pour tout le monde : pour les retraités des régimes spéciaux comme pour les autres, que va-t-il se passer concrètement ? Combien de vieux obligés d'accumuler 42 ans de cotisations vont y parvenir, combien de seniors se retrouveront sommés de se bouger le cul par les mêmes qui refuseront de les embaucher dans leur propre boites ? Combien de vieux vont devenir pauvres ?

Il est évident que ce gouvernement qui porte l'inégalité en étendard propose une réforme injuste, qui conduit à une radicalisation inévitable, en attendant un compromis bancal. Piketty recadre bien le débat, mais il est bien seul. Le PS brille encore une fois par son absence, alors que c'est le moment de proposer quelque chose qui réponde à la fois à la demande d'égalité, de prise en compte de la pénibilité et de niveau de vie des retraités tout en posant la question du coût des transferts pour l'économie.

Il parait qu'il l'a dit

"Troisième jour de galère pour les usagers qui, eux, n'ont pas le choix et doivent travailler jusqu'à 65 ans, et tous les matins."

"La mobilisation syndicale se heurte à la volonté très claire du gouvernement de créer un système plus équitable de retraites, c’était dans le programme de Nicolas Sarkozy, il a été élu en partie pour ça."

Jean-Pierre Pernault au 13h de TF1 (pas forcément le même jour...), cité par Libé.

Sarkozy est quelque peu irritable

"Selon mes sources, le chef de l’Etat s’est lancé dans une diatribe confuse d’une vingtaine de minutes, « dans un langage très dur, très familier, choquant pour tout dire», contre le « trop grand nombre de musulmans présents en Europe » et leurs difficultés d’intégration (..) Mais ses interlocuteurs, qui n’en sont toujours pas revenus, ne sont même pas sûrs de l’avoir bien compris, tant le discours était décousu et surtout hors de propos avec l'objet de ces rencontres (...) Ils en ont, en tout cas, retiré la désagréable sensation que Sarkozy, non seulement avait un sérieux problème avec les musulmans, mais avait du mal à maîtriser ses nerfs."

"Ses interlocuteurs", Bertie Ahern, Premier ministre irlandais, et Fredrik Reinfeld, Premier ministre suedois. C'est chez Jean Quatremer (via Versac, via tout le monde) et cela confirme aux moins trois choses : Sarko a une image de merde parmi les responsables étrangers, ce que l'on sent très bien quand on s'inquiète de ce que dit la presse étrangère ; Sarko est complètement almodovarien, toujours au bord de la crise de nerfs, et enfin Sarko a un gros problème avec les étrangers, surtout les arabes musulmans et les paysans africains qui sont pas vraiment capables de s'inscrire dans l'histoire, ces grands enfants.

Ensuite, tous ensemble :

"Et alors, c'est quoi les preuves ? On peut plus s'exprimer franchement sans être victime du politiquement correct ? Et alors il faudrait arrêter d'agir contre le fanatisme religieux qui menace la France et le monde civilisé ? Vous voulez que l'Europe ait une frontière avec l'Iran des mollah nucléaire ? Trouvez vous normal qu'on reproche à la première personne qui dit les choses et qui agit d'être parfois un peu nerveuse ? Vous croyez que Ségolène Royal aurait fait mieux peut-être, et Mitterrand le copain de Bousquet, hein ?"

Ensuite, en choeur :

"Tu pourrais pas changer de sujet ? Tu crois que cette obsession pour le président que les Français, ces gros cons que tu méprises espèce de gros bobo a écharpe rayée, ont élus à une large majorité, une super large majorité plus grosse que ta gueule parce que le peuple est sage, lui et qu'il a bien compris qu'fallait qu'ça change, lui, tu crois que cette obsession est constructive ? Tu pourrais pas parler d'autre chose ? Tu pourrais pas faire un point sur l'état du PS par exemple, ou sur tes copains grévistes qui paralysent la France, niquent l'économie et les petites PME mais s'en tirent toujours avec l'indulgence coupable de la gauche caviar ?"

Symptôme

L'un des symptôme du malaise de la gauche moyenne - ni trotskyste, ni bayrouiste - face aux mouvements étudiants et notamment aux actions de blocage est justement qu'elle a autant de mal à les encourager qu'à s'y opposer clairement ; d'où une posture délicate où l'on préfère souvent non pas critiquer / analyser le mouvement lui-même, mais plutôt critiquer la retransmission médiatique du mouvement.

