A propos
radical chic

Le salaire de la peur

Faut-il augmenter Sarkozy ? Et pourquoi pas ? Il n'est pas normal qu'il soit moins payé que Fillon, ni que le Président gagne moins qu'un PDG et encore moins qu'un sportif ; et bien sûr, toutes les comparaisons internationales montrent que le salaire du chef de l'Etat est bien inférieur à celui de ses pairs. Enfin, avec un salaire décent, il n'aura plus besoin de se faire payer des vacances par Bolloré ou d'autres obscurs milliardaires : une paye correcte, n'est-ce-pas la meilleure garantie contre la corruption ?

De toute façon, le PS ne dira rien, il est bien trop conscient de sa responsabilité pour attaquer là dessus ; autrement, que la gauche tente une fois encore de créer la polémique, et elle se verra rappeler combien la mauvaise foi et la démagogie l'anime... D'ailleurs, pour éviter que l'envie, cette maladie des sociétés égalitariste, saisisse ceux qui ne peuvent pas décider de s'augmenter tout seuls, on leur rappellera qu'à l'instar des patrons, il y aura bien un vote indépendant (conseil d'administration ou parlement) pour valider une hausse par ailleurs justifiée. Pas de fausse polémique, vraiment.

Bref. Je me demande par contre si ce détail s'ajoutant aux autres aidera quand même à ajuster l'image de la modernisation promise par sarko : non pas la prime au mérite, mais la prime à ceux qui peuvent se servir tout seuls, et qui savent qu'il vaut mieux assumer crânement que d'avoir honte de parler d'argent. Les temps ont changé, en sorte.


J'y pense à l'instant : il faut bien payer la prestation compensatoire de Cécilia ! Elle risque vraiment de subir une baisse sensible de ses revenus comme de sa qualité de vie, et elle n'a pas vraiment de situation professionnelle... Je me trompe ? Jules ? Ainsi l'argent versé par la République viendra aider une femme libre à garder sa dignité en Prada. Pas de quoi se moquer, non plus.

Pan dans la gueule

Immigrant bashing is an effective vote-getter. Unfortunately, it leads to bad laws, bad policies and needless human suffering for the individuals and families it targets and exploits. Mr. Sarkozy wants to be seen as a statesman. He should act like one.

Traduction proposée : "Taper sur les immigrants permet de gagner des voix. Malheureusement cela conduit à faire de mauvaises lois, de mauvaises politiques et à faire souffrir inutilement les personnes et les familles que ces lois visent et exploitent. Sarkozy veut être perçu comme un homme d'Etat ; il devrait agir comme tel".

Dans le New York Times de samedi (via rezo, via le fig), à propos des tests ADN ; pas la peine d'en rajouter.

Caporalisme

Voila, lundi c'est la journée Guy Môquet au lycée, avec lecture obligatoire de la lettre. Obligatoire, parce que comme le dit Guaino :

"L'école, ce n'est pas un self-service (...) C'est un très beau texte, ce n'est pas un texte de propagande. Le gouvernement a décidé que c'était un document intéressant. Il demande aux professeurs de le lire".

Heureusement les profs indiscipliné sont minoritaires dans nos écoles, dit le même Guaino, qui précise sa pensée sur la liberté pédagogique :

"Mais va-t-on refuser d’étudier un texte de Hugo inscrit au programme en disant : «Moi je n’aime pas Hugo, c’est mon droit de ne pas faire étudier ce texte ?» Le professeur a des droits et aussi des devoirs. Les enfants qu’on lui confie ne sont pas les siens. (...) S’il faut comprendre qu’ils refusent de parler des grandes figures de l’histoire nationale juste parce qu’elles sont nationales, alors je n’ai pas envie de leur confier mes enfants".

Tout ça sent bon le caporalisme, en particulier cette façon de dire "l'école, c'est nous" et pas les profs. Les enfants des électeurs sarkozystes n'ont pas à être privés de la vision de l'histoire de celui que leurs parents ont élu. Notez d'ailleurs le ton du rappel à l'ordre, d'une violence inhabituelle, qu'on retrouve aussi dans l'interview de l'Obs : "Tout ça est très triste mais amène à s'interroger sur ce que doivent être au fond à la fois l'éthique et les devoirs d'un professeur dont la nation a payé des études, dont la nation paie le salaire et auquel la nation confie ses enfants". C'est celui qui paye qui a raison, comme le disait Dan, et les concessions style "les profs peuvent remettre en contexte" n'y changent rien.

