Voila, lundi c'est la journée Guy Môquet au lycée, avec lecture obligatoire de la lettre. Obligatoire, parce que comme le dit Guaino :

"L'école, ce n'est pas un self-service (...) C'est un très beau texte, ce n'est pas un texte de propagande. Le gouvernement a décidé que c'était un document intéressant. Il demande aux professeurs de le lire".

Heureusement les profs indiscipliné sont minoritaires dans nos écoles, dit le même Guaino, qui précise sa pensée sur la liberté pédagogique :

"Mais va-t-on refuser d’étudier un texte de Hugo inscrit au programme en disant : «Moi je n’aime pas Hugo, c’est mon droit de ne pas faire étudier ce texte ?» Le professeur a des droits et aussi des devoirs. Les enfants qu’on lui confie ne sont pas les siens. (...) S’il faut comprendre qu’ils refusent de parler des grandes figures de l’histoire nationale juste parce qu’elles sont nationales, alors je n’ai pas envie de leur confier mes enfants".

Tout ça sent bon le caporalisme, en particulier cette façon de dire "l'école, c'est nous" et pas les profs. Les enfants des électeurs sarkozystes n'ont pas à être privés de la vision de l'histoire de celui que leurs parents ont élu. Notez d'ailleurs le ton du rappel à l'ordre, d'une violence inhabituelle, qu'on retrouve aussi dans l'interview de l'Obs : "Tout ça est très triste mais amène à s'interroger sur ce que doivent être au fond à la fois l'éthique et les devoirs d'un professeur dont la nation a payé des études, dont la nation paie le salaire et auquel la nation confie ses enfants". C'est celui qui paye qui a raison, comme le disait Dan, et les concessions style "les profs peuvent remettre en contexte" n'y changent rien.

Et tout est bon pour faire passer le message, à commencer par une comparaison frelatée, où non seulement on met ce pauvre Guy Môquet, qui n'en demandait sûrement pas tant, à la hauteur de Hugo, mais on assimile le diktat présidentiel ("le gouvernement a décidé que c'était un texte intéressant"... le gouvernement, vraiment ?) à l'élaboration d'un programme scolaire, alors que ça n'a rien à voir. Et pour finir en beauté, l'anathème de l'anti-France, "Trouvez-vous normal qu'on empêche de parler de nos héros juste parce qu'ils sont français, hein ?", sous-entendu pas comme cette gauche qui fait l'apologie de Che Gevara.

Evidemment, en accusant les profs de chercher querelle sur ce prétexte, l'exécutif tente de dissimuler sa propre production idéologique sous les lumières de ce kitch historico-patriotique. Mais quel est le sens au fond de cette grande bouillie façon TF1, que veut-on nous dire exactement en faisant exemple du stoïcisme extraordinaire du jeune martyr ? Parle-t-on de la barbarie nazie ou plutôt de l'amour de la patrie ? Ou alors plutôt du respect et de l'amour de ses parents ? Essaye-t-on une nouvelle forme de gaullisme en instrumentalisant la résistance ? Quand on repense aux tracts qui distribuait Guy Môquet accusant les "magnats d'industrie" d'avoir "trahi le pays" (voir un exemple cité dans un précédent billet), on a du mal à comprendre.

On dirait que Sarkozy cherche encore l'unanimisme ; il se rêve en président aimé de tous, au dessus des partis et des querelles, dépositaire de la Nation et petit père du peuple. En réduisant le coup de gueule d'une grande partie des profs qui refuse ce caporalisme à l'expression partisane d'une frange bolchévique, Guaino essaye aussi de fabriquer cette unanimité qui n'existe pas. Curieusement, la lecture imposée au moment de l'état de grâce arrive quand la cuirasse sarkozienne se fissure, entre affaire Laporte et départ de Cécilia, sans même parler de ces français qui soutiennent la grève des "privilégiés".