Evidemment, la propagande médiatique est globalement à gerber, d'autant plus qu'elle ne se situe jamais où on l'attend. Si les journaux essayent généralement d'équilibrer le temps de parole des "grévistes" et des "usagers" ou des "pro" vs. "anti" blocage, c'est dans la contextualisation des discours que se fait le choix médiatique. Témoin cette intervention de Christine Bravo relatée par Acrimed et qui se passe en effet de commentaire, tant la pensée est court-circuitée par deux trois équations imbéciles ("le blocage n'est pas démocratique" / "vous êtes des petits-bourgeois politisés" / "vous n'avez pas à être solidaires avec les salariés") ; sans parler du reste...

Mais, sauf chez les (rares) supporters du mouvement, on sens toujours cette gêne aux entournures. Qu'on s'énerve contre la propagande ou qu'on regrette de voir les "bloqueurs" évacués par les CRS (sous les applaudissements d'autres étudiants... - il y a vraiment des porcs) ne constitue pas pour autant un soutien. Car il y a bien deux conception de la démocratie qui s'opposent, selon le vieil axe "démocratie directe / démocratie représentative", et les partisans de la seconde option, victimes de leur pragmatisme, ont bien du mal à voir dans les AG souveraines quelque chose de juste ou d'efficace.

Personnellement je préfèrerais largement que les étudiants votent le blocage à bulletin secret : je ne vois pas pourquoi la gauche militante devrait s'affranchir d'un effort de pédagogie a destination du large public étudiant qui "veut étudier" (et après moi le déluge). Mais alors, il n'y aura plus de blocage ? Bah oui.

Il y a un moment où l'on doit arrêter de vouloir éclairer les masses contre elles-mêmes. Que la loi LRU soit lourde de menaces pour ces facs de seconde zone, bientôt obligées d'assaillir les PME du coin de demandes de subvention pour ne pas crever, est une évidence ; qu'il ne soit pas possible de convaincre les étudiants de la nécessité d'une opposition forte montre qu'ils préfèrent sans doute attendre de voir, et qu'ils ne sont pas mobilisable par la peur de "la privatisation". Bloquer les amphis ne les mobilisera pas d'avantage, au contraire.

Autonomie, quand tu nous tiens

Paradoxe. Alors que la tension monte dans les universités, un étrange consensus semble émerger parmi les acteurs politiques et les divers commentateurs : si on se dispute sur les « moyens » employés (et sur le volume financier investi), on est quand même bien d’accord sur la REFORME. Et d’ailleurs, pour beaucoup, la REFORME ne va pas assez loin dans l’AUTONOMIE. AUTONOMIE : le remède magique aux maux des universités ; tout le monde en parle, même ceux (et ils sont nombreux) qui n’y connaissent rien.

Le problème est que, comme souvent avec les buzzwords, on perd un peu de vue la signification concrète du terme, et l’écart entre le slogan et la réalité. Autonomie, étymologiquement, ça veut dire se gouverner soi-même. Appliqué à une collectivité, la concept d’autonomie suppose que l’ensemble de la collectivité concernée participe à cette activité de gouvernement ; et que la dite collectivité dispose des moyens nécessaires pour se gouverner.

Or, la réforme actuelle non seulement ne remplit pas ses objectifs, mais en est même à l’opposé (juste pour le rappeler, ces points sont bien connus) :
1. En concentrant les pouvoirs entre les mains de présidents omnipotents sans garantie de compétence et en « resserrant » les CA dans le sens d’un affaiblissement de la représentation des personnels ;
2. En maintenant les universités en situation de dépendance financière vis-à-vis de l’Etat, où la dotation (certes globalisée) sera modulée en fonction du fait du prince ministériel ; ceci étant complété par un appel au fric privé sans aucune régulation sérieuse ;
3. En transférant des compétences lourdes sans agir de façon à ce que les universités aient les ressources humaines nécessaires pour gérer ces compétences.