Et tout est bon pour faire passer le message, à commencer par une comparaison frelatée, où non seulement on met ce pauvre Guy Môquet, qui n'en demandait sûrement pas tant, à la hauteur de Hugo, mais on assimile le diktat présidentiel ("le gouvernement a décidé que c'était un texte intéressant"... le gouvernement, vraiment ?) à l'élaboration d'un programme scolaire, alors que ça n'a rien à voir. Et pour finir en beauté, l'anathème de l'anti-France, "Trouvez-vous normal qu'on empêche de parler de nos héros juste parce qu'ils sont français, hein ?", sous-entendu pas comme cette gauche qui fait l'apologie de Che Gevara.

Evidemment, en accusant les profs de chercher querelle sur ce prétexte, l'exécutif tente de dissimuler sa propre production idéologique sous les lumières de ce kitch historico-patriotique. Mais quel est le sens au fond de cette grande bouillie façon TF1, que veut-on nous dire exactement en faisant exemple du stoïcisme extraordinaire du jeune martyr ? Parle-t-on de la barbarie nazie ou plutôt de l'amour de la patrie ? Ou alors plutôt du respect et de l'amour de ses parents ? Essaye-t-on une nouvelle forme de gaullisme en instrumentalisant la résistance ? Quand on repense aux tracts qui distribuait Guy Môquet accusant les "magnats d'industrie" d'avoir "trahi le pays" (voir un exemple cité dans un précédent billet), on a du mal à comprendre.

On dirait que Sarkozy cherche encore l'unanimisme ; il se rêve en président aimé de tous, au dessus des partis et des querelles, dépositaire de la Nation et petit père du peuple. En réduisant le coup de gueule d'une grande partie des profs qui refuse ce caporalisme à l'expression partisane d'une frange bolchévique, Guaino essaye aussi de fabriquer cette unanimité qui n'existe pas. Curieusement, la lecture imposée au moment de l'état de grâce arrive quand la cuirasse sarkozienne se fissure, entre affaire Laporte et départ de Cécilia, sans même parler de ces français qui soutiennent la grève des "privilégiés".

Puisqu'il faut en parler (de la grève)

Que je me préoccupe d'un sujet vraiment important, à savoir Sarkozy va-t-il ou non divorcer, et tout le monde m'emmerde pour que je parle de la grève ! C'est le revers du blog, quand on prétend avoir un avis sur tout, on se retrouve sommé de se prononcer. Et une fois qu'on se prononce, on se fait traiter de suppôt du patronat ou d'archéo-gauchiste défendant des dinosaures syndicaux. Sympa.

Bon, allons-y, puisqu'il le faut. Avant tout, la grève est doit être envisagée comme un vécu, puisque c'est ce sont les conséquences sur "les otages" qui servent le plus souvent à disqualifier ce mouvement. Or, spontanément, j'aime bien la grève, avant tout parce que j'ai un goût prononcé pour le désordre. La grève est un folklore, et j'ai d'ailleurs un bon souvenir de 1995, un peu comme Hugues malgré lui. J'ai même éprouvé un certain plaisir à galérer ce matin sur mon vélo pourrave et trop chargé pour rejoindre la (proche) banlieue où je bosse, et ma seule demande aux camarades cheminots serait de ne pas faire grève s'il pleut ! Approche parfaitement égoïste, j'en conviens, qui me rend insensible à la galère de "ceux qui sont en lointaine banlieue et qui peuvent pas aller bosser", mais c'est la limite du vécu.

Ensuite, cette grève est riche d'enseignements. Voir les transports s'arrêter et la ville se paralyser montre bien aux djihadistes de la bagnole qui nous gonflent avec les couloirs de bus et les places de parking bouffée par les stations vélib que leur circulation égoïste n'est possible que parce que la moitié des actifs, au moins, prennent sur eux de ne pas polluer tout seuls dans leur deux tonnes de ferraille et plastiques cancérigènes.