On est donc loin du compte. Selon la logique maintenant routinière du sarkozysme gouvernant, le slogan tient lieu de politique. Il est donc légitime de s’opposer à cette « réforme » dont les effets prévisibles seront l’instauration d’une sorte de darwinisme universitaire, où les universités les plus pauvres (financièrement et socialement) seront les plus faibles, donc s’appauvriront, et ainsi de suite. La question des moyens de lutte est différente, je ne l’aborderai pas ici en détail. Je voudrais simplement faire remarquer deux choses :
1. Le public des universités ne se limite pas aux catégories médiatiquement surexposées du « khmer rouge bloqueur » et du « petit bourge en Barbour antibloqueur ». Il y a entre les deux un monde étudiant bien plus complexe, et, en tout état de cause, le blocage n’est pas que le fait d’une « minorité trotskyste » (énième version de la construction médiatique du « rouge », tellement surpuissant qu’il est en mesure de « manipuler » des dizaines de milliers d’étudiants…).
2. On peut considérer que ce moyen d’action pose des problèmes, ce qui est le cas. Mais la question est bien : où est le blocage qui a provoqué le blocage ? Autrement dit, on peut déplorer le blocage –on pourrait aussi déplorer les conditions dans lesquelles la loi Pécresse a été négociée et votée.

Ceci dit, quelles seraient, brièvement esquissées, les dimensions d’une véritable autonomie ?
1. Donner à la collectivité universitaire les moyens d’une réelle auto-administration, ce qui passe par le développement des ressources humaines et une politique de réelle formation de ceux qui sont amenés à gérer l’université.
2. Garantir une réelle autonomie financière aux universités, ce qui suppose que les universités aient, à la manière des collectivités territoriales, des bases de financement garanties et indépendantes ; et que les autres circuits de financement (privés éventuellement) soient régulées de façon stricte, notamment en ce qui concerne l’indépendance des contenus pédagogiques.

Il y a fort à parier que cette autonomie réelle serait probablement beaucoup moins consensuelle, notamment parce qu’elle supposerait en premier lieu un choix budgétaire qui soit un choix politique (c’est-à-dire un changement en profondeur de l’allocation des ressources, et pas une simple « rallonge »). Il y a fort à parier également que la gauche aurait tout intérêt à structurer un discours autonome (si j’ose dire) sur l’université, et plus généralement sur l’éducation, au lieu de se laisser ballotter par les convulsions du sarkozysme, de Guy Môquet à Valérie Pécresse.

Blocage dans les têtes

Là où je vois que je suis devenu un petit bourgeois, c'est par le mépris amusé que m'inspire les protestations étudiantes du moment. Ah et peut-être ai-je vieilli, aussi. C'est terrible mais les totos énervés qui font du bourrage d'amphi comme d'autres du bourrage d'urnes et qui refusent tout autre forme de vote au nom de la "démocratie" - normal coco, l'avant-garde est plus éclairée que toi - me font exactement penser aux retraités giscardiens qui craignaient l'arrivée des chars rouges sur la place de la concorde après mai 1981.

Dans les deux cas, on est confronté aux dommages collatéraux de l'excès d'idéologie : délire risible des gens de droite qui refusaient sciemment de faire la différence entre le tranquille socialisme à la rose et le drapeau rouge des pays frères, et délire symétrique des allumés d'extrême gauche qui repètent comme une mantra "privé privé privé" à la moindre modification du statut des facs. Il est d'ailleurs ironique de constater combien le gouvernement est issu d'une génération traumatisée par ce passage à gauche...

Et en même temps, il y a une certaine lucidité dans cette obsession, car le privé est justement le problème. Que fait-on après des études de socio au Mirail si on plante les concours d'enseignement ou on ne parvient pas à devenir chercheur, choses statistiquement très probables vu la raréfaction (d'ailleurs scandaleuse) des postes en sciences humaines ? On fonde un soviet autonome, ou... on bosse dans le privé ? Or si je sais bien que la fac doit être avant tout le lieu d'une transmission gratuite et désintéressée des savoirs fondamentaux, il se trouve qu'elle est également une formation professionnelle. C'est peut-être l'horreur, c'est peut-être une concession mais c'est comme ça.

Du coup les délires de pureté idéologique anti-loi LRU me font pitié. Et d'autant plus que cette loi n'est pas une bonne loi, à l'évidence ; elle ne promet pas grand chose de plus, donne trop de pouvoir aux présidents dont on ne sait pas comment ils sont nommés ou évalués, et généralement entérine bien plus un système universitaire à deux vitesses qu'elle ne cherche à le combattre. Ce texte pue l'obsession des classements internationaux, mais fait largement l'impasse sur les grandes questions, de la signification de la connaissance à la formation professionnelle.