Enfin la contrepartie du service public, c'est justement l'astreinte, bosser le soir et le week end, faire les trois huit, qu'on le veuille ou non, et il s'est trouvé des gens pour accepter un contrat prévoyant, contre ces astreintes, une retraite anticipée. Evidemment, il y a des tonnes de salariés moins bien lotis, moins payés, sans sécurité de l'emploi et qui vont devoir bosser 41 ans pour toucher une retraite de misère. Mais il y également des types chez EADS qui vendent leurs actions (ou leurs stocks) au moment opportun et qui vont toucher, parce qu'ils ont bien su se placer, quelques centaines d'années d'équivalent-retraite d'un coup, et il y a encore beaucoup plus de richesses et de privilèges que la société considère comme acceptable, et qui pourtant ne doivent pas grand chose au "mérite" personnel de ceux qui en profitent. Où est la justice ? C'est d'ailleurs en cela que je suis d'accord avec Versac, il ne sert à rien de raisonner en termes de "privilégiés" ou de "victimes".

Donc je ne suis pas contre la remise en cause de ces régimes, mais je ne m'en réjouis pas car je ne crois pas une seconde que, dans ses modalités, cette réforme profite aux autres salariés : les compensation que l'Etat n'aura plus à verser serviront juste à exonérer d'impôts les copains du sarkozysme pour qu'ils puisse changer de bagnole plus souvent. Une vraie réforme aurait consisté à prendre en compte la pénibilité, d'une façon ou d'une autre, plutôt que de priver quelques prolos mieux lotis (et, certes, quelques cadres surpayés d'EDF) d'une retraite plus confortable que celle qu'ils pouvaient espérer en tant que classe. Si une chose est sûre, c'est que ce gouvernement ne sera jamais celui de la justice sociale.

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Traditionnellement les journalistes parisiens savaient plein de choses qu'ils répétaient à tout le monde mais n'écrivaient jamais ; aujourd'hui, concurrence du web et appauvrissement du métier aidant, il semble qu'ils en savent de moins en moins mais qu'ils n'hésitent plus à l'écrire. La preuve, cette semaine, le feuilleton comique du divorce présidentiel, annoncé timidement au début par un franc tireur de l'Est républicain et repris depuis par l'ensemble de la presse en ligne - qui ne prend cependant aucun risque et cite quand même en boucle les premiers qui ont eu le "courage" de sortir la news.

Le fatiguant Martinon a enfin trouvé un job à sa mesure, privé pour une fois des petits plaisir du mensonge communicationnel ; et les journalistes ont raison de l'emmerder - même s'ils savent qu'il n'a pas le droit de lâcher le morceau, car la nouvelle est terriblement importante. Depuis que la politique s'est ébrouée dans le pipole, elle a peut-être gagné en sympathie et en proximité, mais elle est devenue une variante de ce même pipole. Du coup, impossible de voir mentionner Sarko quelque part sans penser à cette séparation impensable.

Sarko et les internes ? Qu'il nous parle de sa femme. Sarko et l'épreuve de la grève ? Que fait Cécilia pendant ce temps ? Sarko aura beau s'exprimer sur n'importe quel autre sujet, il ne sera pas possible de l'écouter, voire même de l'entendre, sans que la béance ouverte par le soupçon ne soit refermée une fois pour toute. Qu'on se comprenne bien, je ne cherche pas à justifier l'affaire par l'importance du rôle (bref) de Madame dans l'épisode libyen, ni même dire que puisque son couple a été publicisé à fin de propagande sarko nous doit la transparence. La responsabilité de sarko est plutôt celle de l'homme qui a commencé à raconter une histoire et qui, tenant son public en haleine, lui doit littéralement la fin.

Soyons enfin assurés que l'affaire le servira bien, lui qui aime jouer les grands sensibles ; cette réserve inépuisable de couvertures de Match, de la rupture au mariage avec une journaliste télé (ou une autre star formatée TF1) garantira sa réélection.

Libérons la croissance

Je n'avais pas tiqué sur l'intitulé de la commission Attali, celle qui ose s'attaquer au principe de précaution, ou (pire) qui voudrait voir proliférer les hypermarchés au nom de quelques dixièmes de points de PIB : "Commission pour la Libération de la Croissance Française". Je n'avais pas tiqué et personne d'ailleurs, nulle part, de s'étonner de cet intitulé délirant. Libérer la croissance. N'importe quoi.

On sait que "le pays est en panne" dixit notre Conducator national sur le site de la CLCF ; on sait qu'il "veut" 3% de croissance, en tapant très fort ses petits poings sur la table, mais il ne s'est pas trouvé de conseiller pour lui expliquer qu'on ne pouvait pas "libérer la croissance" comme on rachète à Khadafi les infirmères bulgares ou qu'on espère délivrer Ingrid Bettancourt.

Cette histoire de formulation n'est un détail. Les mots ont un sens dans l'ordre "technocratique et pulsionnel" du nouveau pouvoir. Libérer la croissance, cela sous entend lourdement qu'elle est prisonnière ... de la bureaucratie, des corporatismes, des fonctionnaires, de je-ne-sais-quoi qui pèse sur le moral de l'entrepreneur comme sur celui des ménages. C'est déjà formuler des accusations, et laisser croire que des solutions simples et de bon sens existent, sauf que personne n'a jusqu'ici eu le courage de l'action. C'est à la fois dénoncer les coupables et se poser en justicier.

Evidemment, cela ne se passe pas comme ça ; le "paquet" fiscal n'aura aucun effet sur la croissance (mais par contre, sur l'épargne...), qui continue à se traîner lamentablement, pas plus que les mesures à la con d'Attali qui semble surtout préoccupé par la rotation du parc HLM. Et c'est peut-être cette impuissance constitutive à relancer la machine, au delà des gesticulations, qui finira par atteindre la popularité du chef. C'est facile de s'en prendre aux faibles (les récidivistes ou les sans-pap) ou de faire des cadeaux à ses potes, et de prétendre réformer (les facs, l'écologie) sans jamais rien changer, mais cela va finir par se voir.

"Génocide"

C'est un article du monde.fr, sans doute écrit rapidement à la suite d'une dépêche AFP. C'est donc l'AFP qui met des guillemets à "génocide" dans le titre "Bush s'oppose à la reconnaissance du "génocide" arménien". Ce n'est pas un guillemet de citation, c'est juste une concession lâche au négationnisme d'Etat turc (Heureusement, l'article suivant retire ces guillemets infamants).

On peut éventuellement discuter du bien fondé d'une reconnaissance par voie légale, style "ne leur donnons pas de leçons" et "ça va encore plus les braquer, les pauvres", on peut aussi noter que si ça les énerve tant que ça c'est bien qu'ils ont un problème avec leur histoire nationale : la république moderne d'Atatürk est née souillée du sang du génocide, et si on touche au patriarche...

Par contre je n'accepte pas ces guillemets mis par l'AFP, ni la pseudo objectivité qui consiste à faire du génocide le point de vue arménien de l'histoire ("Selon les Arméniens, le "génocide" a fait plus de 1,5 million de morts"), auquel s'oppose à égalité le point de vue turc ("La Turquie, qui réfute que les Arméniens aient fait l'objet d'un plan d'élimination systématique et organisé").

Merci l'AFP, on est fiers de vous et de votre courage dans la défense de la vérité historique.


Oui, je sais, j'en ai déjà parlé là, à propos de "l'objectivité", et là, à propos de la loi pénalisant le négationnisme.

Coup pour coup

Amusant comme cinq mois de présidence sarkozyste, ça vous change un homme. Tiens, par exemple : je commence à bien aimer BHL, alors que c'est a priori une quasi-obligation que de le mépriser quand on appartient à mon milieu professionnel. Pourquoi je l'aime bien ? Parce qu'il dit (en ce moment en tout cas) des choses vraies, et avec l’amplitude médiatique suffisante : par exemple, quand il martèle sur France Inter que le discours de Dakar prononcé il y a quelques temps par Sarkozy et rédigé par Guaino est un discours raciste. Point barre.

Evidemment, j’entends déjà les commentaires : « scandaleux », etc. Absolument. Il s’agit effectivement de faire un scandale ; c’est la seule solution actuellement pour répondre à une réalité elle-même outrancière, c’est-à-dire à la saturation médiatique constante, et exhibitionniste, de la machine de communication sarkozyste, et à la brutalisation continue de son discours. Le discours de Dakar n’en est qu’un exemple. Continuons dans l’outrance : je pense effectivement que l’usage récent du terme « détail » par Fillon est une inscription – consciente ou inconsciente, là n’est pas le problème –dans le registre lepéniste. Ce qui correspond d’ailleurs tout à fait au déploiement sans complexe d’une politique d’immigration ignoble (là encore, je pèse parfaitement mes mots).