On se retrouve donc avec une loi de merde contestée par des jeunes stals ; dans les deux cas, ce qui fait terriblement défaut, c'est l'absence totale de perspective d'amélioration consensuelle (oui je suis très socedem ce soir) du statut universitaire, et l'impossibilité d'avancer sur les sujets qui fâchent (sélection ?).

La réconciliation

Le truc de base du sarkozysme, c'est la totalité. Tout l'espace médiatique, et tout le champ de la contradiction, jusqu'à arriver à cet "espace unidimensionnel" dans lequel il n'est plus possible de penser autre chose sans se disqualifier automatiquement. Le plus important n'est pas la "sur-médiatisation" dont tout le monde convient, ni même le traitement grossièrement favorable que les seuls médias qui comptent (grosses téloches, PQR et radios généralistes) réservent au nouveau consul, mais bien cette écrasement des possibles.

Le modèle type c'est l'intervention télévisée devant les contestataires, les gentils (marins pêcheurs a qui on fait un chèque en blanc) et les méchants (syndicalistes et autres rétrogrades). Acte I : débarquer au milieu d'une foule hostile et dire "moi au moins je viens". Acte II : "débattre" c'est à dire faire la leçon en utilisant l'apparence de la proximité (même langage, brusquerie, "moi j'vais vous dire m'sieu le cgétiste") tout en capitalisant peinard 20 ans de médiatraining. Acte III : résoudre, que ce soit dans le bon sens ("il repart sous les applaudissement après avoir augmenté les marins pêcheurs de 140%") ou .. le bon sens ("il repart ferme et déterminé à maintenir les réformes dont la France a besoin").

Il y a même des moments types : la séquence du "refus de la poignée de main" où un acte de protestation spontané se retourne immédiatement contre le protestataire et au bénéfice du chef, qui non seulement victime d'une impolitesse (donc du bon côté) en profite bien sûr pour renvoyer vers l'autre le refus du "dialogue". Quel est le choix du syndicaliste ? Refuser de serrer la main, c'est mauvais, mais lui serrer la main, c'est aussi faire son affaire : style "j'accepte de discuter même si je ne suis pas d'accord", style "Sarkozy a au moins le courage de parler aux privilégiés", ou plus important "il y a quelque chose de conciliable puisqu'ils discutent". Voyez comme les petits zélateurs du président qui ont posté cette vidéo insistent sur ce "refus", comme si quelqu'un un avait le choix (d'ailleurs je rêve d'une émission où les gens pris par surprise dans les projecteurs de l'actu, sommés de s'exprimer immédiatement, puis coupés, puis recadrés et devenus les pièces d'un discours qu'ils ne maîtrisent pas, pourraient revenir et dire tranquillement ce qu'ils auraient voulu dire s'ils avaient eu le temps de penser, ou s'ils avaient su s'exprimer comme les professionnels).

Enfin ce qui est important, c'est la résolution ; qu'on lise les articles des newsmag ou qu'on regarde le JT, la construction des nouvelles comme des histoires inclut à chaque fois le temps de la conclusion qui est le temps de l'espoir. C'est là que se niche le sarkozysme et l'idée sournoise que finalement on l'aime bien car il ne ménage pas sa peine ; c'est la sortie de crise, bonne ou mauvaise, mais toujours juste ; ce sont les marins qui repartent avec des cadeaux, les cégétistes qui ruminent , et c'est là que TF1 parlant de l'imbécile gaspillage du conseil des ministres en Corse bouclée nous indique que le gouvernement va planter des arbres pour "compenser ses émissions". Ouf.

La vente des Echos, ou variation sur le thème de l'arroseur arrosé

Les Echos ne paraissent pas aujourd'hui, les journalistes protestant contre la vente de leur quotidien à LVMH. Reconnaissons que les questions de conflit d'intérêt se posent ; reconnaissons qu'Arnault n'est pas un bon patron de presse, même s'il a su injecter du blé dans la Tribune ; reconnaissons enfin que ses amitiés politiques et son peu de scrupule à intervenir auprès de la rédaction de la Tribune pour faire passer ou refuser ce qui l'arrange achève de faire de lui un mauvais repreneur, sinon le plus mauvais.

Cela dit, malgré toute ma sympathie pour les journalistes des Echos et bien que je partage aussi leur opinion sur ce feuilleton à rebondissement, j'ai du mal à les plaindre. En effet, c'est une banale affaire de rachat, et comme dans tous les cas similaires les actionnaires se torchent avec les intérêts des salariés. Arnault se fout de la rédaction, car il sait bien au fond qu'il pourra faire le même journal sans les mêmes journalistes, que la base des abonnés est trop bien installée pour être menacée, et que de toute façon, eu égard au marché du travail de la presse, bien peu nombreux seront ceux qui feront jouer leur clause de conscience.

Par contre, où sont les journalistes des Echos quand chaque jour ou presque ils chroniquent de tels rachats, quand ils relayent sans trop sourcilier les décisions prises au nom de l'intérêt des entreprises et des marchés qui se traduisent, bien souvent, par des claques dans la gueule des salariés ? Où étaient-ils quand les socialistes, entre autres, proposaient d'associer plus étroitement les salariés aux évolutions capitalistiques des entreprises ? Que ne se sont-ils indignés pour d'autres victimes du marché avant d'être à leur tour sur l'échafaud ?

On me dira que la presse n'est pas un secteur comme les autres, et que ce qui serait bon pour les forges ou le hi-tech ne devrait pas s'appliquer ici. Je ne suis pas sûr, pourtant, d'avoir lu dans les Echos (que je ne lis pas très régulièrement cela dit) de vibrants appels pour interdire les concentrations dans ce secteur, ou la détention de titres de presse par des entreprises vivant des marchés publics.

Bref, voire les alliés objectifs de la finance mondialisée s'encanailler dans les grèves parce que le plus gros des prédateurs ne respecte plus leur "indépendance" ne me réjouit pas. Je leur souhaite même bonne chance dans leur combat ; mais ils auraient peut-être dû s'interroger avant sur la morale de pratiques qu'ils ont des années durant relayé sans trop s'en inquiéter, avant d'en devenir victimes à leur tour.

Colonialisme judiciaire

Je me demande ce qu'il se serait passé si une ONG tchadienne était venue en France "sauver" et "évacuer" des "orphelins". Imaginons la réaction de l'opinion publique : dirait-on que des foules sont manipulées ? Et quel responsable politique n'appelerait pas à une "grande fermeté" ou "des sanctions exemplaires" ou ce genre de choses ? Et quand les Tchadiens réclameraient le droit de juger les présumés coupable au Tchad, que dirions-nous à propos de gens venus chez nous voler nos enfants ? La moindre dénonciation fictive de pédophilie montée par des affabulateurs donne Outreau, alors que se serait-il passé en ce cas là ? Ah mais c'est inimaginable, les ONG c'est toujours de chez nous et puis y'a pas d'orphelins dont on ne s'occupe en France, pas comme au Tchad...

Je trouve très juste l'analyse de Scheidermann dans sa tribune de vendredi dernier, cette histoire d'Arche de machin brouille les cadrages habituels des sagas journalistiques. Qui sont les bons et qui sont les méchants ? Qu'il y ait récupération politique de la part de notre ami Deby, que la France a choisi de maintenir au pouvoir par peur du chaos, nul ne l'ignore. Que Sarkozy en tire également les bénéfices en "sauvant" journalistes et hôtesses de l'air ne surprend personne (ces "complices" que notre tribunal du bon sens a déjà disculpés quoi qu'en pense la justice tchadienne, forcément dépendante et partiale). Mais qu'est ce qui en autorise certains à demander que les membres de cette cabale de voleurs d'enfants soient jugés et incarcérés en France ?

Jusqu'à preuve du contraire, les reproches de la justice locale ne sont pas infondés ; et je ne vois pas ce que vient faire là l'accord d'extradition, qui aurait plutôt servi à renvoyer vers le Tchad les membres de l'assoce s'ils avaient réussi à filer avec les mômes. Cette exigence est insupportable, car elle sous-entend que les européens peuvent et doivent échapper à la justice ordinaire des africains. Bien sûr que la justice tchadienne n'a pas les moyens d'enquêter ni n'est independante comme la justice française, mais les délits sont avérés, ont été commis au Tchad, et il fallait y penser avant. Et si les conditions de détention sont insupportables, elles le sont pour tout le monde. Qu'on se batte pour des conditions décentes de détention pour tous nous honorerait, mais qu'on propose un traitement VIP pour l'ONG bidon n'est pas acceptable : cela pue le néo-colonialisme à plein nez.