Ce n’est certes pas la première loi d’immigration inique votée par un gouvernement français, mais son ignominie spécifique réside dans l’insondable mépris des êtres humains que révèle l’usage du mot « détail », qui n’est que l’un des signes de l’élaboration d’un discours bien particulier, à la fois technocratique et pulsionnel. Un discours ricanant revendiquant haut et fort son ignorance (voir là encore le discours de Dakar), dans lequel les catégories morales sont soit utilisées comme un gadget pour faire pleurer dans les chaumières (voir l’usage grotesque de la lettre de Guy Môquet), soit ravalées, toujours en ricanant, au rang de préoccupations bonnes pour les « belles âmes » (en clair ceux qui ne font pas de pognon).

De ce point de vue, le stade suprême de cette brutalité exhibitionniste reste évidemment la mise en avant d’Hortefeux, quasi-archétypal dans son rôle d’exécuteur des basses œuvres. Hier matin, sur i-télé, Hortefeux se vautre tranquillement dans une série d’amalgames bien connus mais toujours efficaces (entre sans-papiers et délinquants, par exemple), sans qu’aucun des Playmobils qui servent de journalistes matinaux à cette chaîne ne songe même à soulever ce point. Au demeurant, la brutalité exhibitionniste s’étend également dans les médias, sous des formes variées : entre la vague « virile » du rugby (cf le billet de Guillermo sur ce point) et l’omniprésence d’Eric Zemmour, les exemples ne manquent pas.

Alors effectivement, face à cela, il faut faire du bruit. Taper sur des casseroles, et ne pas hésiter à manier l’invective quand c’est nécessaire. Et que cela vienne d’un personnage comme BHL m’importe peu, tant que cela fait du battage. On le pressentait, maintenant c’est évident : il faut se battre sur le même terrain (ce qui ne veut évidemment pas dire au même niveau), et rendre coup pour coup. Ce n’est pas forcément le plus divertissant, ni le plus confortable, mais c’est la seule solution pour éviter l’asphyxie. Reste qu’on aurait cruellement besoin d’une structuration politique pour tout cela, et si on en juge par la situation actuelle de la gauche, ce n’est pas (encore) gagné.

En finir avec Next (lettre ouverte à Laurent Joffrin)

Laurent, depuis que tu as repris libé j'ai deux-trois petites choses à te reprocher, en attendant ta nouvelle formule du 15 octobre. Passe encore que tu écrives 90% des éditos à toi tout seul, après tout c'est toi le boss, même si leur petit balancier soce-dem commence à me lasser. Par contre, depuis que tu me forces à acheter une fois par mois ton magazine trendy-tendance de merde, je commence à t'en vouloir.

Tu vois Laurent, je ne suis pas du genre à te reprocher, comme mes copains du Larzac, d'être à la solde du grand capital. Au contraire, j'aime bien acheter libé de temps en temps, et toujours le samedi, pour lire les pages week-end, la voix des écrivains, les trucs scientifiques, la grande interview : c'est souvent bien fait et parfois surprenant. Mais depuis trois mois tu nous gâches le plaisir avec Next, ton mensuel fait pour aspirer la pub de luxe.

S'il y a des gens qui trouvent ça trop cool, comme le mois dernier, de grimer une gamine en micro-rédactrice de Vogue, d'affoler le petit monde de la mode décidément bien sensible, et d'en faire 10 pages de photos, grand bien leur fasse, mais tu devrais leur faire un magazine à part. Idem pour les rubriques consos où des bagnoles-gadgets viennent faire oublier les quelques discours sur le développement durable perdus dans les pages précédentes ; pareil pour les poses des mannequins et des jeunes premiers du cinéma, les créateurs de mes couilles dans leurs boites londoniennes et toutes ces "tendances" qui n'intéressent personne.

Mais s'il n'y avait que ça, j'accepterai de sacrifier un euro pour faire plaisir aux publicitaires. Sauf qu'il faut se taper en plus la prétention insupportable des rédacteurs qui s'autorisent à nous dire ce qui est in et ce qui ne l'est pas, et qui alternent entre une connivence dont on ne veut pas - je ne suis pas complice de leur superficialité militante - et des analyses sentencieuses et autres "decryptages" pathétiques. C'est là où le désintérêt pour ce magazine devient du rejet, parce que je ne veux pas encourager avec ma thune - et même pour un pauvre euro - ces discours en vase clos qui puent l'arrogance et la suffisance.

Alors fais moi plaisir, ainsi qu'aux autres lecteurs de libé qui rechignent à raquer plus pour ce papier cul glacé ; rends nous Ecrans à la limite, ou propose Next en supplément pour tes amis fashionistas, qu'ils ne soient pas obligés de lire la même chose que des ploucs comme moi, mais de grâce épargne-nous cette bouze.

Misanthropie du samedi

Quand on n'a pas de news, on commande un sondage ; cette bonne vieille technique vient cependant de connaître une nouvelle évolution, avec le sondage qui non seulement ne veut rien dire (ce que l'on savait déjà) mais ne sert désormais absolument à rien. Bravo au Parisien pour cette percée importante dans l'art du journalisme de chiottes, avec ce titre délirant ce samedi matin : "France / Nouvelle Zélance, sondage exclusif, 50 % des Français croient que la victoire est possible" (je cite de mémoire).

Bien sûr, c'est facile de prendre la plume une demi-heure après le début du match, quand on entend les préposés à la mobilisation chauvine nous dire que bon ben 10-0 13-0 ce n'est pas encore joué. Ils ont raison d'ailleurs, cela pourrait être plus saignant, mais la question n'est pas là : ni de savoir qu'une victoire improbable reste toujours possible, merci, ni de se demander si cela suffira pour nous épargner de voir ce gros beauf de Laporte rentrer dans un gouvernement dans lequel il a d'ailleurs toute sa place, mais de comprendre comment un sondage aussi ahurissant a pu être commandé et payé.

Et alors, vous y croyez, ou pas ? Moi personnellement je n'y crois pas du tout. Ce n'est pas qu'une question de pragmatisme, c'est surtout la perspective de voir le rugby passer en mode mineur après la sortie des bleus, et échapper enfin à la propagande omniprésente des grosses baraques sur terrain vert et des valeurs immanquablement associées - la gagne, l'esprit de corps et une intelligence limitée aux objectifs, pas étonnant que tous les managers s'y retrouvent. Mais bon, je suis mauvais patriote, un crétin qui prend plaisir au contre-pied.

Mais les autres ? J'aurais aimé que la question soit "et vous, la souhaitez-vous, cette victoire ?" mais on voit bien que l'existence de l'interrogation aurait suffit à faire jaillir l'impensable, que certains empêcheurs de tourner en rond ne soient pas "tous derrière les bleus" comme l'ordonne la pub du jour, et qu'une telle question en vienne à encourager les réponses négatives. Mais là c'est bien la première fois qu'un pronostic de comptoir, d'ailleurs fondé sur aucune connaissance technique, fasse l'objet d'une étude et d'une première page d'un quotidien, certes médiocre.

Jamais la machine de la mobilisation chauvine n'a à ce point tourné à vide ; face à la déroute presque normale on en vient à mobiliser l'espoir quasi religieux d'un miracle sportif, on ressasse les précédents accidents, on nous broute avec le "french flair" et finalement on mesure dans l'opinion les produits de la croyance collective. Elle va être belle, la gueule de bois.


Tiens, ils ont gagné, finalement, et avec style (et un discret en-avant). Et déjà les premiers klaxons et la tronche de SarkozyLaporte qui gachent le plaisir. Décidément.

En toute innocence

Je suis d'accord avec Jules : rien dans la "note préliminaire" de l'AMF ne permet de conclure au délit d'initié : la note, prudente, n'emploie pas ce terme, car les preuves formelles manquent encore et seront de toute façon difficile à établir, personne - on s'en doute - n'ayant pondu de mémo style "suite à nos informations sur les retards de livraison de l'A380, merci de tout vendre fissa".

En ce cas, faire respecter la présomption d'innocence, quoi de plus normal ? La société Lagardère, personne morale et auteur présumé d'un délit d'initié, a donc averti qu'elle attaquerait pour diffamation les médias qui font état de l'affaire. Et ce matin la presse est fort prudente, balance du "présumé" de tout les côtés, comme de bien entendu.