Faut-il avoir peur du parti démocrate ?

Curieusement, il n'y a pas que Tony Blair qui fasse figure de repoussoir au PS comme dans toute la gauche; il y a aussi l'exemple du Parti Démocrate américain. Alors que les appels incessant à la "modernisation" du PS finissent pas provoquer l'indifférence, on continue à définir le PS à partir d'une série de contre-modèles.

Manque de pot, le repoussoir en dit plus sur les incapacités du PS à se reconstruire que sur le modèle américain lui-même. Evidemment, je vois bien les défauts des Démocrates, qui baignent dans une culture politique à la fois puérile (les lâchers de ballons dans les conventions) et d'un cynisme rare puisque tous les coups sont permis pour la prise de pouvoir. Plus encore, c'est un parti de supporters plus que de militants, qui se focalise entièrement sur le choix d'un homme (ou d'une femme) plutôt que d'un programme, tandis que les idées politiques, vaguement centristes, se fabriquent suivant l'opinion, avec des spin doctors qui les testent avant de la lancer dans le débat public.

Manque de pot, je ne vois pas tellement de différence d'avec le PS, sauf les ballons, l'incapacité de gagner en plus. Le PS est un parti de militants, mais ceux-ci ne sont appelés à débattre que fictivement, le programme du parti étant fabriqué par une série d'apparatchiks qui dosent soigneusement ce que chaque courant estime acceptable. Comme il n'est officiellement pas question de se préoccuper de l'opinion, mais au contraire de se donner les moyens de transformer l'opinion (la vieille tentation de l'avant garde), on se préoccupe d'abord de l'opinion des féodaux qui se positionnent à coup de signaux politiques, comme l'a montré Fabius en parlant de hausse inconditionné du Smic après avoir détaxé les stocks-options, puis on teste discrètement les idées à coup de sondages jamais publiés.

Bref, l'histoire du parti de militants est très belle, sauf qu'elle est entièrement imaginaire ; le seul pouvoir des militants, c'est de voter lors des primaires, et tout comme les "supporters" démocrates ils sont allés exactement là où la presse et les sondages les emmenaient. Mais comme on est un parti de militants, il n'était pas question de se contenter de ce mauvais choix et d'aller à fond derrière Royal, il fallait mieux la torpiller pour lui apprendre à s'éloigner des courants ou à sortir de catalogue tarabiscoté qui servait de projet au PS.

Du coup, à force d'être à mi-chemin et de se chercher, le PS n'est même pas un parti démocrate. Quitte à choisir, je préfererais également que le parti soit le lieu d'une invention politique, que les débats servent à quelque chose, que des sociologues et des économistes nous fassent bénéficier de leur connaissance du terrain, que des intellectuels redéfinissent une identité politique de gauche en ces temps où le marché est envahissant. Mais quoi qu'il en soit, il est absurde de croire qu'on se passera d'une machine de guerre bien rodée comme celle dont dispose l'UMP, capable d'imposer son agenda réactionnaire aux médias et un candidat hystérique en sauveur de la France.

A moins, bien sûr, de remettre en cause l'intérêt de gagner. Pourquoi faire gagner un parti social-démocrate, puisque il sera indéfectiblement mou et centriste, et qu'il ne reprivatisera renationalisera pas les grandes entreprises ni ne mettra le Smic à 2000 euros ? Ne vaut-il pas mieux se contenter du "mouvement social", c'est-à-dire la défense des derniers fonctionnaires à statut ? Pire, n'est-ce-pas justement la dérive centriste qui nous a fait perdre les classes populaires, qui ont préféré l'approche tellement plus sociale de Sarkozy ?

Bref, certains persistent à oublier que les avancées pour les classes populaires ne sont venues, après le gaullisme, que de la gauche, certes une gauche qui a accepté le marché - incapable de transformer le monde qu'elle est, et qui se contente de subventionner la pauvreté avec le RMI et la CMU, ou d'essayer de transformer notre rapport au travail avec les 35 heures. Rester dans l'opposition de rue finira peut-être par lasser l'opinion du sarkozysme, mais cela ne créera pas pour autant les conditions d'une victoire de la gauche, de la seule qui puisse gagner d'ailleurs, celle qui est teintée de centrisme.