Encore une fois, la présomption d'innocence, comme son petit frère le "secret de l'instruction", est un principe absolument dévoyé ; pas parce que la presse en fait peu de cas, pas parce que chacun sait bien en l'espèce ce qu'il en est, mais parce que les seuls qui ont les moyens de faire appliquer la loi sont justement ceux qui peuvent payer de coûteux frais de procédure, et parce que cette présomption n'est par contre jamais respectée quand elle pourrait protéger des individus suspects que tout le monde considère comme déjà jugés. C'est encore "selon que vous soyez puissant ou misérable" mais ça m'énerve.


A quand une commission parlementaire pour enquêter sur les "missions" confiées aux pipoles qui sont (plus ou moins) concernés par un sujet ? Après Gilbert Montagné pour les mal voyants, voici Colombani et les adoptions. C'est insultant pour les vrais spécialistes qui pourraient faire avancer le sujet, et pour l'opinion publique qu'on croit trop débile pour prêter attention à une question qui ne soit pas packagée avec un VIP. Bien sûr, pas la peine d'attendre que le PS proteste tant certains de ses membres se font acheter avec de telles largesses. (tiens je suis pas le seul apparemment.)


"Je trouve l'auto-censure et l'esprit de courtisanerie qui règnent en ce moment proprement sidérants." Et moi donc.

Faire baver la classe moyenne

La classe bavante, c'est ce que je pense quand je tombe sur les suppléments des journaux économiques, toujours articulés selon le fameux triptyque luxe (sous réparti en bagnoles-fringues-mobilier), patrimoine et voyage. Ces magazines au format surdimensionné ne visent pas que les riches lecteurs ; quoi qu'en dise son éditeur, Série limitée n'est pas "la réponse des Echos aux nouvelles aspirations d'un lectorat très haut de gamme" mais l'opium des bataillons infinis de cadres qui forment le gros des acheteurs de luxe, et qui ne peuvent pourtant que se payer une simple paire de grolles ou un demi-accessoire, et encore à Noël, histoire de se distancier du prolétariat et de la peur du déclassement qu'il suscite.

Pour tous ces lecteurs, le rêve préfabriqué permet de redonner du sens quand la vie au bureau devient trop prosaïque ; plutôt rêver d'une voiture de sport que de se rendre compte qu'on perd 50 heures par semaine - hors transport - à envoyer des emails dans des cages mal climatisées. Le luxe, c'est le pendant des instruments disciplinaires, comme la peur du chômage ou l'angoisse du prêt immobilier qui suce un tiers du salaire, la carotte virtuelle qui fait cravacher la middle class.

Alors devinez quel ne fut pas mon plaisir quand Acrimed a dégoté cette série d'été du Monde de l'été sobrement intitulée "bienvenue chez les puissants", où sous prétexte de "décrire les lieux de pouvoirs" on tombe dans l'énumération façon Gala. Comme le dit Acrimed, toujours parfait dans ce rôle de Savonarole bourdivin, "Du pouvoir, il n’est en effet montré que les signes et les oripeaux luxueux, le décor en quelque sorte voire la coulisse parfois, dans un mélange de fascination et d’ironie envieuse." A travers la description du lifestyle des vrais riches, sans la dénonciation marxiste qui devrait suivre selon Acrimed (ah ah), c'est encore une machine à faire baver les gens ordinaires (lecteurs du Monde ou pas) qui se met en place.

Aujourd'hui, comme on s'est habitué à la vie confortable qu'a permis la croissance économique, c'est désormais par l'envie que le marché se fait accepter et se rend désirable ; c'est en rêvant d'une réussite statistiquement impossible que des gens ordinaires (comme moi) peuvent accepter un programme économique qui favorise les privilégiés en toute connaissance de cause. L'identification aux personnages fait disparaître les causes souvent confortables de la richesse pour permettre aux spectateurs de la classe moyenne de s'indigner de la fiscalité confiscatoire - qui ne les touche pas. Le "rêve américain" a toujours constitué l'un des meilleurs moyens de créer une solidarité de destin entre riches et pauvres aux Etats-Unis, et aujourd'hui cela s'importe en France avec le sarkozysme et son organe officiel le Monde. Allez, vous reprendrez bien un petit jet au Bourget, malgré les embouteillages ?